La STM fait de la «censure ordinaire» avec une affiche des Grands Ballets canadiens

L’affiche de «Stabat Mater», des Grands Ballets canadiens, met en scène la danseuse Vanesa Garcia-Ribala Montoya.
Photo: Sasha Onyshchenko L’affiche de «Stabat Mater», des Grands Ballets canadiens, met en scène la danseuse Vanesa Garcia-Ribala Montoya.

Un corps ensanglanté, un pied cloué : voilà suffisamment de motifs, selon la Société de transport de Montréal (STM), pour ne pas poser une affiche dans ses espaces publicitaires. Trop violente, l’image de Stabat Mater, spectacle inaugural de la saison des Grands Ballets canadiens (GBC).

 

Ce sont les GBC eux-mêmes qui ont révélé jeudi la décision de la STM, prise en août.

 

Dévoilée en février au même moment que la saison 2017-2018, l’affiche montre une femme de dos, la tête penchée vers sa jambe droite, dénudée et ensanglantée. Sur le pied, un clou, bien pris dans la chair.

 

Dans un clip de deux minutes, le directeur artistique Ivan Cavallari explique la promotion de cette oeuvre « porteuse d’espoir ». « L’image souligne la souffrance d’une femme qui a perdu son enfant,dit-il, une relation très douloureuse. C’est une image, oui, qui reprend la crucifixion. Mais dans quel sens ? Dans le sens que chacun de nous peut trouver un moment de souffrance. C’est seulement ça. »

 

Le poème religieux médiéval Stabat Mater exprime la profonde affliction de la Vierge devant son fils crucifié. Maints compositeurs l’ont mis en musique. La version choisie par les Grands Ballets, celle de Pergolèse, serait l’une des plus poignantes.

 

La décision de la STM

 

« L’affichage dans nos réseaux doit respecter les Normes canadiennes de publicité (NCT). Une publicité est refusée si elle ne répond pas à ces normes », expliquaient par courriel les Affaires publiques de la STM.

 

Les normes de l’industrie indiquent, à l’article 14, que « les publicités ne doivent pas donner l’impression d’exploiter, de tolérer ou d’inciter de manière réaliste à la violence ».

 

À la société de transport, on a jugé que, dans ce cas, « le sang pouvait inciter à la violence ». « La STM déplace un large public varié et nous sommes sensibles à cette réalité », écrit Amélie Régis, conseillère corporative.

 

Le site de la NCT précise que si « un produit ou un service [offense] certaines personnes, [ce n’est pas] une raison suffisante pour [s’opposer] à une publicité ». Autrement dit, tout est question de nuance.

 

Selon Sheila Skaiem, porte-parole des Grands Ballets, il n’a pas été question de refaire une publicité, onéreuse et longue. Même amputée d’une partie de sa visibilité (50 emplacements dans le métro, jusqu’à 300 dans des bus), la campagne de Stabat Mater, elle, se poursuit ailleurs. Les autres partenaires ont accepté l’image telle quelle.

 

« L’intention [de rendre publique la décision de la STM] était de susciter une réflexion sur ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas, et pourquoi », confie Sheila Skaiem.

 

Près du ridicule

 

« Je suis renversé. Je ne comprends pas la position de la STM. Je ne vois pas en quoi la publicité enfreint l’article cité », s’exclame Benoit Duguay, spécialiste en marketing.

 

Le professeur à l’École des sciences de la gestion de l’UQAM va jusqu’à qualifier la photo d’oeuvre d’art. « Devant un tableau de grand maître, qui montre un christ crucifié, on dira qu’il ne faut pas le montrer parce que trop violent ? On sombre dans le ridicule », accuse-t-il.

 

« Est-ce vraiment le rôle de la STM, de s’ériger en défenseur des normes ? demande Benoit Duguay. Si une publicité ne respecte pas les normes, c’est à la NCT d’intervenir. »

 

La décision de la STM aurait pu se défendre, croit-il, s’il y avait afflux de plaintes. Or, les gens n’ont pas eu le temps de côtoyer l’affiche.

 

« On a tendance à étouffer très vite toute possibilité d’avoir des débats en esthétique ou sur la culture générale », estime Marie-France Lanoue, doctorante en philosophie à l’Université Laval.

 

La chercheuse de Sherbrooke déplore que dans ce cas, comme dans un autre, récent, chez elle, les « institutions » préfèrent, à la médiation culturelle, cacher ce qui devrait être expliqué.

 

Il y a une semaine, une murale créée pour le festival Bohemia, à Sherbrooke, a fait l’objet de censure. Une conseillère municipale de Sherbrooke, Hélène Dauphinais, a été offusquée que l’artiste, Olivier Bonnard, ait représenté deux femmes nues. Dès le lendemain, il y a ajouté des vêtements.

 

« La Ville a reconnu après que c’était une bavure. On n’a pas pris le temps de contacter les gens qui auraient pu nous éclairer. On ne prend pas le temps. C’est vrai qu’un rien peut provoquer des débats disproportionnés. Mais qu’on les ait, les débats disproportionnés », propose Marie-France Lanoue.

