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Muzion aux FrancoFolies

Bernard Lamarche   27 juillet 2002  Culture
Photo: Isabelle Clément
Photo: Isabelle Clément
Les 14es FrancoFolies de Montréal sont l'occasion d'un retour attendu. Il y a une mèche que nous n'avions plus entendu parler, vous et moi, d'un des plus beaux fleurons de la scène hip-hop québécoise. Voilà que Muzion se prépare, lentement mais sûrement, à lancer une suite à son fantastique Mentalité Mourne Morne, lancé il y a trois ans maintenant. Aux FrancoFolies, le quatuor de Saint-Michel-Montréal Nord testera pour la première fois ses nouveaux morceaux. La barre est déjà haute, elle pourrait être de nouveau dépassée.

De fait, on aurait volontiers parlé de «come back» dans le cas de Muzion. Parce que, franchement, l'impression nous tenaillait que, depuis un bon bout de temps, le groupe, qui avait fait plus que bonne impression en 1999-2000 — avec un trophée remporté du côté des MIMI (le gala de l'underground), puis un autre remporté du côté de l'ADISQ, en plus de 20 000 unités écoulées —, se faisait tranquille.

De «come back», dans cet article, il aurait été fait mention si le groupe lui-même n'avait pas été plus vite que nous. C'est que, dans une nouvelle version du Concept, que nous avons eu, avec sept autres titres, la chance d'écouter avant tout le monde — en fait, pas tout à fait tout le monde, il y a bien quelques amis du groupe, quelques ingénieurs du son, quelques producteurs qui ont dû se rincer l'oreille avant nous, preuve que nous ne sommes pas si privilégiés que ça —, eh bien, dans cette pièce critique à souhait, Muzion prend de l'avance sur ceux et celles qui voudraient lui mettre de la pression sur les épaules à la suite du succès plus qu'amplement mérité du premier album. Dans Le Concept — le titre est déjà un programme en soi, un commentaire sur tout ce qui autrefois portait le nom de produit et qui aujourd'hui se voit affublé de celui de «concept» —, le groupe repousse du revers de la main ceux qui chercheraient à capitaliser sur le «buzz», comme ils disent, de leur «come back».

Gros-Jean comme devant, le chroniqueur. Lors d'une rencontre cette semaine, boulevard Saint-Laurent, tout juste après une séance de répétition, ils ont bien rigolé, les Muzion, lorsque le scribe en question leur a dit avoir eu l'impression d'avoir été baisé à l'écoute de la future galette. Il fallait maintenant suivre une autre avenue. Notez qu'on avait déjà envisagé d'écarter cette piste pour le moins facile. C'est que, si l'on vérifie, dans les journaux ou sur Internet, le nombre de fois que les membres de Muzion ont fait des apparitions publiques, dans les écoles, sur scène ou sur d'autres albums, on se rend compte que personne n'a chômé dans le groupe, qui depuis un bon moment déjà ne fait que ça, s'investir dans la musique et par extension dans le communautaire.

J. Kyll, celle qui a mis de côté ses études en droit pour se faire un nom dans la musique, a signé un texte mémorable pour une des pièces de Sylvie Paquette. Bon, J. Kyll et sa bande — Dramatik, LD One et Imposs, celui qui a raccourci son ancien surnom de Impossible —, on savait qu'ils possédaient une écriture à rendre jaloux bien des scribes. Leur amalgame de français, de créole et d'anglais, un slang bien à eux, a un impact qu'il ne sert à rien de nier.

Ce qui est peut-être moins connu, c'est l'implication sociale des deux filles et des deux gars qui forment Muzion. Le communautaire, en effet, est la force de ces bonnes gens qui revendiquent une appartenance à la culture de la rue. Muzion aime passer le micro à des potes de la scène underground, d'où lui-même émerge: c'est là une forme d'implication. Mais les membres du groupe rencontrent aussi des jeunes à l'école, pour les amener à l'écriture. C'est ce qu'a fait J. Kyll dans le cadre du projet District 67. Pendant des semaines, J. Kyll et l'écrivain Rodney St-Éloi ont conduit une dizaine d'ados rebelles de Saint-Michel sur les rails de la rime, du rap et du rythme. Le groupe s'implique également dans la Dynastie des Morniers, la grande famille étendue de Muzion, qu'on retrouve sur la compilation Ill'Légal (sur le label TNT). Sur l'album encore à paraître, les beats proviennent tous de collaborations montréalaises, comme Dave One, Ron, Similak, les frères Courcy, à l'exception d'une collaboration avec Majestic, du collectif marseillais IAM, qui fait régulièrement la navette entre Montréal et la France.

À voir cela, on se dit que la situation est meilleure aujourd'hui pour le groupe que lorsqu'il a émergé sérieusement en 1999, appuyé par le major BMG. Tout de go, cependant, en choeur, le groupe nous affirme qu'en pensant cela, on se met le doigt dans l'oeil: «C'est pire.» Et J. Kyll d'expliquer: «Avant, il y avait une espèce d'illusion. Quand il y a une illusion, you wanna make it. Tout le monde ensemble, on cherche à atteindre un but. Aussitôt qu'il y en a un qui réussit à atteindre un certain niveau, qui déplace les autres, même s'il le fait pour tout le monde et pas seulement pour lui, les gens peuvent être jaloux. C'est la mentalité basket of crabs. On te "tire back" où t'étais avant. Depuis que Muzion et Sans Pression ont lancé chacun un album qui a connu du succès, tout le monde veut notre place. Maintenant, l'espèce d'unité qui existait a disparu. C'est chacun pour soi. C'est la course pour qui va arriver en avant. C'est laid.»

