Le nouveau modèle du Conseil des arts du Canada omet les genres

C’est Ginette Noiseux, directrice du théâtre Espace Go, qui a sonné l’alarme.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir C’est Ginette Noiseux, directrice du théâtre Espace Go, qui a sonné l’alarme.

Le nouveau modèle du Conseil des arts du Canada (CAC), qui mise sur la diversité et l’équité, omet celles des genres. Pas de fonds ciblés pour les femmes. Pas d’initiatives spécifiques pour leurs voix, ni pour les organismes qui les portent. Le rééquilibre du milieu artistique vers une parité hommes-femmes n’est pas de ses priorités stratégiques. Une omission inadmissible pour plusieurs.

C’est Ginette Noiseux, directrice du théâtre Espace Go, qui a sonné l’alarme. Dans la manne des subventions de base (qui assurent le financement du fonctionnement d’un organisme pour quatre ans) octroyées, l’Espace Go fait partie des rares théâtres qui n’ont pas reçu d’augmentation. « L’évaluation du jury de pairs était excellente. Ils ont recommandé à l’unanimité une augmentation », explique, incrédule, la directrice. Mais l’argent n’a pas suivi. Vrai qu’en inclusion des cultures diverses, l’Espace Go a du retard par rapport à ses camarades, évalue Mme Noiseux. « Les causes que le CAC défend, on les comprend. Elles sont légitimes. Mais on en a déjà, une cause, nous ! La mission de Go est de repérer le talent des femmes et de lui permettre de se déployer. La parité hommes-femmes et la recherche d’équilibrage des genres ne sont pas dans les priorités du CAC en 2018 : ça me tue ! Ça devrait l’être, au même titre que la diversité, l’inclusion, la part faite aux autochtones. Si ç’avait été pris en compte, on aurait torché ! »

La Politique en matière d’équité du CAC, lancée en avril 2017, précise que « pour l’instant, les groupes visés par l’équité qui ont accès à des fonds ciblés et des initiatives spécifiques font partie des communautés suivantes : cultures diverses ; personnes sourdes ou lourdement handicapées ; de langues officielles en situation minoritaire ».

C’est que le CAC, explique en entrevue la conseillère stratégique en matière d’équité Sheila James, s’est concentré sur l’accessibilité. En ce domaine, les femmes performent bien. « Nous avons une longue histoire d’avancée en équité des genres et en diversité des rôles des femmes », rappelle Mme James. « Particulièrement depuis les années 1970, où l’on a instauré la parité dans les comités de pairs [qui évaluent les demandes]. Dans notre Politique, nous avons ciblé quatre groupes [avec les autochtones]. Ça ne veut pas dire que l’équité des genres ne nous est pas importante. Mais ces groupes ont souffert de biais dans l’accessibilité des subventions. Notre préoccupation la plus urgente, c’est que tous puissent accéder à nos programmes, afin de pouvoir y compétitionner. »

Au CAC, « environ la moitié des artistes qui reçoivent nos subventions sont des femmes et la moitié, des hommes. C’est la même chose pour les pairs ». Dans son recrutement, comme dans son organisation même, la parité est proche.

Hiérarchies

« Ça reste choquant », réfléchit Sonja Zlatanova, du centre d’artistes La Centrale. Car la situation sur le terrain est loin d’être équitable entre artistes femmes et hommes, ce que confirment au Devoir Femmes pour l’équité en théâtre et Réalisatrices équitables, en s’appuyant sur plusieurs études. Espace Go, La Centrale, les éditions du Remue-Ménage estiment que la promotion qu’ils font des voix féminines, si elle est respectée, n’a jamais été encouragée par de l’argent sonnant. « Ils s’en sacrent », a même avancé confidentiellement l’une des interviewées. Se creuse donc un fossé entre la vision politique du CAC et la réalité des milieux artistiques, ceux-là mêmes que le conseil finance largement.

« Le fait qu’on ne soit pas en train de réfléchir par exemple à la particularité de la situation des artistes mères, qui doivent souvent mettre leur pratique de côté pendant les premièresannées de leurs enfants, est déjà insensé », estime Mme Zlatanova. Et la posture des femmes, dans la situation présente, est délicate, souligne sa collègue Virginie Jourdain. « Il y a une urgence politique envers la diversité et les autochtones. On veut être présente à ce programme, et c’est dur alors de dire “oui, mais nous, les femmes, les femmes blanches” », sous-représentées par rapport aux hommes artistes, mais privilégiées par rapport aux artistes de la diversité et de l’autochtonie.

Vérifications faites, la situation est similaire au Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ). Un CALQ paritaire, mais qui ne propose pas de leviers directs pour changer sur le terrain les pouvoirs et les possibles. Au Conseil des arts de Montréal, l’équité et la parité hommes-femmes font partie du Plan stratégique 2018-2020. Le plan d’action est en train d’être réfléchi, a précisé Raphaëlle Catteau, des relations de presse.

« Nous examinons toujours où nous en sommes en matière d’équité au CAC », a précisé Sheila James. « Nous lisons les études, nous écoutons ce que disent artistes et organismes, nous vérifions nos statistiques. Nous savons ce qui se passe sur le terrain. Parfois, il faut un peu plus de temps avant de déployer nos actions. Oui, avec toutes les dénonciations de harcèlement sexuel, ç’aurait été bien qu’on puisse annoncer des actions, maintenant. Mais ça bouge sur l’arrière-scène. C’est peut-être vrai que notre timing, là, n’est pas super. Mais on va bouger. » Est-ce une annonce de mesures à venir ? « Oui. Je ne sais pas encore quand, mais oui », avance Mme Fraser, invitant dans la foulée les artistes et les organismes à contacter le CAC pour leur faire part de leurs doléances et critiques, mais aussi de leurs idées et des manières dont le conseil pourrait avoir un impact plus direct sur les milieux qu’il finance.