La liberté des photographes compromise durant les festivals

«Aujourd’hui, tout le monde a sa caméra, son téléphone cellulaire. Il y a tellement de photographes sur le Web qu’ils multiplient les restrictions pour les laissez-passer», constate le photographe Scott Legato
Photo: iStock «Aujourd’hui, tout le monde a sa caméra, son téléphone cellulaire. Il y a tellement de photographes sur le Web qu’ils multiplient les restrictions pour les laissez-passer», constate le photographe Scott Legato

La liberté des photographes est de plus en plus compromise durant les festivals de musique. Des artistes exigent d’approuver les clichés avant qu’ils soient diffusés ; d’autres refusent carrément qu’on les prenne en photo. Zoom sur une forme de censure méconnue.

Bruno Mars était l’une des têtes d’affiche du Festival d’été 2013, mais le Festival n’en a gardé aucune trace. « On n’a rien au Festival, aucune trace de son passage, pas de vidéos, pas de photos », raconte la directrice des communications, Luci Tremblay.

Prétextant le décès récent de sa mère, l’artiste avait interdit aux photographes de s’approcher de la scène. « Même la vidéo de captation n’a pas été enregistrée », raconte Stéphanie Legros, elle aussi de l’équipe du FEQ.

Les mesures de contrôle prennent différentes formes. Par exemple, certains agents d’artistes tolèrent les photographes à condition de pouvoir choisir les clichés qui seront publiés. Les caméras s’exécutent alors durant les premières chansons, puis suit le ballet des autorisations. « On a un line-up de photographes qui attendent, et le gérant regarde chaque appareil et approuve les photos », décrit Stéphanie Legros.

Il s’agit, dit-elle, de « cas extrêmes », mais elle concède qu’on ne voyait pas ça auparavant. « On travaille très très fort pour faire tomber le plus de contraintes possible », dit-elle.

Francis Vachon, un photographe de Québec qui collabore notamment au Devoir, a souvent dénoncé ces contraintes ces dernières années. « Pour moi, ça serait l’équivalent de demander à un journaliste de voir le texte avant publication. Personne n’oserait demander ça et pourtant, c’est ce qu’on nous demande », s’insurge-t-il.

Ça donne quoi de bloquer les photographes quand tout le monde est là dans la foule avec son téléphone à prendre des photos et des vidéos?

Le problème est plus criant depuis « trois, quatre ans », dit-il. Avant cela, les photographes avaient l’habitude de se faire imposer la règle des trois chansons, selon laquelle tous les clichés doivent être réalisés durant les trois premières pièces du spectacle. « On était habitués à un contrôle en ce qui a trait au temps, mais depuis quelques années, on fait face à des restrictions de nature créative, ou ils veulent carrément un contrôle sur nos images. »

Pour le photographe montréalais André Cornellier, le contrôle de l’image est une « tendance lourde » et les photographes ne sont pas les seuls à en pâtir. « C’est évident que ça devient aseptisé. Tout est retouché, personne n’a de rides, tout le monde est maigre et a un beau teint. Plus personne n’a de poches en dessous des yeux, personne ne vieillit. Ça devient en plastique. Tout le marché du spectacle est comme ça. […] Le côté humain s’en va. »

Privés de leurs droits d’auteur

Pire encore, certaines équipes de production exigent des photographes qu’ils leur cèdent tous les droits sur leurs photos. Sinon, c’est zéro accès à la scène. « J’espère qu’ils vont finir par se rendre compte que ça n’a pas de bon sens, poursuit Francis Vachon. Des artistes qui vivent de leurs droits d’auteur devraient comprendre le principe du droit d’auteur. Ce sont eux les pires quand vient le droit de restreindre le droit d’auteur d’un autre. Ça n’a pas de bon sens ! »

Il y a deux ans, Taylor Swift avait cherché à imposer une telle clause lors de son concert à Montréal. L’affaire avait d’autant plus choqué que la chanteuse avait auparavant dénoncé le non-respect des droits d’auteur chez Apple. De nombreux médias montréalais l’avaient alors boycottée.

À l’extérieur du Québec, les mêmes questions se posent, selon Scott Legato, un photographe spécialisé dans les concerts rock pour Getty Images. Récemment, un groupe lui a demandé de céder ses droits pour son spectacle à Detroit. Il a refusé et le groupe a finalement cédé. « Je leur ai dit qu’il n’était pas question que je leur donne mes photographies. »

Malgré tout, il a dû se plier à des exigences sévères pour couvrir la tournée de la chanteuse Adele. « J’étais le seul photographe accrédité. J’ai photographié les cinq premières chansons et quand j’ai eu terminé, son assistante personnelle a regardé ce que j’avais pris. Elle a sélectionné les images que je pouvais envoyer à Getty. »

Quand on lui fait remarquer que cela revient à exiger d’un journaliste qu’il fasse réviser son texte par l’artiste qu’il couvre, il a répliqué que la question se posait. « Je ne l’avais jamais vu comme ça. C’est vrai que ça affecte notre liberté d’expression. La liberté d’expression touche aussi la photo. »

Les festivals perdants eux aussi

Selon lui, ces contraintes découlent de l’arrivée des nouveaux médias et de nombreux photographes amateurs autour des scènes. « Aujourd’hui, tout le monde a sa caméra, son téléphone cellulaire. Il y a tellement de photographes sur le Web qu’ils multiplient les restrictions pour les laissez-passer, dit-il. C’est leur façon de contrôler. »

Au Festival, on a réagi à cela en resserrant le système d’accréditation des médias.