Générateur

Le but de Muzion n'est pas de sauver le monde. Dramatik soutient que «ce qu'on fait, c'est pour qui veut l'entendre. On le fait pour nous, et pour partager avec les gens». J. Kyll rappelle qu'«on n'est pas des superhéros», ce que Imposs confirme aussitôt: «On ne s'est pas donné comme mission de sauver la planète.» Selon J. Kyll, «si on fait ce qu'on a à faire, et qu'on le fait bien, ça aide. On encourage les groupes qu'on aime. C'est un beau geste. Ce serait prétentieux de parler pour tout le monde.»

Muzion s'est retrouvé dans le collimateur de ceux qui espèrent être à leur place. À force de travail, le groupe s'est retrouvé en France, a été remarqué par la division Rap de Warner, puis s'est rendu jouer au Zénith. Mais là encore, les radios n'ont pas daigné s'intéresser à leur musique, malgré le pouvoir d'évocation de La Vi Ti Neg, qui aurait dû jouer partout.

Ceux qui ont aussi assuré la première partie d'Eminem à Montréal ont affiné leur approche au contact des gens de l'industrie. «En général, je dirais que ça s'est bien passé, résume Imposs. On a quand même tourné en France, un mois straight en tournée avec 4 My People, qui est quand même bien établi là-bas. On a appris comment jouer la gig, comment l'industrie fonctionne. Le rap est encore jeune ici; il faut se battre pour ouvrir les portes, c'est pas donné ici encore. Avec toute l'expérience qu'on a acquise sur le premier album, durant trois ans, on est beaucoup plus prêts.» Sur le plan musical aussi, les choses se passent bien. Sur le prochain disque, Muzion a renoué avec les frères André et Martin Courcy, déjà impliqués dans la réalisation de Mentalité Moune Morne. Et, le succès aidant, le groupe a désormais les coudées franches pour faire ce qu'il veut. Mais «ce qui compte, c'est de faire ce que nous voulons faire, avant de le donner aux autres», tient à ajouter Dramatik. Imposs rappelle que nombre d'artistes ne «poussent qu'un album et disparaissent. Nous, on pousse une carrière. On est là pour rester».

Pourquoi Le Concept? Imposs: «La première chanson qu'on a faite ensemble, c'est Le Concept. Depuis, on est rendus à la quatrième version. On a fait des tounes qu'on était sûrs de voir passer à la radio et qui n'y ont pas passé. On voit qu'il y a encore une mafia qui nous bloque. Sur cette chanson-là, on raconte qu'on ne peut pas seulement blâmer l'industrie. Il y a beaucoup d'artistes qui tiennent tout pour acquis et qui pensent que ça va marcher facilement, sans efforts. Il y a aussi les radios communautaires qui font jouer à peu près n'importe quoi. Il faut être plus sélectif. En même temps elles nous font vivre, en même temps elles nous tuent.»

Entre business et création, le coeur de Muzion balance. Dramatik soutient que faire carrière, «c'est l'équilibre entre être capable de dealer avec la musique, son âme, son soul et avoir de l'organisation». De ce côté, comme avec la poésie réaliste qu'ils écrivent, les Muzion ne se racontent pas d'histoire. «Nous, à la base, si on fait cette musique-là, reprend Dramatik, c'est pour dénoncer les problèmes et ouvrir des portes. C'est une musique qui est assez jeune au Québec. Je pense qu'ici, c'est l'équivalent des années 70 et 80 aux States.»

L'habituelle opposition entre producteur indépendant et major, à leurs yeux, ne tient pas pour ce qui est du hip-hop: «Dans la situation où est le hip-hop au Québec, major ou indépendant, ça revient presque au même. Le major a plus de cash à sortir de ses poches. Mais tout le monde se bat pour essayer d'avoir une place, pour essayer de construire une scène. La scène est encore peu développée.»

Difficile à faire, le dernier album? «Sincèrement, oui», admet le groupe en éclatant d'un rire complice. «Les gens ont des attentes, tu ne peux pas aller en bas du premier», selon Imposs. Après une seule écoute, rapide, de versions non mixées de huit des nouvelles pièces, on peut dire sans conteste que la barre a été relevée. Après avoir été sombre, Muzion devient plus mélodique, ce qui était latent dans le premier opus. Par la force des choses? «À force de faire des shows et de voir comment les gens réagissent, on a précisé notre son. L'album est au présent. Le premier album est un genre de prélude, avec des textes plus pensifs», analyse Dramatik. «On a voulu montrer un autre côté de Muzion. S'il y a une chose qui est remarquable sur ce disque, c'est qu'il est plus diversifié», concède Imposs. De fait, Muzion ne s'adresse pas seulement à «la street». En cela, le groupe évite autant que faire se peut les langages trop exclusifs: «Le slang sert à s'exprimer dans son hood [quartier]», explique Dramatik, mais d'y recourir provoque l'isolement.

En une seule écoute, malgré des versions qui manquaient de relief vu la production encore embryonnaire du disque, on est déjà à même de dire qu'il se passe de grandes choses sur cette galette. De très grandes choses, notamment une relecture d'un classique antillais, Min Malad Yo, pas piqué des vers. Et Muzion a décidé de s'en tirer sans compter sur les radios pour les soutenir, même si les amateurs de hip-hop sont plus nombreux, du moins du côté des Américains. Mais ça, c'est une autre histoire. Pour l'instant, on les verra tester les nouveaux morceaux jeudi, au Spectrum. En attendant la sortie du disque, prévue pour le 22 octobre.






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