Le secret de la beauté démystifié

Léonard de Vinci aurait appliqué le nombre d’or, cette «divine proportion», à sa Mona Lisa.
Photo: Agence France-Presse (photo) Léonard de Vinci aurait appliqué le nombre d’or, cette «divine proportion», à sa Mona Lisa.

Il a stimulé de nombreux chefs-d'œuvre, parfois à l'insu de leurs créateurs. Léonard de Vinci l'aurait appliqué à sa Mona Lisa et l'architecture du Parthénon en dériverait. Voici que le nombre d'or, cette «divine proportion» longtemps perçue comme le secret de la beauté, est démystifié par l'ingénieur américain Adrian Bejan.

La relation entre beauté et proportion a fait couler beaucoup d'encre scientifique et mystique dans l'histoire à cause d'un «phénomène accidentel», selon le professeur de génie mécanique de l'Université Duke, en Caroline du Nord.

«Si Euclide n'avait pas découvert le nombre d'or [1,618 033 989], les humains n'auraient pas pu le nommer et lui attacher un sens surnaturel, mais ils auraient continué à préférer les images avec cette forme rectangulaire particulière», souligne au Devoir Adrian Bejan, joint en Arabie saoudite où il séjournait à titre de conférencier. Car rien dans notre environnement n'incarne exactement ce nombre irrationnel, mais beaucoup de choses y tendent.

Ce qui explique que certains artistes comme de Vinci, Le Corbusier ou Salvador Dali ont créé des oeuvres explicitement basées sur le nombre d'or, cette «divine proportion», comme l'a nommée le mathématicien italien Luca Pacioli. Alors que d'autres oeuvres semblent illustrer ce nombre bien involontairement de la part de leur créateur.

En regardant autour de lui, le professeur a observé que non seulement les grandes peintures, mais aussi plusieurs objets usuels de notre quotidien moderne — des écrans de télé et d'ordinateur aux paragraphes d'un article de journal — se présentent souvent dans la forme d'un rectangle dont le rapport entre la longueur et la hauteur «ressemble au nombre d'or», écrit-il, dans le dernier numéro de l'International Journal of Design & Nature and Ecodynamics. Pourquoi?

Cette tendance répond d'une loi naturelle, selon le scientifique. «Les formes qui imitent le nombre d'or facilitent la lecture des images et leur transmission, via les organes de la vision, au cerveau», écrit M. Bejan. Le proverbe «joindre l'utile à l'agréable» résumerait en quelque sorte la quête de la beauté des artistes. En esquissant le nombre d'or dans leurs oeuvres, «les artistes répondent au sentiment de plaisir qui émane d'un beau tableau, et le plaisir est conçu pour tendre vers des choses qui nous sont utiles», selon le professeur francophile.

Une approche très déterministe, reconnaît celui qui fonde entre autres son analyse mathématique sur les rapports de vitesse entre les visions verticale et horizontale chez les mammifères. «Quand on balaie une surface du regard, il y a deux vitesses en jeu; l'horizontale est plus rapide que la verticale, d'où la forme privilégiée du rectangle», pour arriver à des vitesses de lecture égales, qui optimisent la vision, dit-il.

Diversité et récurrences

L'explication du nombre d'or dérive de la «loi "constructale" des configurations dans la nature», que le professeur américain d'origine roumaine a établie en 1996. «Tout système de flux, pour durer dans le temps, doit évoluer en fournissant toujours un meilleur accès à ce flux», résume-t-il.

Sa nouvelle loi s'applique tant dans le règne naturel, où elle met en lumière la forme dendritique des arbres, des bassins versants, des systèmes sanguin ou pulmonaire, que dans la mécanique (réseau de distribution d'eau, système de refroidissement). Elle jette un pont entre la mécanique, la physique et la biologie, et essaime en sciences cognitives et en géophysique.

«Je me suis retrouvé à établir les bases scientifiques qui expliquent les dessins dans la nature» animée et inanimée, dit-il. Sur cette base, M. Bejan a aussi décrypté la géométrie des pyramides et expliqué comment les athlètes sont devenus plus grands, gros et rapides dans le dernier siècle (www.constructal.org).

Ses conclusions déterministes font pendant aux recherches en biologie et en géophysique, surtout préoccupées par la diversité et l'aléatoire, selon lui.

«It takes two to tango, lance-t-il. La diversité est une façon de décrire une peinture, l'autre est d'y voir des motifs récurrents. C'est la façon dont la nature est faite.»
5 commentaires
  • France Marcotte - Abonnée 21 janvier 2010 09 h 00

    Quand Mona Lisa grimace

    On comprend aussi que la publicité a découvert depuis longtemps le nombre d'or et quel usage elle en fait. En nous abreuvant jusqu'à plus soif du visage féminin idéalisé, érigé en icône, c'est du bonbon que l'on donne au cerveau qui semble préférer les formes faciles à décoder. Mais l'art sert aussi à déranger et le refus de laisser la beauté reposer sur l'équilibre parfait peut servir à éveiller à d'autres réalités.

