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FrancoFolies de Montréal - La vie devant lui...

Sylvain Cormier   20 juillet 2002  Culture
Henri Salvador, c'est l'accompagnateur de Django Reinhardt, le guitariste fantaisiste de l'orchestre de Ray Ventura, le pote à Boris Vian, mais surtout le crooner triomphant de 85 printemps qui s'amène enfin aux FrancoFolies de Montréal le dimanche 28 juillet, avec son p'tit jazz, ses suaves bossas et l'album Chambre avec vue certifié diamant sous le bras: le guignol des années 60, lui, restera en France.

Au bout du fil, Henri Salvador est soulagé. «Alors, vous croyez que je n'aurai pas à les faire au Canada, ces conneries? Les gens ne les connaissent pas? Chic alors! Je suis bien content que vous me disiez ça», soupire-t-il, soupir au bout duquel éclate le rire en cascade dont il a le brevet. À mon bout, je viens de lui dire que non, Zorro, Minnie et compagnie ne font pas ici partie du répertoire collectif. «Tant mieux, je n'aime pas trop cette période-là.» C'est sa période «bouffe», comme il le dit souvent, plus précisément sa période «bouffon de télé», comme l'écrit le journaliste Pierre Verdet dans le quotidien français Sud-Ouest. Période qui couvre en gros ses années 60 et le début de ses années 70. Période où, pitre de service dans les émissions de variétés françaises, il ne reculait devant aucun déguisement (on l'a vu en Martien vert!), pas plus que devant le plus bébête des refrains. Jusque dans les interludes, où l'on passait et repassait ses innombrables scopitones (l'ancêtre du clip), Monsieur Henri burinait dans la mémoire du Français, voire de l'Européen moyen, petit et gros, des rengaines dont il n'est pas particulièrement fier mais qui ont beurré leur quota de tartines: Minnie petite souris, Zorro est arrivé, Le travail c'est la santé, Attila, Juanita Banana, Da da niet niet niet, etc.

Fallait voir — et surtout entendre — les 9000 spectateurs qui remplissaient l'an dernier l'esplanade de l'Hôtel-de-Ville à la clôture des Francos de Spa: le pot-pourri de la période «bouffe» les saoulait d'un bonheur enfantin. Même s'il expédiait les chansonnettes, on sentait un chouïa d'irritation chez l'amant fou de jazz américain. «J'ai toujours vécu avec cette blessure de ne pas être reconnu pour ce que je suis vraiment», confiait-il aux Inrockuptibles en 2000, au moment de la sortie de Chambre avec vue. «C'était vraiment du travail», renchérit-il aujourd'hui. Un travail qui ne lui apportait pas nécessairement la santé. «Ça m'a fatigué, oui!», rigole-t-il par-dessus l'océan d'amertume. «Maintenant, je fais seulement ce que j'ai envie de faire.» Il le peut: Chambre avec vue, le merveilleux disque de doux jazz et de suaves bossas qui l'a ramené au sommet, a été sacré disque de diamant pour 1,5 million d'exemplaires essaimés de par le monde (dont un joli nombre ici). Performance!, récent enregistrement d'un spectacle à la télé française, est également plébiscité. Gages de liberté. «Grâce à ce succès, je fais ce dont j'ai toujours rêvé: crooner de jazz.»

Monsieur Henri est jazz

Nuançons: entre Attila et Zorro, quelques beautés sans âge s'immiscèrent pour ainsi dire sur la pointe des pieds, chansons délicates qu'il perpétue sans gêne: la magnifique Syracuse, l'ultime berceuse Une chanson douce. «Tout n'était pas mauvais, mais c'était quand même pas du jazz. Et moi, je suis jazz.» Je dirais même plus: il est cool jazz. Jazz dans la voix et le scat, dans les doigts du guitariste, mais aussi dans la tête, dans l'attitude de faux fainéant, dans le rire. Même quand il joue à la pétanque — et il en joue fichtrement bien, dix fois champion d'Île-de-France, 15 fois champion de Paris, qualifié 15 fois au championnat de France —, Monsieur Henri est jazz. Depuis plus de sept décennies: il était encore tout môme, à peine débarqué à Paris (en provenance de la Guyane française), quand il s'entiche de Louis Armstrong et Duke Ellington. Il n'a pas 20 ans quand Django Reinhardt le remarque au Jimmy's Bar.

