L’ADISQ lance un cri d’alarme

Une image qui, en France comme partout ailleurs, devient de plus en plus rare: un disquaire avec des consommateurs. Au Canada, les ventes de disques physiques ont baissé de 70 % en dix ans.
Photo: Marcel Mochet Agence France-Presse Une image qui, en France comme partout ailleurs, devient de plus en plus rare: un disquaire avec des consommateurs. Au Canada, les ventes de disques physiques ont baissé de 70 % en dix ans.

Il est passé minuit moins une, et le glas pourrait bien sonner d’une seconde à l’autre. Sans une aide étatique rapide, l’industrie québécoise de la musique se dirige droit au mur, à cause des bouleversements provoqués par le phénomène de la lecture en continu en ligne (streaming), prévient l’ADISQ.

« 2017 pourrait être l’année fatale », estime Claude Larivée, président de l’Association québécoise de l’industrie du disque, du spectacle et de la vidéo (ADISQ). « Nous sommes arrivés au point de bascule », ajoute, en entrevue conjointe avec Le Devoir, Solange Drouin, directrice générale de l’Association.

« Si rien n’est fait aux niveaux financier, législatif, réglementaire ou fiscal, on ne trouvera plus les conditions de pérennité de notre culture nationale, pense Mme Drouin. Auparavant, il y avait possibilité pour un artiste de faire carrière et d’en vivre. Aujourd’hui, on se pose la question de savoir si c’est encore possible, même pour ceux qui ont un réel succès populaire. »

À quelques semaines du gala annuel qui célèbre la musique québécoise (du moins, celle produite par les membres de l’ADISQ), M. Larivée et Mme Drouin n’ont pas exactement la tête à la fête. L’accentuation de la tendance de consommation notée depuis deux ou trois ans menace plus que jamais une industrie qui éprouve des difficultés depuis l’émergence de la consommation de musique en ligne, au tournant du millénaire.

L’ADISQ convoquera la presse, le 29 septembre, pour présenter différentes demandes urgentes adressées au gouvernement québécois. Sans entrer dans les détails, Mme Drouin parle de « solutions fiscales, législatives et réglementaires ». L’ADISQ souhaite notamment la mise en place de « leviers comparables à ce à quoi plusieurs industries ont eu accès lorsqu’elles ont changé de modèle d’affaires ».

Un monstre

Cette sortie aux accents de catastrophe est rendue nécessaire par le contexte actuel, fait valoir Solange Drouin. « Le taxi, le cinéma ou la télévision découvrent les impacts des services comme Uber ou Netflix, dit-elle. Nous, ça fait plus de 15 ans qu’on subit des révolutions. »

La dernière en date, celle du streaming, pose un défi inédit, selon Claude Larivée. « C’est un monstre. Nous avons eu à réagir à l’arrivée de plusieurs modèles au fil des ans. Quand le vinyle est disparu au profit du CD, nous étions contents. Quand le piratage est arrivé, il y avait un ennemi à montrer du doigt. Des solutions ont été trouvées. Mais nous sommes aujourd’hui devant quelque chose qui est tout à fait légal, devant un modèle auquel on est partie prenante sans avoir vraiment le choix, et un modèle qui ne fonctionne pas, même pour les plus gros marchés. Alors, imaginez au Québec. »

C’est que, ici comme ailleurs dans le monde, les données sont alarmantes. Après avoir délaissé les disques matériels (baisse de 70 % en 10 ans au Canada) pour profiter de l’offre numérique légale (vente d’albums ou de pistes), les consommateurs se détournent de ce modèle pour adopter — à un rythme effréné — celui du streaming.

Les dernières données de l’Observatoire de la culture et des communications du Québec montrent que les ventes d’albums numériques ont plafonné au Québec, en 2015, alors que celles des pistes numériques ont reculé de 17 % en deux ans. L’explication est simple : le public n’achète plus la musique, préférant la « louer » via les services d’écoute en streaming.

