L’expo «Jaune Marine» affiche ses couleurs

«Charlo bongo toujours vivant», de Charles Robichaud
Photo: Laure Jambel «Charlo bongo toujours vivant», de Charles Robichaud

Un groupe d’étudiants en arts de Québec débarque à Montréal et occupera pendant quatre jours l’ancienne École des beaux-arts, un bâtiment patrimonial situé à l’angle des rues Saint-Urbain et Sherbrooke. L’occasion de replonger avec eux dans une enceinte pensée pour la création.

Il y a près de 100 ans, le Québec se dotait de deux grandes écoles d’art. Celle de Montréal avait pris forme dans un prestigieux bâtiment de style Beaux-Arts conçu en 1922 par les architectes Jean-Omer Marchand et Ernest Cormier. Parmi les premiers étudiants : Paul-Émile Borduas et Jean-Paul Lemieux.

 

Presque un siècle plus tard, l’édifice est dans un état de semi-abandon. Le gouvernement du Québec, qui en est propriétaire, jongle encore avec son avenir.

 

« On analyse plusieurs scénarios, mais d’importants travaux de mise aux normes sont à faire », reconnaît Martin Roy, à la Société québécoise des infrastructures (SQI).

 

L’endroit n’est plus une école depuis des lustres, mais on l’identifie toujours comme l’ancienne École des beaux-arts de Montréal. À l’occasion, il faut le dire, des étudiants en arts se donnent la peine de lui redonner vie. Pas sous la forme de squat, mais bien par l’entremise d’une entente de location avec la SQI. En 2011, la 7e Biennale de Montréal s’était aussi tenue là.

 

Pour la première fois, c’est un groupe de Québec — des étudiants de l’Université Laval à la maîtrise en arts visuels — qui occupe les quatre étages de l’édifice de la rue Saint-Urbain. L’occasion pour plusieurs de découvrir un lieu chargé d’histoire. Et de nous le faire (re)découvrir dans le cadre d’une exposition de quatre jours.

 

Une expo irisée

 

L’exposition s’intitule Jaune Marine, mais de la couleur canari ou même du mariage inusité de couleurs il ne sera pas question, assurent deux des participantes, Delphine Hébert et Laurence Belzile.

 

Jaune Marine réunit 17 artistes mais, selon ces interlocutrices, il ne s’agit pas d’une exposition collective, plutôt de 17 petits solos. Chacun arrive avec son projet, ses idées, ses couleurs (ou pas). Aucun thème n’a été imposé, clame-t-on.

 

Ce Jaune Marine aurait très bien pu s’appeler « Sans titre ». Le groupe a cependant décidé, en toute collégialité, de se donner un chapeau plus accrocheur, davantage de l’ordre de la toque que de la banale tuque. Quelque chose de poétique.

 

« Le titre de l’exposition est un amalgame improbable de mots de même nature. Il offre un équivalent poétique de notre projet qui, lui, regroupe plusieurs pratiques artistiques, qui ne seraient pas, de prime abord, exposées dans un même lieu », explique Laurence Belzile, l’instigatrice de ce grand débarquement à Montréal.

 

« Le titre, c’est comme une boutade, qui n’implique rien. Quelque chose de beau qui ne va nulle part, dit pour sa part Delphine Hébert. On s’entrecroise pendant un an ou deux, mais on n’a pas de démarches communes. »

 

Autrement dit, Jaune Marine est un véritable melting pot. Comme devraient l’être, présume-t-on, les écoles d’art. Borduas et Lemieux, aux antipodes l’un de l’autre, ne sont-ils pas passés sous le même toit ? Belzile et Hébert, elles-mêmes, sont un bon reflet de la disparité.

 

La première s’amène avec une mosaïque de peintures abstraites de différents formats, de thèmes épars. La seconde a conçu une installation très simple avec des matériaux industriels, une oeuvre in situ pensée en fonction de la salle qui lui a été réservée.

 

Un laboratoire

 

Delphine Hébert n’avait jamais visité l’ancienne école jusqu’à ce qu’elle y vienne en janvier pour faire du repérage. Elle a pris des photos et des mesures très précises pour ensuite fabriquer en atelier une maquette à l’identique.

 

« Je suis très contente au 4e étage, dit-elle. J’ai une salle particulière avec des miroirs qui la séparent de la salle voisine. Je m’inspire de ces miroirs pour aborder le thème du double. Je travaille avec l’espace. Je propose une sorte de mise en abyme. »

 

L’étudiante en première année à la maîtrise voit le déplacement interurbain de sa cohorte universitaire non pas comme un pied de nez à Montréal, mais comme un laboratoire, comme un stimulant de création. Sa maquette est d’ailleurs plus près du work-in-progress que de l’oeuvre définitive.

 

L’ancienne école l’a-t-elle inspirée ? « Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. On ne sent pas l’école, admet Delphine Hébert, avant de se corriger : le 4e étage, peut-être… un studio de danse.

 

Le 3e, des ateliers de sculpture. Les fenêtres sont à angle, très grandes, ouvertes vers le ciel. Il y a une luminosité ! J’imagine des sculpteurs travailler la taille directe. »

 

Peu importe l’imaginaire, l’endroit a un cachet unique. Pour Laurence Belzile, qui l’a découvert en 2017 lors d’une exposition d’étudiants de l’Université Concordia, c’est son côté non conventionnel, très irrégulier, « avec plein de petits espaces », qui convient aux rassemblements hétéroclites.

 

Dix-sept artistes, dix-sept projets et une aventure dans les dédales de l’histoire. Jaune Marine, c’est un peu un bizarre sous-marin jaune qui ose, qui risque, qui surprend.

 

L’exposition Jaune Marine, 3450, rue Saint-Urbain, jusqu’au 11 février.