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Le devoir de philo - La Bourse ou la vie

Le Devoir   22 novembre 2008  Culture
Les leaders politiques présents au Sommet du G20 à Washington, la semaine dernière.
Photo : Agence Reuters
Les leaders politiques présents au Sommet du G20 à Washington, la semaine dernière.
Toutes les deux semaines, Le Devoir propose à des professeurs de philosophie mais aussi à des auteurs passionnés d'idées, d'histoire des idées, de relever le défi de décrypter une question d'actualité à partir des thèses d'un penseur. Cette semaine, un regard sur le monde de l'argent.

Depuis août 2007, les ratages du capitalisme financier attisent l'attention de tous les acteurs sociaux et économiques. La crise des subprimes, relative à la titrisation, puis à la spéculation sur les crédits hypothécaires aux États-Unis, ébranle l'imaginaire collectif et secoue le spectre de la récession à l'échelle mondiale. Les banques centrales font pleuvoir les liquidités, des institutions financières mettent la clé dans la porte.

Le gouvernement Bush met en avant le plan Paulson, mais il ne s'agit que d'un coup d'épée dans l'eau; les 700 milliards de dollars ne réussissent pas à raviver les marchés. «Plus jamais!», se dit-on. Pourtant, l'histoire des bulles financières qui éclatent semble se répéter.

En effet, il y a plus d'un siècle, le philosophe allemand Georg Simmel réfléchissait, dans sa Philosophie de l'argent (1900), sur les torts de penser l'argent de manière spéculative. Courir des risques pour multiplier l'argent, nous rappellerait Simmel aujourd'hui, c'est non seulement s'aventurer sur une glace très mince, c'est surtout faire preuve de cynisme.

L'argent: outil ou objectif suprême ?

Si l'on désire penser l'argent, on doit d'abord trouver son essence. L'argent, de manière formelle, est un outil. Simmel nous explique qu'un outil représente «l'insertion entre le sujet et l'objet d'une instance, qui occupe une position médiane non seulement dans l'ordre spatio-temporel, mais aussi quant au contenu». L'outil est créé en regard du but que tout sujet cherche à obtenir. Il n'est rien par lui-même.

Par exemple, un marteau est un outil puisqu'en soi il ne sert à rien; il nous aide à accomplir un objectif ultérieur — construire, réparer... De même, l'argent est un outil. Toutefois, il est devenu, au fil du temps, l'outil par excellence parmi tous.

Simmel n'accuse pas l'argent de tous les maux; au contraire, ce moyen est un symbole de médiation formidable. Outil pur, il permet d'acquérir d'autres types de valeurs, facilement et quand on le désire. Aussi, comme l'argent possède une valeur universelle, personne ne peut ou ne veut le refuser pour compléter une transaction, et son détenteur le sait. Le troc, par exemple, est beaucoup plus difficile à compléter dans nos sociétés modernes. L'argent est donc le symbole de notre socialisation.

Toutefois, un problème surgit lorsque notre représentation de la valeur de l'argent se transforme en objectif final. D'outil à double fonction (symboliser la valeur et mesurer les prix), étant le seul dans cette catégorie, il devient valeur en soi. Historiquement, selon Simmel, aucun outil n'a eu un pouvoir aussi universel pouvant rejoindre autant d'individus et de peuples.

Beaucoup plus de liberté de choix d'un côté, une division du travail plus complexe de l'autre, mais également une plus grande flexibilité des échanges marchands. Posséder de l'argent, c'est gagner une myriade de possibilités. Psychologiquement, l'argent procure à son détenteur un doux sentiment d'ivresse, d'où sa forte valeur symbolique.

Un sentiment de puissance

Quand la possession de l'argent devient une finalité, des efforts colossaux seront déployés afin d'atteindre cet objectif plutôt qu'un autre. Toute notre activité sociale tourne autour de ce but, au point où Simmel admet que l'argent est devenu le nouveau dieu terrestre. En tant que valeur dépassant toute autre valeur, le seul fait de posséder beaucoup d'argent — sans même le dépenser! — procure un sentiment euphorique de puissance. C'est ici que les problèmes commencent: «Avec de l'argent dans les poches, nous sommes libres, alors que l'objet nous rendait auparavant dépendants des conditions de sa conservation et de sa fructification. Mais combien de fois cette liberté ne signifie-t-elle pas en même temps une vacuité de l'existence et la désagrégation de sa substance?»