Dans les six premiers mois de 2016, les Canadiens ont ainsi écouté quatre fois plus de chansons en ligne qu’au cours de la même période en 2015, selon la firme Nielsen.

Or la chose a été dite à maintes reprises : l’écoute en continu, même légale, n’apporte pratiquement aucun revenu aux artistes et aux producteurs. Le Devoir faisait le calcul en avril. Les 540 000 écoutes Spotify de la chanson Paradis City, de Jean Leloup, lui ont rapporté un peu moins de 30 $ pour ses droits d’interprète. Et même si d’autres redevances et tarifs s’appliquent, les sommes demeurent dérisoires.

Selon son producteur (Analekta), la violoniste classique Angèle Dubeau a ainsi reçu environ 10 000 $ pour l’équivalent de 4 millions de streamings — soit un immense succès dont peu d’artistes peuvent se targuer.

Des solutions ?

Pour rééquilibrer les choses, les producteurs québécois représentés par l’ADISQ ont des moyens limités. Les multinationales de la musique (les trois majors que sont Universal, Sony et Warner) ont peut-être un certain pouvoir de négociation avec les services comme Apple Music, Spotify ou Deezer, relève M. Larivée. Mais le marché québécois est composé d’indépendants (notamment la maison de disques qu’il dirige, La Tribu) qui ne pèsent pas lourd dans ce marché.

Sauf qu’il y a quand même des solutions, pensent les deux dirigeants de l’ADISQ. Québec peut aider, et Ottawa recevra aussi des demandes similaires, dit-on. Les deux gouvernements sont d’ailleurs à réfléchir sur l’impact du numérique, dans le cadre du renouvellement de leur politique culturelle respective.

Au niveau fédéral, le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) sera appelé à agir pour forcer les fournisseurs d’Internet à partager une partie de leurs revenus. « Il faut avoir la capacité de leur demander quelque chose, dit Solange Drouin. Ils empochent des profits de la consommation de musique [parce que les gens utilisent de plus en plus de bande passante], mais sans jamais participer au renouveau du contenu. »

La révision annoncée de la Loi sur le droit d’auteur en 2017 pourrait aussi permettre de rééquilibrer certains irritants pour les artistes, alors que la réforme de 2012 a surtout profité aux consommateurs. « Ç’a été une hécatombe sous le gouvernement Harper », affirme Solange Drouin.

Soulignant que le marché québécois de la musique génère 84 % de revenus autonomes, contre 16 % de fonds publics, Claude Larivée croit qu’il y a place à un coup de pouce sans que l’industrie perde « son esprit entrepreneurial ». « On ne veut pas devenir comme la télévision, où 90 % du financement est public. Mais, à un moment donné, si le niveau de risque est trop élevé pour chaque projet, aucun producteur ne va suivre. Ça voudra dire moins de disques, moins de spectacles, moins d’artistes. »

7 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 23 septembre 2016 03 h 26

    Et nous, du public, pouvons-nous....

    ...y faire quelque chose ?
    À ce que j'ai lu de cet interview fort intéressant, le monde de la musique est aussi confronté au «nouveau» dieu dollar.

    Il semble clairement évident que «Money talks»; que des gens, infime quantité, s'enrichissent aux détriments d'un plus grand nombre.
    «30.00$ pour 540,000 écoutes Spotify» ! Chapeau monsieur Leloup de continuer....quand même.

    Lorsque nous entendons le ministre Paradis dire en Chambre que «Monsanto est plus fort que le gouvernement» quel poids ce dernier a-t-il devant «Universal, Sony et Warner» ?

    Et moi, qu'est-ce que j'y fais avec ma responsabilité citoyenne ?

    Madame Drouin, monsieur Larrivée, pouvez-vous m'éclairer ?

    Gaston Bourdages,
    Auteur.

