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Lewis Trondheim au Québec - L'homme qui a sauvé la bédé... et tué Lapinot

Sylvain Cormier   27 septembre 2008  Culture
Lewis Trondheim
Photo : Jacques Grenier
Lewis Trondheim
Avec la petite bande de trublions de L'Association au début des années 90, il a débarqué sur la planète bédé et a tout chamboulé. Passé maître de l'univers, il n'en finit plus de le peupler de ses personnages à têtes d'animaux, de lancer par les meurtrières de son Donjon des scénarios que s'arrachent des dessinateurs affamés, tout en animant un blogue et en dirigeant une collection chez Delcourt. Et comme si ça ne suffisait pas, c'est un salaud d'assassin qui a mis à mort son propre héros. Procès.

Terrifié, non. Nerveux, oui. Et s'il me bouffait tout cru, tel Grogro l'insatiable dévoreur de «tilapins», l'un des innombrables personnages qu'il a créé avec Joann Sfar et divers complices pour leur série des Donjon? Ça se sait, Trondheim n'aime pas les journalistes. Pas pour rigoler, façon Schtroumpf grognon. Vraiment. Il l'a dit souvent, même que sa bio Wikipédia offre un bout d'entrevue accordée au quotidien

20 Minutes en guise d'avertissement: «J'aimerais bien nettoyer l'univers de la bande dessinée des pseudo-journalistes qui n'y connaissent rien.»

Bigre. Sûr qu'il va se rendre compte que je n'ai pas tout lu. Tout lire Tronheim, mazette! Méchant contrat. Sacré budget. Rien que les Donjon, toutes ramifications explorées, ça avoisine les 40 tomes. C'est plus qu'un prolifique, Trondheim. Un boulimique, un tentaculaire, un monstre. Il y a toute la pile de ses «comics autobiographiques», la dizaine d'Adalbert, les Cosmonautes du futur avec Manu Larcenet, plein d'autres collaborations, et puis Les Petits Riens, sorte de journal personnel en bédé qu'il publie jour après jour sur son blogue (www.lewistrondheim.com/blog), puis en recueils épais comme ça. Sans compter les Lapinot, sa plus fameuse série, qui contient non seulement Les Formidables Aventures de Lapinot,

mais également Les Formidables Aventures sans Lapinot. On n'en sort pas. Heureusement qu'il l'a tué, son Lapinot. Allez, crounche le Lapinot, sous les roues d'une auto, à la fin de La Vie comme elle vient, huitième tome.

Qu'est-ce que je dis là, moi? Je pleure encore Lapinot, moi. Je voulais pas qu'il meure, moi, Lapinot. «Moi non plus, a priori», renchérit Lewis Trondheim, né Laurent Chabosy en 1964 à Fontainebleau. Il a dit ça d'un ton calme, adouci d'un sourire affable. Peut-être vais-je survivre, après tout. «C'était pas lui dans ma logique qui devait mourir», explique-t-il de son côté de table, dans le restaurant du ghetto McGill où je le rejoins en ce mercredi matin, peu avant son départ pour Saguenay, où il dédicacera jusqu'à dimanche des Lapinot, des Donjon et toutes ses autres bédés à la librairie Jiix!, en marge du Salon du livre du Saguenay-Lac-Saint-Jean. «La mort était le propos de cet épisode, quelqu'un devait mourir, mais ça ne pouvait pas être Lapinot, puisque Lapinot était mon personnage principal. Mais au bout de 10-15 planches, je me suis réveillé et la vérité était là, inéluctable: c'était Lapinot qui mourait, ou alors ça ne voulait rien dire. Si c'est pas le personnage principal qui meurt, ça veut dire que la mort c'est les autres et c'est jamais soi.» Et ça vous a fait de la peine comme à nous? «Oui. Et tout le long de l'album, le personnage me disait: "Non, non, on va trouver une autre solution, je peux revivre après, une résurrection..." Je disais non. Sinon c'était truqué encore.»

La mort en héritage

Pas facile d'être omnipotent. Je lui dis que ça me rappelle Ian McDonald, ce héros d'histoires à suivre dans le journal Pilote des années 60-70, sorte de médecin sans frontières avant la lettre, tué bêtement par une balle perdue dans une manifestation. Le premier héros de la bédé européenne tombé au combat. C'est le regretté Guy Vidal, successeur de René Goscinny à la direction de Pilote, qui scénarisait, Parras qui dessinait. Et justement, il y a un exergue de Vidal dans une page de garde de La Vie comme elle vient. Trondheim, héritier de Vidal? «Ce n'est pas spécialement lié. Cela dit, c'était vraiment quelqu'un de bien, Vidal. Gentil, posé, ouvert. C'est lui qui a créé la collection Poisson Pilote chez Dargaud, c'est lui qui a accepté Lapinot.» Moi aussi, il m'avait reçu, Vidal, à la rédaction de Pilote, en 1979, lors de mon premier voyage en Europe: on avait parlé de la mort de McDonald, pareillement inéluctable. Pour que le choc soit choc, il fallait que le lecteur soit pris de court. Et puis ça le soulageait du personnage. Il pouvait passer à autre chose.

