Hiver surréaliste à Mexico

Photo: Museo de arte moderno de Mexico
Photo: Photo: Museo de arte moderno de Mexico

Mexico — Chic, romantique, déroutant, d'un humour décapant. Peu d'artistes dans le monde peuvent, comme le Québécois mexicanisé Alan Glass, réunir dans un même tableau les signes délicats d'une nuit d'hiver — et vous sortir soudain du rêve par un encadrement loufoque d'objets tirés de la vie quotidienne... ou peut-être même de la poubelle.

La formidable rétrospective des oeuvres d'Allan Glass que présente pour tout l'hiver le célèbre Musée d'art moderne de Mexico révèle un Québécois inconnu dans son pays mais qui a trouvé au Mexique un terrain fertile à son génie provocateur.

On regarde le haut d'un tableau d'Alan Glass: on se croirait en Hollande au XVe siècle, ou au XIXe devant une scène d'hiver délicatement peinte. Souvenirs d'enfance! Plus bas, un curieux assemblage retient l'attention: une patte de quelque chaise cassée et dressée à la verticale est coiffée d'un petit globe de verre vert emprunté aux poteaux électriques d'autrefois, avec de chaque côté de cet appareil bien masculin deux ronds de métal tirés d'un vieux réveille-matin!

Les trouvailles souvent un peu coquines d'Alan Glass font pouffer même les âmes prudes. C'est que l'artiste surréaliste abolit, tel son mentor André Breton, la distinction entre les objets nobles et ceux qu'on pourrait classer au rang du vulgaire.

Le Mexique n'est pas seulement la patrie de la Vierge de la Guadeloupe; c'est par excellence la patrie du surréalisme. Et Glass en exprime toujours, à 76 ans, les idées libératrices. On retrouve dans ses oeuvres des souvenirs de son enfance à Saint-Bruno, petit anglophone francisé par un père qui gérait le golf local. Sorti de l'École des beaux-arts de Montréal et de l'atelier d'Alfred Pellan, c'est une bourse du gouvernement français qui devait le conduire à Paris où il exerça pendant dix ans tous les métiers, y compris portier du fameux club de jazz Saint-Germain-des-Prés.

Lorsqu'on demande à Alan Glass ce qui l'a conduit au Mexique, il répond en rigolant: un crâne en sucre! C'est en effet après avoir admiré à Paris, chez son amie Aude, fille de Breton, l'un de ces crânes en sucre si joliment décorés, qui abondent le jour des Morts, qu'Alan Glass décide de partir pour le Mexique, patrie de la fantaisie pure, sur un cargo battant pavillon espagnol.

On est au début des années 60. Il repartira quelques mois plus tard pour Paris avec une cargaison de crânes en sucre décorés comme les plus jolis gâteaux d'anniversaire et, bien sûr, un perroquet! Et aussi plein de «Judas», ces personnages en papier mâché qu'on affuble de cornes et d'autres attributs symbolisant l'enfer.

La fantaisie iconoclaste du Mexique l'avait mordu. Glass ne pouvait davantage vivre sans le cercle d'amis que lui avait présentés son copain Alexandre Jodorowski (celui de La Montagne sacrée et d'Il Topo), en compagnie duquel il avait une première fois traversé l'Atlantique.

Il faut dire qu'Alan Glass, si ingénieux aux fourneaux comme aux pinceaux, n'avait pas tardé à se faire un cercle d'amis parmi les artistes les plus inventifs et les plus respectés du Mexique. Sans abandonner ses amis québécois: Pauline Julien et Gérald Godin, ainsi que le poète Roland Giguère.

Glass vit toujours à Mexico, fréquentant sans relâche antiquaires et marchés qui résistent à la modernité, dénichant de son oeil bleu de lynx ces objets hétéroclites et apparemment sans valeur qu'il accumule pour réaliser ses grandes boîtes ou ses cloches de verre au contenu fascinant, comme le grenier d'un château hanté.

Avec Alan Glass, on n'est jamais au bout de ses surprises: cette formidable rétrospective occupant la moitié du rez-de-chaussée du Musée d'art moderne (face au célèbre musée d'archéologie), avec vue imprenable sur le parc de Chapultepec, a été montée par Massayo Nonaka, Japonaise spécialiste du surréalisme et venue spécialement de Tokyo.

Massayo prépare un livre sur Alan Glass. À Montréal et à Toronto, on découvrira enfin ce Québécois qui n'est pas prophète dans son pays mais dont la rétrospective tomberait tellement à propos dans deux villes qui se piquent une fois par an d'être la capitale de l'humour!

Le titre même de l'exposition ne manquera pas d'étonner: Zurcidos invisibles - Reprisages invisibles. Délicat et ironique à la fois: du pur Glass!

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Collaboration spéciale
4 commentaires
  • Normand Chaput - Inscrit 4 décembre 2008 09 h 37

    name dropping

    Je n'ai rien appris de l'oeuvre de cet artiste que je ne connaissais pas malheureusement. Mais la journaliste me parle qu'elle se promène dans le parc de Chapultepec (superbe d'ailleurs) et que le gars doit être bon parce qu'il est vieux, a étudié avec Breton et a Pauline Julien comme amie. Ciboire

  • Brun Bernard - Inscrit 4 décembre 2008 10 h 16

    Des erreurs...

    la fille de Breton et de Jacqueline Lamba, née en 1935, c'est AUBE non "Aude" ("Chère Écusette de Noireuil", dira-t-il de sa file dans l'Amour Fou, 1937. C'est El topo non Il Topo pour Jodorowski. Le Mexique n'est pas la patrie du surréalisme loin de là, c'est Paris. Soupault, Aragon et bien entendu Breton furent les instigateurs de ce mouvement (Breton le théoricien. Voir les Manifestes.) dont le nom, surréalisme, fut inventé accidentellement pas Guillaume Apollinaire. D'autres pensent à Pierre Reverdy). Breton mort en 1966, il aurai donc pu rencontrer cet obscur artiste. Pour y avoir vécu, vous écrivez "du fameux club de jazz Saint-Germain-des-Prés." alors qu'il faut savoir que Saint-Germain-des-Près est un quartier parisien non un club de jazz. Il y avait des clubs de jazz à Saint-Germain-des-Près oui mais pas un club avec ce nom. Les plus célèbres comme clubs de jazz furent le Bar Vert et le Tabou. Tout le courant existentialiste, Vian et Henri Salvador aussi firent la fête dans ce quartier magique qui n'existe plus comme dans le temps jadis. C'est devenu un lieu mort et de consommation touristique. Breton n'aurait pas été content de votre article, c'est certain. La culture est un exigence réelle. Lisez Breton tout Breton celui qui cherchait "L'or du temps".

  • Raymond Pilote - Abonné 4 décembre 2008 10 h 54

    dépaysement et enchantement de Glass

    pour retrouver un sens à ce monde le mettre à l'envers et sens dessus dessour
    voilà ce qui m'apparaît chez le réaliste-surréaliste
    brasser le monde pour le conscientiser et le tirer de sa létargie. Bravo!
    Raymond Pilote

  • camelot - Inscrit 4 décembre 2008 10 h 59

    Québécois depuis longtemps

    Avis aux intéressés lorsque le film repassera à l'écran : Monsieur Glass avait réalisé, il y a longtemps, des "ready-makes" remarquables pour illustrer le générique du film "Heliza's horoscope" réalisé en 1975 par Gordon Sheppard. Au générique, il y a un certain collaborateur nommé Jean-Pierre Charbonneau : est-ce le même que notre personnalité politique ?

    Jean-Marie Francoeur