Fait d'hiver
Le sujet, par sa gravité, ne peut pas être réduit à la polémique suscitée par le contenu de l'émission-événement que constitue le Bye Bye diffusé à la télévision de Radio-Canada, le service public, précisons-le pour ceux qui par distraction l'auraient oublié.
Il s'agit de la décision de la productrice de l'émission, fille d'un homme coupable d'agression sexuelle, de faire personnifier par une comédienne la victime de ce dernier; en clair Véronique Cloutier, fille de Guy Cloutier, mettant en scène Nathalie Simard, cette jeune femme au parcours tragique, dans le but de faire rire le Québec tout entier réuni à hauteur de quatre millions de personnes devant l'écran de toutes les infamies au passage de l'an 2009. Ce sketch est plus qu'un sketch, les psychanalystes nous le diraient, mais rien ne nous autorise à user de la psychologie des profondeurs pour tenter de comprendre les motivations inconscientes qui ont justifié la fille de Guy Cloutier et son époux, concepteur du show, de nous imposer ce spectacle obscène.
Hélas, j'écris hélas, car que l'on ait été ou non devant la télévision, l'incident nous éclabousse tous en tant que Québécois. Nous sommes devant un fait social qui doit être analysé en tant que tel.
Depuis des décennies et particulièrement durant les dernières années, on assiste chez nous à une volonté provocatrice de repousser les limites des contraintes sociales sans lesquelles une société se désagrège insidieusement. Cela se vérifie par exemple dans le relâchement langagier, vestimentaire et comportemental. Le «sacrage», la «baveuserie» (on me permettra ce néologisme), l'incivilité ont non seulement leurs adeptes, mais sont devenus aux yeux des nouveaux clercs sociaux des signes d'affranchissement personnel et collectif. La frontière des interdits et des tabous est franchie au nom du rire et d'une curieuse conception de la liberté individuelle et de la créativité. Une conception reposant sur l'inculture et l'ignorance sert de critère pour départager les «réacs», donc les anciens, des «progressistes», donc des modernes.
Les clans prennent le rang et s'affrontent sur la scène médiatique, lieu ultime de diffusion de la bêtise.
Pour que la fille célébrissime d'un ex-producteur tristement célèbre s'autorise à parodier la victime qui a dû, elle, s'expatrier, ce qui en dit long sur le climat qui règne chez nous, il faut que la société tout entière lui donne le sentiment qu'elle est «ouverte» à cette transgression, car c'en est une. Cela suppose que l'institution de service public qui diffuse cette émission envoie comme message à ceux qui y travaillent, en tant qu'employés ou prestataires de service, que son éthique, ses objectifs, ses règles et sa responsabilité de diffuseur ne sont pas des
garde-fous et des obstacles à ces inqualifiables débordements.
Cela signifie que certains privilégiés qui jouent un rôle public dans le monde du showbiz et des médias ne pratiquent aucune autocensure, sinon celle de la complaisance vis-à-vis de l'employeur qui les paie grassement. Cela donne à penser que la responsabilité sociale des uns et des autres n'est soumise qu'aux seules considérations d'efficacité de l'outrance. Dans le jargon du milieu, cela se dit être baveux, écoeurer le peuple, choquer les cons et les bornés. Pour la directrice des programmes de Radio-Canada, il s'agit «de "chalenger" les limites des téléspectateurs».
La preuve par l'absurde
La Société Radio-Canada est un service public national dont le mandat implique la diffusion de la culture. En démolissant à coups de butoir nos compatriotes canadiens-anglais, «des consanguins qui couchent pas avec les femmes ni avant ni après le mariage et qui élisent une lobotomie sur deux pattes», en véhiculant sur les «nègres» les pires stéréotypes, on suppose que les intentions de ces «talentueux» créateurs étaient pédagogiques. Ils appellent sans doute cela la preuve par l'absurde. Mais ces textes, y a-t-il des gens dans l'institution qui les avaient vraiment lus? Est-ce possible qu'au cours des répétitions personne n'ait sursauté en les entendant? On a l'impression qu'à l'interne une consigne est relayée par des animateurs-vedettes: que la poussière retombe, qu'on oublie cette «bévue» et qu'on passe à autre chose comme si personne n'avait de comptes à rendre au public québécois et canadien-anglais. Or un service public n'est pas un magazine porno ou de la littérature haineuse.
La balle est maintenant dans le camp de la haute direction de Radio-Canada, qui par la bouche de son vice-président a diffusé un texte de justifications enrobées de malaise, mais qui n'explique pas comment l'institution a pu en arriver à abandonner sa responsabilité de diffuseur en donnant carte blanche (ce qu'un cadre appelle la liberté de création) à des producteurs privés. Cette étrange conception de la liberté ressemble à de l'irresponsabilité. Enfin, on peut imaginer les demandes de retrait de licence que formuleraient nombre de personnes si ce spectacle navrant avait été diffusé sur un des réseaux privés de télévision.