Une pathologie psychosociale

D'une «économie de la vie» où les individus interagissent en fonction de toutes les valeurs essentielles, l'élévation de l'argent en valeur suprême nous mène à une «économie de l'argent». Celle-ci est le miroir de notre monde moderne; s'y accompagne une panoplie de pathologies pécuniaires: l'avarice, la cupidité, le blasement, etc.

Pour Simmel, le summum de la déchéance économiste est le cynisme. L'ascension de la valeur ultime qu'est l'argent entraîne, dans l'esprit du cynique, «l'abaissement de toutes les valeurs anciennes». Il faut bien saisir la corrélation: selon Simmel, ce n'est pas le cynique, de prime abord, qui va surestimer la valeur de l'argent par rapport à toutes les autres. Au contraire, c'est l'argent qui tend à rendre cynique: «Rien ne peut mieux flatter cette mentalité que la capacité de l'argent à réduire les valeurs les plus hautes comme les plus basses, uniformément, à une seule et unique forme de valeur, malgré toute leur diversité qualitative et quantitative.»

Pour le cynique, la valeur de l'argent rejoint n'importe quelle autre. Il ne serait qu'illusion, d'un point de vue cynique, de dire que l'argent ne vaut pas le bonheur. Être cynique, autrement dit, c'est nier la hiérarchisation des valeurs, chose pourtant essentielle chez Simmel.

Au dire du philosophe, il n'y a que le cynisme (avec peut-être la cupidité, dans une moindre mesure) qui tende à nous diriger vers le monde de la Bourse.

Parce que c'est excitant !

Le cynique n'est pas blasé, il recherche le plaisir. C'est un peu pour cela qu'il «jouera» à la Bourse; l'argent, pour lui, représente une fin en soi, mais également un médium extrêmement excitant. Ici, l'important n'est nullement de connaître à quoi servira concrètement l'argent investi sur les marchés financiers; on ne réfléchit pas non plus aux conséquences sur les communautés, la nature, les droits de la personne: «Dans ce domaine, les mouvements de l'argent opèrent les combinaisons les plus insensées entre les valeurs personnelles et les valeurs concrètes. C'est pourquoi les terrains favorables au cynisme sont les lieux de grande circulation, spécialement boursière, où l'argent est présent massivement et change facilement de propriétaire.»

Cette conception, on le voit, se rapporte tout à fait au marché de la dette hypothécaire qui a éclaté l'an dernier.

En Bourse, il n'y a que la valeur financière des titres qui compte. Pas étonnant, dans un premier temps, que toute autre valeur, comme la vertu, l'honneur, le talent et la beauté, soit mise de côté; ensuite se développe avec cette multiplication exponentielle et abstraite de l'argent «une mentalité frivole et moqueuse», puisque tout est à vendre, en fin de compte. Simmel se désole de constater qu'on puisse appliquer un «prix de marché» à toute valeur normative et morale. Quand l'argent est devenu un objectif en soi, l'intention du cynique est de créer de manière objective un prix en argent pour tout.

Certains pensent qu'il serait dommage de ne pas miser sur l'eau comme sur les armes, sur les droits de polluer comme sur le maïs en tant que nouveau produit combustible. Pas étonnant, dirait Simmel, qu'il y ait aujourd'hui un prix de marché pour les dettes. Une créance double l'argent: survaleur éventuelle pour le créancier, manque à gagner pour le débiteur: «L'argent prêté voit son activité se diviser en deux et le fruit de son dynamisme économique s'en trouve extraordinairement accru.»

Il y a péril lorsque le pays d'origine de ces subprimes, les États-Unis, est dirigé par un cynique lui-même. Plus pour longtemps, on peut souffler. Mais qu'un président, magnat du pétrole, riche à craquer, refuse de remettre en question le système financier qui nous a tous menés là (voir le discours de Bush du 13 novembre dernier), cela fait craindre qu'un jour tous les gouvernements soient aussi cyniques que les plus importants investisseurs du monde boursier. C'est le résultat du laisser-faire, où l'argent permet d'acheter l'insuffisance d'argent.

