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Lang Lang, rescapé de sa jeunesse

Christophe Huss   19 septembre 2008  Culture
Lang Lang est un modèle pour nombre de jeunes artistes chinois.᳟
Photo : Agence France-Presse
Lang Lang est un modèle pour nombre de jeunes artistes chinois.᳟
Le monde tourne encore plus vite autour de Lang Lang depuis son apparition remarquée à la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques de Pékin. Le pianiste qui, le 4 septembre dernier, a ébloui les téléspectateurs lors de la soirée spéciale Radio-Canada, consacrée aux 75 ans de l'OSM, vient, à 26 ans, de publier sa biographie. Il y a une semaine paraissait son nouveau disque chez Deutsche Grammophon: les Concertos de Chopin enregistrés à Vienne sous la direction de Zubin Mehta. Lang Lang se confie au Devoir.

L'idée de publier une biographie à 26 ans peut faire sourire. Mais en lisant Lang Lang, le piano absolu, paru dans sa traduction française chez Jean-Claude Lattès, on ne sourit plus du tout. Le récit est effrayant.

«Tu ne mérites pas de vivre. La mort est la seule solution. Il vaut mieux mourir maintenant que de vivre dans la honte! Ce sera mieux pour nous deux. Tue-toi le premier, je le ferai ensuite.»

Celui qui prononce ces paroles est Lang Guoren. Celui qui les prend dans le plexus est son fils, Lang Lang. Il a neuf ans et, retenu à l'école par la répétition de la chorale qu'il accompagne, il vient d'arriver deux heures en retard à la maison. Ce sont deux heures «perdues» dans le programme quotidien d'entraînement qui doit le mener à devenir le meilleur pianiste de Chine et du monde!

Transfert ravageur

Oui, Lang Lang, à 26 ans, a une histoire à raconter, une histoire remplie et exemplaire. On peut imaginer que ce livre-exutoire — ni misérabiliste, ni vengeur, pourtant — lui a permis de respirer mieux. Que Lang Lang soit aujourd'hui un jeune homme abordable et équilibré est probablement le plus grand miracle de son histoire personnelle. On en connaît dans le circuit musical des ex-enfants-prodiges, qui, harnachés par leur mère et leur professeur, parcourent le monde comme des zombies.

L'histoire de Lang Lang est celle d'un enfant dont le père, musicien qui n'a pas pu vivre de son talent, a décidé d'en faire le plus grand pianiste au monde. Forcer cette destinée est plus fort que tout et devient une obsession ravageuse. À deux ans, «gentleman cultivé et lumineux» (c'est la signification du nom Lang Lang) reçoit son premier piano. Il prend des leçons et gagne son premier concours à cinq ans. Jusque-là, cela va encore. Mais ensuite, son père décide de le faire entrer au Conservatoire de Pékin (3000 candidats, 15 élus), abandonne son travail, déménage dans la capitale et fait porter le poids de cette décision sur les épaules de son garçonnet. C'est la mère, séparée de son enfant, qui fait vivre très chichement père et fils.

Le récit qui s'ensuit donne souvent des frissons. Si bien que lorsque nous avons parlé à Lang Lang, lors de l'entrevue qu'il a bien voulu accorder au Devoir, il était impossible de ne pas lui demander: «Comment vont vos parents, les voyez-vous souvent?» Le pianiste est fort à l'aise: «Oui, oui, nous nous voyons souvent et ils habitent à quelque pas de chez moi, à New York.»

Une marque de commerce

Le Piano absolu a été écrit, en collaboration avec David Ritz, par Lang LangTM. Le pianiste est une marque enregistrée? «C'est très simple, dit-il. Il y a trois ans avec Steinway nous avons lancé un ligne de pianos Lang Lang Steinway pour le marché chinois, et cette année Adidas a voulu faire une chaussure Adidas Lang Lang. C'est pour ces collaborations avec des marques connues que j'ai enregistré mon nom, afin de protéger mes droits.»

Aujourd'hui Lang Lang, avec ou sans TM, est aussi devenu ambassadeur et président de la Fondation Mont-Blanc pour la culture, qui soutient et récompense des mécènes (personnes privées et fondations) dans toutes les disciplines artistiques.