« On en a de plus en plus [d’exigences] mais on est capable de négocier, explique Stéphanie Legros. On leur dit qu’on a un système d’accréditation, qu’on peut leur envoyer notre liste de médias. On leur explique qu’il y a deux relationnistes sur place. Ça a souvent un effet rassurant. »

Les artistes, poursuit Luci Tremblay, pensent souvent à tort « qu’ils s’en viennent dans un autre aréna » et sous-estiment l’impact visuel du site des Plaines. « Pour les Rolling Stones, ça avait été très difficile », explique-t-elle. Ils avaient bloqué tous les photographes américains parce que ces derniers les avaient déjà vus ailleurs. « Je lui ai expliqué que nous, on payait pour les faire venir, qu’on avait besoin de cette publicité-là. »

À quoi doit-on s’attendre pour l’avenir ? Luci Tremblay n’ose pas se prononcer, mais chose certaine, on fait face à un beau paradoxe selon elle. « Parce qu’à un moment donné, ça donne quoi de bloquer les photographes quand tout le monde est là dans la foule avec son téléphone à prendre des photos et des vidéos ? »

4 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 1 juillet 2017 03 h 47

    hé,oui, peut etre sommes- nous, a la croisée des chemins

    il fut un temps ou la photographie appartenait a des gens spécialement formés, elle appartenait a une classe a part, depuis le développement informatique c'est devenu accesssible pour a peu près tout le monde, on aurait voulu democratiser le savoir on n'aurait pas si bien fait, maintenant que le savoir est a peu près accessible a tout le monde, la question est maintenant, qu'allons nous en faire, a part de tout galvauder a la Donald Trump, voila ce que sera le défi au vingtunième sciècle, de deux choses l'une, soit que nous trouvions une nouvelle facon de percevoir les choses, ou le monde s'écroulera tout simplement, comme c'est souvent arrivé

    • Luc Fortin - Abonné 2 juillet 2017 14 h 23

      M. Paquet,

      Pour avoir pu constater le résultat d'un mandat que Francis Vachon a eu, je suis en mesure de confirmer que cette qualité de photo n'est pas à la portée de tous. J'ai un appareil photo qui m'a coûté près de 2 000 $, et même en ayant du tallent je n'arriverai pas à obtenir un résultat qui se compareau photos de Francis Vachon.

    • Luc Fortin - Abonné 2 juillet 2017 14 h 58

      ... qui se compare aux photos de Francis Vachon.

  • Michel Handfield - Abonné 2 juillet 2017 16 h 35

    Liberté créatrice, protection des droits d’auteurs

    Moi, je préfère faire mes photos, car je sais où va mon texte. Mais, notamment, au théâtre on n'a pas le droit. Quand il y a de la nudité , c'est encore pire. Je comprends le contrôle, mais on peut être professionnel. Dans un évènement multidisciplinaire où il y avait de la nudité, j'avais justement photographié les ombres sur le mur, car ça illustrait très bien le propos du spectacle, genre l'inconscient, les non-dits… Du moins l’angle que je prenais, car les photos officielles ne vont pas nécessairement dans le sens de l’analyse que je peux faire. Mais, d’un autre côté, les acteurs et le théâtre ont aussi un droit de contrôle sur leur image. Bref, deux droits artistiques qui se confrontent.

    Pour en revenir à ma photo d’ombres, j’ai fait quelques recherches dans nos archives. J’avais écrit « En fait, la vie que l'on vie (vit - je ne l'avais pas vu! ) est l'ombre de tous les possibles, car il y a ce que l'on contrôle, ce que l'on croit contrôler et ce que l'on ne peut contrôler – les hasards de la vie – qui font que la vie est ce qu'elle est ! » à côté de la photo. C’était sur « NOMBREUX SERONT NOS ENNEMIS (Théâtre) » au théâtre « LA CHAPELLE ». Vous trouverez le texte et la photo dans Societas Criticus, Vol. 16 no 9, Textes ciné et culture :

    HTML : http://epe.lac-bac.gc.ca/100/201/300/societas_crit

    PDF : http://collections.banq.qc.ca/ark:/52327/bs2413817

    C’était très respectueux des artistes et de la pièce et je n’aurais jamais eu une telle photo du photographe officiel. Maintenant, je fais de moins en moins de photos dans les spectacles pour éviter les problèmes de ce genre. Suffit de mettre quelques mots de plus ou de contourner avec une photo autre qui illustre notre propos si nécessaire. J’ai déjà illustré une pièce dans un texte commun avec une exposition du Musée des beaux-arts de Montréal, car l’un et l’autre se répondaient d’une part et, d’autre part, les œuvres illustraient bien mon propos sur la pièce ! De