Concrètement, il y a eu débandade financière parce que des investisseurs ont cru bon de spéculer sur des prêts octroyés à des ménages non solvables. Et ces prêts ont été octroyés justement parce que des établissements de crédit savaient pertinemment que plusieurs cyniques seraient suffisamment excités pour acheter des produits dérivés à risque très élevé.

Les taux de rentabilité recherchés sur les marchés doivent souvent atteindre 25 % et même plus! C'est là que le risque peut devenir payant pour l'investisseur, mais l'économie réelle et «l'économie de la vie» peinent à suivre...

Effectivement, le cynique n'est nullement intéressé par la question de la première maison que vient de s'acheter une famille de l'Ohio, ni même de savoir si seulement elle pourra réellement se l'offrir! Il ne s'agit pas ici du désir de permettre à autrui d'être enfin propriétaire de son toit afin de regarder ses enfants grandir. Seule compte, pour le cynique spéculateur, la survaleur que procurera son argent.

Simmel a compris que cette spéculation à la hausse est illimitée: «Je prends comme hypothèse que cette tendance à la démesure, contenue dans l'intérêt pur et simple pour l'argent en tant que tel, est aussi la racine cachée d'un phénomène particulier que l'on constate en Bourse.» Il est épatant, en effet, de considérer qu'à notre époque, plus d'un million de milliards de dollars (!) sont transigés chaque année en produits dérivés (comme les subprimes, par exemple, ou les investissements sur l'exploitation minière, la monnaie étrangère...).

Nous en sommes rendus au point où, en ce moment, ce qui se vend le plus au sein du système financier globalisé, c'est le risque financier de quelqu'un d'autre... Plus d'un siècle avant les événements que l'on connaît, Simmel avait prédit cette démesure, ce cynisme.

Lorsqu'on sait que le krach de 1929 a justement été produit par une surproduction, elle-même motivée par les désirs sans fin des actionnaires, nous sommes en mesure de nous demander pourquoi cette folie boursière qui transpire sur chacune des facettes de notre vie n'a pas encore cessé. Le changement est-il envisageable? La récente élection de Barack Obama a soulevé une grande joie dans le monde entier. Le temps nous dira si cette réjouissance était justifiée.

Cependant, ceux qui ont entendu le discours d'Obama le soir du 4 novembre se souviennent qu'il a mentionné qu'il ne pourra pas tout accomplir selon ses ambitions, que tous ne seront jamais tout le temps satisfaits. Il est clair que la crise financière illustrait ce propos. Obama échouera-t-il? Si le plan Paulson a fait chou blanc, quoi d'autre? Injecter le double de liquidités? Le triple? Toutes ses actions politiques seront effectuées dans le cadre d'une «économie de l'argent» dont on ne peut plus se débarrasser.

Si on lit bien Simmel, on comprend que notre monde est contrôlé par un outil suprême, devenu valeur de toutes les valeurs, valeur pure qui prodigue ce sentiment de puissance recherché par ceux qui chassent tous ces titres absurdes vendus sur les marchés financiers.

Cette puissance est en déchéance. Il en va de même du système politique censé protéger la liberté des citoyens. La récente rencontre du G20 trahit l'incapacité des pouvoirs politiques à réguler ce système financier puisque, dans une économie post-fordiste, c'est le capitalisme qui régule le politique, et non l'inverse.

Le cynisme touche gravement la mémoire: les G6, G8, G12 et autres G20 sont formés chaque fois pour répondre aux crises économiques et financières. L'État s'entend pour nationaliser les pertes, les institutions en faillite ou encore les titres financiers douteux. Régulièrement, on stipule que les règles des marchés méritent d'être revues; incessamment, les exigences sur les taux de profits recommenceront à attiser l'appétit d'argent.