«J'ai travaillé avec lui, mais pas longtemps, relativise Salvador. C'était un extraordinaire guitariste, mais le style de jazz qu'il faisait n'était pas du vrai jazz.» Vieille rancune? Monsieur Henri aime à raconter que Django se plaçait toujours de façon à ce que ce «titi noir» de Salvador ne puisse lui «piquer des trucs». «En fait, j'ai vraiment appris avec Albert Casey. J'adorais son style, il jouait tout en accords. J'aimais Charlie Christian, aussi. Du vrai jazz.» À ne pas confondre avec le rock'n'roll de pacotille qu'il pratiqua pour rigoler à la fin des années 50 avec ses potes Boris Vian et Michel Legrand. Alias Vernon Sinclair et Mig Bike. Salvador, lui, s'appelait Henry Cording. «Pour nous, le rock, c'était du mauvais jazz. Moi, j'ai toujours dé-tes-té ça, le type qui se roule par terre et qui hurle. Mais quand on a fait Va t'faire cuire un oeuf, man! ou Rock And Roll Mops, on s'est quand même régalés. C'était peut-être du rock, mais du bonÉ presque du jazz.»

C'est avec Vian, aussi, qu'il sert ses premières «biguines», qu'on finira par appeler bossas une fois revenues du Brésil. Les musicologues l'affirment: c'est bel et bien en écoutant du Salvador (en le voyant chanter Dans mon île au cinéma, plus précisément) que vint à Antonio Carlos Jobim, comme dit Salvador tout fier à qui veut l'entendre — et au Devoir itou en direct de son automobile en direction de Saint-Trop' —, «l'intuition de jouer un peu moins vite ses sambas».

C'est ce qu'il y aura dans son spectacle des FrancoFolies de Montréal, le dimanche 28 juillet à Wilfrid-Pelletier: du p'tit jazz pas éreintant et des bossas agréablement chaloupées. Monsieur Henri n'y jouera pas beaucoup de guitare, hélas, ses 85 ans lui ayant tout de même un peu ralenti les mains. «Je m'accompagne un peu, c'est tout. Maintenant, je fais surtout chanteur. J'ai une chance terrible parce que ma voix n'a pas changé.» De fait, elle a gagné en densité: Monsieur Henri émeut tout le monde lorsqu'il reprend Avec le temps, de Ferré. «Avec l'âge, on fait mieux fructifier

les sentiments... »

Il portera la redingote blanche devant une douzaine de musiciens tout de blanc vêtus eux aussi, en l'honneur de ses années «d'école» avec les Collégiens de Ray Ventura. «C'est un souvenir merveilleux pour moi. C'était une ambiance de potaches, mais sans grossièreté. On se jouait des tours, on rigolait, mais en toute élégance.» Il chantera pour l'essentiel les chansons de Chambre avec vue, surtout celles qu'ont créées à son intention les jeunots Benjamin Biolay et Keren Ann: Jardin d'hiver, Il fait dimanche, Jazz Méditerranée, etc. Ça tombe bien, ce sont celles-là que le public québécois connaît et chérit, bien plus que les anciennes. Le passage aux Francos est en cela presque une première visite, même si on trouve le nom d'Henri Salvador à l'affiche du fameux cabaret Chez Gérard de Québec dès novembre-décembre 1950. «Mais non, c'était en 57», rectifie Monsieur Henri. Je n'ose pas le renvoyer à l'annexe du livre de Gérard Thibault et Chantal Hébert, calendrier détaillé au jour près. Qui s'en soucie? Pas Monsieur Henri. Ce qui importe, pour nous comme pour lui, c'est qu'il rapplique. «Je prends la vie comme elle vient. C'est ce qui a fait de moi un homme extrêmement heureux. Les emmerdements n'ont pas de prise sur moi.» Et tant mieux s'il peut se passer de Zorro.






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