«Je n'ai pas vécu la mort de Lapinot comme un soulagement. Mais c'est vrai que je suis plutôt quelqu'un d'angoissé, qui a tendance à éliminer les problèmes à l'avance. Et je ne me voyais pas faire une série avec un personnage attitré toute ma vie, même si cette série fonctionnait très bien [quelque 20 000 exemplaires par volume, un chiffre énorme en bédé]. Fatalement, les albums auraient fini par être moins intéressants, moins pétillants.» Trondheim attaque de front et sous tous les angles ce problème dans un essai troublant, publié sous forme de bédé à L'Association en 2005. Dans ce petit livre intitulé Désoeuvré, sorte de psychanalyse collective, il pose la question du vieillissement du dessinateur et de la dégradation de son travail à toute une ribambelle de collègues, du très philosophe Sfar à l'éternel névrosé Gotlib, en passant par le bienheureux Tibet (lequel pond un Ric Hochet et un Chick Bill par année en y prenant encore et toujours «un pied énorme»).

Chacun a ses réponses, aucune ne satisfait Trondheim: à la fin, faute de mieux, il se remet à la table à dessin. Trois ans plus tard, la question le tarabuste encore. «Quand on est gamin et qu'on a envie de faire de la bédé, on en fait, on a plaisir à raconter des trucs, et puis il arrive pour certains d'en faire un métier, d'en vivre, et ça veut dire qu'on est obligé de faire ce qu'on aime pour gagner sa vie, au lieu de faire ce qu'on aime, tout simplement. Et là, il y a juste un petit glissement, quelque chose d'assez pernicieux, qui fait qu'on peut se réveiller très mal avec une bonne dépression à 40 ou 50 ans, soit parce qu'on n'aime plus ses personnages, soit parce qu'on n'a plus le même plaisir à dessiner et qu'on doit continuer quand même.» La seule issue pour Trondheim, assez drastique merci, c'est faire expressément ce qu'il n'aime pas. «J'aime pas les westerns, alors j'en fais un. Ou alors je fais le scénario d'un Spirou. Des trucs casse-gueule. Les contraintes, c'est ça qui vous sort de votre torpeur. Est-ce que je peux faire une bande dessinée muette, moi qui aime tant les dialogues? Je la fais. Parfois, ça rate.»

Et Trondheim d'évoquer cette idée qu'il avait eu de prendre une bédé existante, un Barbe-Rouge en l'occurrence, et de changer complètement les dialogues. Un détournement à la Woody Allen, qui avait collé dans What's Up, Tiger Lily? une nouvelle narration à une sorte de James Bond japonais. «C'était marrant, mais sur deux planches. Après, c'était barbant. J'ai jeté l'éponge.» À l'opposé, l'idée pourtant improbable des Donjon a cartonné. «C'est carrément invendable à la base. C'est de l'heroic-fantasy avec des canards et les lapins. Les gens qui aiment ce type de dessin n'aiment pas l'heroic-fantasy, en général. Et les gens qui aiment l'heroic-fantasy aiment un dessin plus réaliste. En plus, on se coupait des libraires avec notre numérotation impossible [chiffres décroissants pour telle série, telle autre commençant au tome 101...]. Mais le public est intelligent, il a très bien compris ce qu'on faisait, et ça marche!»

Son sourire s'est élargi. Pas du tout carnassier. Je le lui dis. Il rigole en douce. «J'aime cette réputation d'avoir un caractère de cochon. Ça me fait une carapace, on m'embête pas. Je rencontre des gens seulement quand j'ai envie. Au Québec ça va, c'est pas agressant, et il y a le contexte de la bande dessinée qui est différent. C'est difficile d'en vivre ici, et je crois qu'il faut faire savoir aux gens que c'est une forme d'expression qui a évolué, qui peut intéresser tout le monde, que les auteurs de bédé au Québec sont très bien, qu'il faut les encourager.» Attendrissante solidarité. Ça console un peu, pour le coup de Lapinot. «Voilà. Il faut continuer à vivre.»






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  • Kevin Hébert
    Inscrit
    samedi 27 septembre 2008 10h55
    La mort de Lapinot
    « Moi aussi, j'aurais aimé que Lapinot survive. Mais il est vrai qu'à la longue, la série serait devenue beaucoup moins intéressante. Si, en tant qu'adulte, j'ai bien aimé "Les cosmonautes du futur" et ses ouvrages autobiographiques comme "Approximativement", ses "Donjon" ne m'intéressent pas du tout. On a pas besoin de tout lire Trondheim pour l'apprécier... »

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