Simmel nous dit que, dans la société moderne, l'argent est synonyme par excellence de puissance, «en vertu de laquelle il dépasse chacune de ses utilisations singulières et, puisque moyen absolu, impose la possibilité de toutes les valeurs en tant que valeur de toutes les possibilités»; l'argent achète tout, et sa valeur permet tout.

Malheureusement, depuis quelques jours, en suivant les péripéties de sauvetage du système financier globalisé, on constate qu'il y a seulement deux choses que l'argent ne peut pas racheter: les erreurs du passé et la dignité humaine.

***

Un texte de Patrick Ducharme

Études supérieures de sociologie

Université du Québec à Montréal






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  • François Perrier
    Inscrit
    dimanche 23 novembre 2008 07h05
    De Bourse ou de vie - je suis à moitié déçu de la conclusion que tire M. Ducharme
    « Si je suis impressionné par la portée et la profondeur du texte de Patrick Ducharme - la conclusion qu'il tire démontre que Ducharme est toujour sous l'emprise de la pathologie qu'il dénonce - à savoir, l'avidité cupide dans la vénalité.

    En effet, si c'est juste d'affirmer que l'argent et la spéculation avilissent l'homme au point de lui faire perdre toute dignité humaine, il est FAUX d'affirmer qu'il y a eu ERREUR de la part des spéculateurs ! Ces spéculateurs savaient pertinemment qu'en en appelant à leurs propres plus bas instincts et à ceux de leur co-religionnaires du gain effréné, ils allaient causer d'énormes détresses humaines chez des miliers de petits cons aveuglés par ce qui semblait un gain facile -- MAIS CES SPECULATEURS aguérris S'EN FOUTAIENT !

    Je suis surpris que parmi les "valeurs anciennes", outre l'honneur et le talent, M. Ducharme insère "la BEAUTÉ" !? Sûrement il se référait à la BONTÉ. Si Larousse identifie comme valeurs le VRAI le BIEN et le BEAU - il s'agira de la BONTÉ de l'esprit humain - non pas la beauté humaine ...

    Merci à M. Ducharme d'avoir cristallisé dans ma petite tête ce qu'est la TAXE sur le CARBONE-à-DION = le DROIT abject de politiciens cum industriels de continuer à POLLUER l'atmosphère impunément. BRAVO.

    Le Devoir-de-tous-les-combats et le journaliste Antoine Robitaille font un travail admirable de débroussaillage des idées avec ces devoirs de philo. Nous en sortons tous un peu plus instruits. »

  • Patrick Ducharme
    Abonné
    lundi 24 novembre 2008 17h33
    Précision suite au commentaire de M. Perrier.
    « D'abord, monsieur Perrier, merci pour vos commentaires. J'en prend bonne note.

    D'abord, le mot « beauté » vous a fait sursauter, mais je dois préciser que ces valeurs que j'ai énumérées sont tirées de la « Philosophie de l'argent » de Simmel; je ne les ai pas choisies moi-même. J'admet que ce n'était peut-être pas très clair. Il faut savoir que l'intérêt de Simmel pour l'art notamment, l'a amené à apprécier le « beau » dans les oeuvres (et c'est justement quelque chose que l'argent peut occulter, par exemple).

    Ensuite, oui, les spéculateurs à l'origine de la crise n'avaient aucun scrupule concernant les conséquences de leur spéculation; « ls s'en foutent » comme vous dites, et c'est ce qui fait qu'ils sont cyniques. Je le démontre largement. Mais disons seulement, pour en rajouter, qu'ils ont néanmoins commis quelques erreurs techniques stupides, même pour des « professionnels » de leur espèce. Disons qu'il s'agît alors d'une grave erreur non seulement technique, mais ontologique.

    Merci d'avoir écrit ce commentaire, ça aide à la réflexion.

    Patrick Ducharme,
    doctorant, UQAM »

  • Denis Brault
    Abonné
    vendredi 28 novembre 2008 18h04
    Belle lucidité!
    « J'ai trouvé très rafraîchissant de lire ce texte qui élève la réflexion au-dessus de l'économique pour la placer au niveau de l'humain, au niveau d'une vision humaniste. Merci!

    Denis Brault

    bradenis@videotron.qc.ca »

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