***
denbombardier@videotron.ca
Il s'agit de la décision de la productrice de l'émission, fille d'un homme coupable d'agression sexuelle, de faire personnifier par une comédienne la victime de ce dernier; en clair Véronique Cloutier, fille de Guy Cloutier, mettant en scène Nathalie Simard, cette jeune femme au parcours tragique, dans le but de faire rire le Québec tout entier réuni à hauteur de quatre millions de personnes devant l'écran de toutes les infamies au passage de l'an 2009. Ce sketch est plus qu'un sketch, les psychanalystes nous le diraient, mais rien ne nous autorise à user de la psychologie des profondeurs pour tenter de comprendre les motivations inconscientes qui ont justifié la fille de Guy Cloutier et son époux, concepteur du show, de nous imposer ce spectacle obscène.
Hélas, j'écris hélas, car que l'on ait été ou non devant la télévision, l'incident nous éclabousse tous en tant que Québécois. Nous sommes devant un fait social qui doit être analysé en tant que tel.
Depuis des décennies et particulièrement durant les dernières années, on assiste chez nous à une volonté provocatrice de repousser les limites des contraintes sociales sans lesquelles une société se désagrège insidieusement. Cela se vérifie par exemple dans le relâchement langagier, vestimentaire et comportemental. Le «sacrage», la «baveuserie» (on me permettra ce néologisme), l'incivilité ont non seulement leurs adeptes, mais sont devenus aux yeux des nouveaux clercs sociaux des signes d'affranchissement personnel et collectif. La frontière des interdits et des tabous est franchie au nom du rire et d'une curieuse conception de la liberté individuelle et de la créativité. Une conception reposant sur l'inculture et l'ignorance sert de critère pour départager les «réacs», donc les anciens, des «progressistes», donc des modernes.
Les clans prennent le rang et s'affrontent sur la scène médiatique, lieu ultime de diffusion de la bêtise.
Pour que la fille célébrissime d'un ex-producteur tristement célèbre s'autorise à parodier la victime qui a dû, elle, s'expatrier, ce qui en dit long sur le climat qui règne chez nous, il faut que la société tout entière lui donne le sentiment qu'elle est «ouverte» à cette transgression, car c'en est une. Cela suppose que l'institution de service public qui diffuse cette émission envoie comme message à ceux qui y travaillent, en tant qu'employés ou prestataires de service, que son éthique, ses objectifs, ses règles et sa responsabilité de diffuseur ne sont pas des
garde-fous et des obstacles à ces inqualifiables débordements.
Cela signifie que certains privilégiés qui jouent un rôle public dans le monde du showbiz et des médias ne pratiquent aucune autocensure, sinon celle de la complaisance vis-à-vis de l'employeur qui les paie grassement. Cela donne à penser que la responsabilité sociale des uns et des autres n'est soumise qu'aux seules considérations d'efficacité de l'outrance. Dans le jargon du milieu, cela se dit être baveux, écoeurer le peuple, choquer les cons et les bornés. Pour la directrice des programmes de Radio-Canada, il s'agit «de "chalenger" les limites des téléspectateurs».
La preuve par l'absurde
La Société Radio-Canada est un service public national dont le mandat implique la diffusion de la culture. En démolissant à coups de butoir nos compatriotes canadiens-anglais, «des consanguins qui couchent pas avec les femmes ni avant ni après le mariage et qui élisent une lobotomie sur deux pattes», en véhiculant sur les «nègres» les pires stéréotypes, on suppose que les intentions de ces «talentueux» créateurs étaient pédagogiques. Ils appellent sans doute cela la preuve par l'absurde. Mais ces textes, y a-t-il des gens dans l'institution qui les avaient vraiment lus? Est-ce possible qu'au cours des répétitions personne n'ait sursauté en les entendant? On a l'impression qu'à l'interne une consigne est relayée par des animateurs-vedettes: que la poussière retombe, qu'on oublie cette «bévue» et qu'on passe à autre chose comme si personne n'avait de comptes à rendre au public québécois et canadien-anglais. Or un service public n'est pas un magazine porno ou de la littérature haineuse.
La balle est maintenant dans le camp de la haute direction de Radio-Canada, qui par la bouche de son vice-président a diffusé un texte de justifications enrobées de malaise, mais qui n'explique pas comment l'institution a pu en arriver à abandonner sa responsabilité de diffuseur en donnant carte blanche (ce qu'un cadre appelle la liberté de création) à des producteurs privés. Cette étrange conception de la liberté ressemble à de l'irresponsabilité. Enfin, on peut imaginer les demandes de retrait de licence que formuleraient nombre de personnes si ce spectacle navrant avait été diffusé sur un des réseaux privés de télévision.
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denbombardier@videotron.ca
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