  • Paulyne Gauvin - Inscrite 21 janvier 2010 11 h 40

    Culture et physiologie

    Que le nombre d'or tienne sa faveur notamment d'une détermination physiologique de notre cerveau, il fallait y penser, bien sûr. Mais il y a sans doute bien d'autres constatations de ce genre à faire. J'avais été frappé, dans des lectures, de développements faits par des anthropologues autour de ce que l'activité culturelle était toujours foncièrement à base binaire: oui/non, pour/contre, gauche/droite, avant/arrière, blanc/noir, bon/mauvais, etc. Ils estimaient retrouver cette binarité de façon assez constante notamment dans les oeuvres artistiques primitives. Par opposition, je crois me souvenir que Platon posait, au terme, cette fois, d'une réflexion rationnelle, que la forme parfaite était la forme sphérique, au point qu'il imaginait que nous aurions été plus parfaits, nous, les vivants, si nous avions été des sphères. Pourquoi notre activité culturelle n'est-elle pas à base foncièrement "sphérique"? Pourquoi cette faveur à la binarité? N'est-il pas évident que cela tient essentiellement à ce qu'à la suite de presque tous les vivants, l'être humain est totalement binaire dans sa constitution physique et physiologique? Il est fait de deux moitiés complémentaires et parallèles, tant au niveau des yeux, des oreilles, des membres, des poumons, des parties du coeur, etc., que du cerveau lui-même, sans compter sa répartition en deux sexes, homme et femme. Ne peut-on pas en inférer que c'est essentiellement parce que physiquement et physiologiquement binaire qu'il l'est aussi culturellement?

  • Chantal Grenier - Abonnée 21 janvier 2010 11 h 47

    Quel secret ?

    Le titre de cet article ne me plaît pas. Comment ça, LE secret de la beauté ? Il y a un truc ? Si c'était aussi facile, on ne compterait plus les chefs-d'œuvres. Et pourquoi la disparition du mystère représenterait-elle une bonne nouvelle ? Je crois que la clé de l'univers est extrêmement simple, raison pour laquelle on ne l'a pas encore découverte, et c'est très bien comme ça, compte tenu de ce qu'en feraient les apprentis-sorciers.

    On pourrait croire que je prêche l'obscurantisme, mais tout en ayant à portée de la main le principe de calcul du nombre d'or (le grec), j'aime croire en regardant un tableau, une œuvre architecturale, une merveille de la nature, qu'il y entre, en plus de l'harmonie des proportions, quelque chose d'incommensurable. Ce qui distingue la beauté froide, impersonnelle, de celle qui déclenche une émotion, qui parle à l'âme, et qui atteindra à l'immortalité. Aussi fin qu'on dissèque et aussi nu qu'on déshabille, cette part nous échappera toujours. C'est peut-être ce qu'il faut comprendre de ce passage de la Genèse : «Ils virent qu'ils étaient nus». Il ne semble pas qu'ils en aient été plus avancés.

    J'ai lu un jour que le nombre d'or reflète la différence d'angle de vision entre l'œil droit et l'œil gauche (différence qui produit la vision en relief), raison pour laquelle son utilisation serait si satisfaisante en art. On retrouve d'ailleurs cette proportion, comme le mentionne l'article, dans toute construction naturelle et Vinci voyait l'homme comme un microcosme. Je serais curieuse de savoir s'il existe (c'est probable) le même rapport entre le cerveau gauche et le cerveau droit, entre raison et intuition. Mais j'espère bien davantage ne jamais me promener au Louvre avec une calculatrice.

  • Jean-Pierre Audet - Abonné 21 janvier 2010 13 h 11

    Dans la nature

    Oui hommage soit rendu à Euclide. Mais le nombre d'or demeure un concept de l'esprit, un symbole de ce que les humains appellent des proportions parfaites. Mais dans la nature, ce qui se rapproche du nombre d'or a rarement des angles droits. Les formes naturelles sont sinueuses, arrondies, ce qui les rapproche des préférences de Platon. Nous voyons par exemple dans plusieurs feuilles une tendance vers la forme ovale plutôt que vers le cercle ou le rectangle.

    Pour ce qui est des fractales, les merveilles qui s'y déploient ont davantage à voir avec la diversité issue du chaos qu'avec la proportion des formes. Comme pour les flocons de neige d'ailleurs, la structure de base laisse toujours place à une infinité de nuances qui nous encouragent à exprimer notre propre liberté et créativité. Comme écrivait déjà un autre lecteur, la binarité de la plupart des animaux dont nous sommes laisse peu de place à l'émergence d'un nombre d'or. Certains ont cependant vu chez l'humain une certaine harmonie entre la tête, le tronc et les jambes. Mais parler à leur propos de nombre d'or, c'est s'approcher des canons de la mode qui veut voir à chaque époque des proportions idéales chez la femme que l'on qualifie de belle.

    Somme toute, il est plus intéressant de laisser libre cours à notre imagination et à notre créativité que de chercher à nous approcher de quelque canon que ce soit.

    Jean-Pierre Audet