 

La spécialiste en esthétique voit dans ces deux cas récents le danger de ce qu’elle qualifie « censure ordinaire » : « On s’autocensure avant d’avoir le courage de parler. On anticipe la réaction, de peur de heurter les sensibilités. C’est ce qu’on voit sur la question identitaire. Est-ce la solution de ne pas dévoiler un sujet, de camoufler, pour que tout le monde soit content et satisfait ? »

  • Céline Delorme - Abonnée 22 septembre 2017 08 h 15

    Le lieu d'affichage est important

    Si je suis une femme qui a déjà été victime de violences, et qui est obligée de voyager en métro tous les jours. Je devrais subir tous les jours, malgré moi, la vue d' une grande affiche d'une femme ensanglantée qui a des clous plantés dans son corps.
    Cette vue risque de raviver le stress psychologique et le possible stress post traumatique qui a été vécu.

    La situation est très différente, si je suis amateur (e) d'art contemporain, que la vue de corps torturés ne me dérange pas, et que je paie pour visiter une exposition de scènes de violence artistiques.
    Je salue les responsables de la STM qui font attention de respecter tous leurs usagers. L'élément important à considérer ici est: Est que le spectateur a le choix, ou est-il obligé d'être là??

    • Jean-Yves Arès - Abonné 22 septembre 2017 13 h 12

      '' la violence artisitque ''

      Hé bien, un nouveau motif pour les avocats de la défense ?


      Et ma foi, il y aurait donc des artistes qui s'ignorent.

  • Paul Toutant - Abonné 22 septembre 2017 08 h 47

    Censure

    Quand j'ai lu cette nouvelle, l'indignation m'est montée à la gorge. Indigné que je suis que la censure s'exprime encore aussi facilement au Québec, province où l'image d'un Juif crucifié et sanguignolent est affichée partout, y compris à l'Assemblée nationale. Puis, je me suis mis à penser à cette Madame Barbe, assassinée par son conjoint fuyard. Puis, à ces femmes autochtones assassinées dans l'indifférence générale. Et je me suis dit que les tueurs de femmes étant présents parmi nous, hélas, il n'est peut-être pas fou de refuser de les provoquer inutilement. Cela n'enlève rien à la beauté sublime du Sabat Mater, et je regrette que la magnifique photo de l'affiche ne soit pas diffusée dans le métro, mais, si un déséquilibré passait à l'acte en jouissant de voir cette femme saigner avec un clou dans le pied, serions-nous gagnants? Que l'on mette cette photo dans un musée, en regrettant que la société ne soit pas complètement sensibilisée à la violence faite aux femmes. Et puis, entre vous et moi, avec tout ce battage publicitaire, la photo a été vue par des millions de personnes, y compris en première page du Devoir. Plus personne n'ignore maintenant que les Grands Ballets vont présenter le Stabat Mater. Le but de cette pub est atteint, non?

  • Gilles Théberge - Abonné 22 septembre 2017 10 h 06

    Y'a pas que la stm qui est stupides...

    Voyez à Sherbrooke cette semaine, on a censuré une affiche, sous prétexte qu'elle était ...indécente?

    Et pendant ce temps, vous pouvez voir des angelots parfaitement nus et des femmes nues dans pas mal de Musées à travers le monde.

  • Luc Marchessault - Abonné 22 septembre 2017 11 h 43

    Des censeurs insensés

    Quand l'inculture confine à l'hypocrisie, ou vice versa. Les censeurs de la STM approuvent pourtant des affiches beaucoup plus nocives : films débiles au canal V, entreprises pharmaceutiques qui recrutent des cobayes, Sugar Sammy, entre autres.

  • Maryse Veilleux - Abonnée 22 septembre 2017 22 h 04

    D'accord avec la STM

    Les Grands ballets devraient aussi avoir un contact avec la réalité d'une publicité auprès de la STM. Quand tu te déplaces dans le métro à l'heure de pointe, il n'y a pas de place au contexte et à la réflexion artistique. Donc était-ce approprié comme lieu de diffusion, pas certain. Personnellement, par un vif coup d'oeil, de voir une femme noire ensanglantée, cela me rappelle les nombreuses violences quotidiennes que l'on voit contre les femmes. Peu importe l'intention et l'esprit artistique. Oui je crois que des esprits "borderline" pourraient être incité à la violence via cette affiche. Il faut choisir une affiche artistique selon le lieu de diffusion, les Grands ballets n'ont pas fait cet effort. Il aurait fallu avoir une autre affiche pour les lieux de la STM et le contexte. Et de marcher seule dans le métro à 23H00 en croisant un "malade" alors que cette affiche est à proximité... pas certain que ce soit de bon goût... elle est où la perception de la réalié où il est dangereux pour une femme de se promener à une certaine heure à Montréal?...