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La bibliothèque virtuelle sera-t-elle en anglais?

Christian Rioux   23 février 2005  Culture
Source: Images.com
Source: Images.com
Paris — L'Europe et la Francophonie sont en train de passer à côté de la bibliothèque virtuelle. C'est le cri d'alarme que lançait récemment le président de la Bibliothèque nationale de France. Selon Jean-Noël Jeanneney, la bibliothèque de demain sera sur Internet et, si l'Europe et le monde francophone ne répondent pas à l'offensive américaine récemment lancée par Google, nous allons vers «une domination écrasante de l'Amérique dans la définition de l'idée que les prochaines générations se feront du monde».

Ce cri d'alarme a été relayé hier au Québec par la présidente et directrice générale de la Bibliothèque nationale du Québec, Lise Bissonnette. «S'il faut se réjouir, dit-elle, du coup de chapeau que donne Google aux bibliothèques en reconnaissant enfin qu'elles sont au coeur du savoir du XXIe siècle, il faut s'inquiéter de la mainmise anglo-saxonne sur la définition de la mémoire.»

Quinze millions de livres en six ans! C'est l'objectif de numérisation et de mise en ligne sur Internet que se fixe le moteur de recherche américain Google, qui se donne pour mission d'«organiser l'information du monde». Rien de moins! Pour cela, la firme californienne a passé en décembre dernier des accords avec cinq des plus grandes bibliothèques du monde: Stanford, Oxford, Harvard, celle de l'université du Michigan et la New York Public Library. À Stanford, où est né Google, on compte bientôt numériser 50 000 pages par jour. Seuls les livres qui ont plus de 70 ans (libres de droits) sont visés. Les coûts devraient se situer aux environs de 200 millions de dollars. Mais Google compte sur les revenus publicitaires pour financer l'opération.

«Contrairement aux procédures classiques de numérisation que nous menions, l'approche de Google constitue un travail en masse», a déclaré un représentant de l'université Harvard. Bref, le grand rêve de la bibliothèque universelle accessible de tous les coins du monde serait sur le point de voir le jour. Sauf qu'elle risque de parler... anglais!

À côté de cet effort, les 1500 livres (et 29 000 images) numérisés par la Bibliothèque nationale du Québec ne représentent évidemment qu'une goutte d'eau. Même les 76 000 ouvrages (et 80 000 images) de Gallica, le fonds d'ouvrages numérisés de la BNF, ne fait pas le poids. Il représente pourtant aujourd'hui encore un des plus grands fonds de livres numérisés au monde. Mais pas pour longtemps, dit Hervé le Crosnier, maître de conférences à l'Université de Caen.

«Il faut absolument numériser. Cela ne fait plus de doute: nos enfants auront un accès prioritaire à la culture par l'entremise des réseaux informatiques. Il y aura toujours des livres et des disques, je n'en doute pas. Mais l'accès et la transmission se feront par Internet. Ce qui n'est pas sur Google n'existe pas.»

Ce qu'entend défendre Jean-Noël Jeanneney, c'est le regard français et européen sur le passé. Voilà pourquoi il appelle l'Europe et le gouvernement français à «une décision politique sans délai». L'Union européenne en particulier devrait se sentir interpellée, dit-il. Pour Lise Bissonnette, la Francophonie devrait elle aussi se sentir concernée et travailler à combler le retard des pays francophones dans ce domaine.

Pour l'instant, l'Europe brille plutôt par son absence dans ce dossier. Il y a bien un portail européen embryonnaire, The European Library (www.europeanlibrary.org). Fondé il y a deux ans, il regroupe les bibliothèques patrimoniales de neuf pays européens mais ne jouit d'aucun financement conséquent. La BNF a entrepris de numériser les journaux français publiés entre 1814 et 1944, soit 3,2 millions de pages. Comme la BNQ, d'ailleurs. Mais les quelques centaines de milliers de dollars consacrés annuellement à cette tâche ne peuvent pas se comparer aux millions que devrait bientôt mobiliser Google (dont la seule capitalisation boursière atteint les 80 millions de dollars).

Pour plusieurs, l'entreprise privée européenne devrait participer à l'effort. Certains appellent même à la création d'un portail européen capable de concurrencer Google. Pour d'autres, le défi est ailleurs. «Il ne s'agit pas de préserver seulement la diversité culturelle mais une certaine organisation du savoir, dit Hervé le Crosnier. Internet ne fait que mettre bout à bout des morceaux de savoir, sans aucune démarche que la recherche par mots clés. Il ne les organise pas. Ça, c'est la fonction des bibliothèques, qui retrouvent ici un rôle essentiel.»

Hervé le Crosnier en appelle à la création d'un «mouvement des non-alignés de la connaissance». Il ne s'inquiète pas d'abord que Google soit une entreprise américaine. Ce qui l'inquiète surtout, c'est qu'elle risque de numériser les oeuvres qui permettent de vendre de la publicité. «Or ce qui ne sera pas numérisé va disparaître. On pourra toujours se le procurer, mais ça ne fera pas partie de ce qui est présent à l'esprit des gens.»

Aujourd'hui, Google nous impose sa publicité, dit Lise Bissonnette. Mais «rien ne dit qu'un jour, il ne faudra pas payer à l'entrée. Or l'essence d'une bibliothèque patrimoniale, c'est la gratuité. Et si Google fait faillite, à qui appartiendra le patrimoine numérisé?»

Pour l'instant, en France comme en Europe, les appels du président de la BNF sont demeurés sans réponse. Après les bibliothèques anglo-saxonnes, «la deuxième série de bibliothèques convoitées par le marketing sera hispanique», a écrit l'écrivain Lucien X. Polastron dans le journal Le Monde. «Nous risquons donc de nous retrouver bien seuls dans une galère ensablée.»

Devant le silence des hommes politiques, les gardiens du patrimoine se consolent en se disant qu'après des années de dénigrement, on vient enfin de reconnaître leur rôle. «On est revenu au modèle de la bibliothèque d'Alexandrie et de Ptolémée, dit Lise Bissonnette. Le rôle de la bibliothèque, ç'a toujours été de mettre de l'ordre dans le chaos.»






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