  • Yves Rousseau - Abonné 23 septembre 2016 08 h 43

    La musique restera

    Mme Drouin parle d'un modèle industriel rendu obsolète par la technologie.

    L'invention de Gutemberg a rendue obsolète l'industrie de la copie des manuscrits. Le traitement de texte a rendue obsolète l'industrie de la machine à écrire.

    Je suis optimiste : Les artistes et la musique trouveront d'autres chemins pour se faire entendre.

    Subventionner l'industrie de la musique en 2016 c'est comme subventionner l'industrie du cheval en 1916...

  • Jean-Claude Blouin - Inscrit 23 septembre 2016 08 h 56

    Interrogations

    Je viens de faire le ménage de ma discothèque. Plein de CD que je peux retrouver en ligne (Qobuz pour moi). Je croyais que ce système était juste et équitable. L'idée d'avoir accès à des millions de titres est magnifique du point de vue du consommateur. Mais si cela tue ceux que je veux entendre, il y a un sérieux problème. Merci pour votre article.

  • Jean-François Laferté - Abonné 23 septembre 2016 09 h 24

    Plus ça change plus c'est pareil...

    Bonjour,

    J'ai acheté mon premier disque vinyl à 13 ans et mon dernier à 59 ans.
    Entre les deux, j'ai eu un système de son,un "tape cassette",un walkman,un iPod et maintenant ma discothèque tient dans le creux de ma main.Les producteurs ont fait la "piasse" avec les artistes et les artistes ont pâti...Maintenant, les artistes reprennent leurs droits avec des plateformes comme Bandcamp,Soundcloud et vendent à leurs spectacles leurs cd voire des cassettes! Alors cessez de blâmer le public d'aller ailleurs:il n'y a qu'un seul coupable et c'est l'industrie.
    Jean-François Laferté
    Terrebonne

  • Jean-François Trottier - Abonné 23 septembre 2016 09 h 55

    Une démonstration simple...

    Que le privé ne couvrira jamais les besoins réels d'une population.

    Mis à part les USA, dont les puissance culturelle déborde de partout, et prenant pour exemple le Québec, jamais l'industrie ne jouera son rôle de mécène tel que le prétendent les bonzes du marché libre à tout crin.
    Et encore! Aux USA, seule la culture-bonbon a sa place. On en sait plus, et on prend ça pour de la culture, sur les derniers mamours (suivis des dernières scènes) de Jolie-Pitt que sur la moindre trace de réflexion en création.
    Là comme ailleurs, les idées qui naissent des racines personelles passent par le filtre du grand nombre avant de passer, pré-digérées, chiquées et clinquantes.

    Ici, même s'il faut reconnaitre que la chanson est la plupart du temps formatée au centimètre près, il reste qu'elle parle d'ici et que, parfois, y passent des petits riens qui ne s'accordent qu'à ce sol, sans jeu de mot. Des mottons de terroir contemporain.

    Quelles compagnies utiliseront la culture d'ici pour vendre des produits d'ici? Quelques-unes. Pas beaucoup.
    Lesquelles feront office de mécènes, suffisamment pour " couvrir" le territoire autant que les Américaines ?
    Faut pas rêver, s'pas ?

    C'est ça. La culture n'est pas un rêve, et exiger que les artistes et artisans d'ici concurrencent avec ceux d'ailleurs, c'est carrément envoyer un paraplégique sur le ring contre un champion poids-lourd. Les moyens, non la créativité, sont sans commune mesure.

    Les "gentils libre-marchistes" d'ici croient tant en la concurrence qu'ils ne réalisent pas comment l'expression n'est pas concurrentielle. C'est sa vente qui l'est.

    Or, des deux, c'est la première qui est essentielle coome l'eau et le pain.

    Admettons que tout mouvement en ce sens est pure perte de temps, tant que nous avons ce gouvernement que, vraiment, nous ne méritons pas. Mais encore faut-il le dire.