Il est un modèle pour nombre de jeunes artistes chinois et l'emblème de cet instrument qui a connu son essor après la fin de la révolution culturelle, parce que, analyse Lang Lang, c'est «l'instrument d'un langage universel, le symbole d'un pont vers l'Occident et, donc, vers le monde». Dans le préambule de son livre il affirme d'ailleurs: «En Chine, le nombre d'enfants qui apprennent — et aiment — la musique classique est sidérant. Cinquante millions d'enfants étudient la musique en Chine, dont 36 millions le piano.» Trente-six millions... plus que la population entière du Canada!

La rédemption de la musique classique, en perte de vitesse en Occident, viendra-t-elle par l'Asie? «Il est sûr que nous avons besoin d'attirer les jeunes aux concerts pour consolider nos audiences. Je ne suis pas de ceux qui croient que si nous ne les éduquons pas maintenant, ils s'intéresseront à la musique classique dans vingt ans», affirme Lan Lang, qui prend ainsi le contre-pied de l'opinion exprimée par Zubin Mehta lundi à Montréal, et pour qui le classique est simplement une affaire générationnelle: «Les gens qu'on se plaignait de ne pas voir dans les salles il y a vingt ans, ils y sont aujourd'hui, tout simplement parce qu'ils sont quinquagénaires.»

Renouveau artistique

C'est aux États-Unis, où il a vécu à partir de l'âge de 14 ans en tant qu'élève au Curtis Institute de Philadelphie dirigé par le pianiste Gary Graffman, que Lang Lang a progressivement pris l'ascendant sur son père. Graffman l'a beaucoup aidé. Il a, dans un premier temps, désamorcé la fièvre compétitive qui habitait le père et son fils: «Il a totalement changé ma vision des choses, nous dit Lang Lang aujourd'hui. Gary Graffman lui-même n'a jamais fait de compétition et il a pourtant eu une brillante carrière. Il a été un exemple et une inspiration.» De ce point de vue, le livre apporte d'ailleurs un éclairage intéressant sur le système chinois, qui confond encore art et olympisme.

Le disque des Concertos de Chopin enregistré à Vienne avec Zubin Mehta, paru le 9 septembre, le prouve autant que le CD précédent, les Concertos n° 1 et 4 de Beethoven avec Christoph Eschenbach: un Lang Lang nouveau est arrivé. Ayant été parmi les plus grands pourfendeurs (il y a d'ailleurs, dans le livre, un court chapitre consacré aux critiques) du style Lang Lang des années 2000 à 2005 — pianisme magistral et goût inné pour la mièvrerie sentimentalisante —, nous n'en sommes que plus impressionnés de cette respiration musicale que nous avons entendue récemment de lui.

Au bout du téléphone, Lang Lang acquiesce: «Je sens le développement artistique dans ces deux enregistrements. L'important, c'est le long terme, c'est de préserver la soif d'apprendre régulièrement. Vous savez, je travaille énormément sur Schubert, Beethoven et Mozart depuis cinq ans et mon répertoire s'est beaucoup élargi, surtout récemment. Cela se traduit forcément dans les enregistrements. Je suis plus à l'aise, j'en sais plus sur Beethoven et sur la manière de produire le son.»

L'origine de ce miracle, faisant qu'un technicien hors pair se met subitement à comprendre ce qu'est le goût et le style, s'appelle peut-être (ou, même, probablement) Daniel Barenboïm. «Les rencontres avec les professeurs sont très importantes. J'ai eu de la chance de rencontrer Gary Graffman, puis Christoph Eschenbach. Mon mentor aujourd'hui est Daniel Barenboïm», confirme Lang Lang. Cette hypothèse est largement corroborée par une citation de Barenboïm reproduite dans un article du journal Le Monde en août dernier: «Je ne lui apporte pas toutes les réponses, mais je lui apprends à se poser les bonnes questions. Ce garçon a un talent exceptionnel et, fait plus rare, il est conscient de ce qui lui reste à apprendre.»

Et, en dehors de la musique, qu'apprend l'insatiable Lang Lang en ce moment? «Je suis souvent retourné en Chine ces derniers temps. Je lis des ouvrages de philosophie chinoise, de Confucius à Lao Tseu. Vous savez, je suis venu aux États-Unis à l'âge de 14 ans et je suis devenu un peu étranger à ma propre culture.» Un Lang Lang cultivé, ouvert, «ré-orientalisé» et stylistiquement éclairé risque de faire partie de notre panorama musical pour très longtemps.

Et, maintenant, c'est un ambassadeur en qui on peut avoir confiance.

***

Collaborateur du Devoir






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