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Un drôle de pont entre deux solitudes

Fabien Deglise   16 juillet 2008  Culture
Depuis quelques semaines, l'événement est passé totalement inaperçu sur le radar de l'humour... sauf bien sûr du côté anglophone de la planète rire.

Et pour cause. Avec un titre pour le moins provocant, French Comedy Bastards (traduction plus que libre: «les chiens sales francophones de l'humour»), trois humoristes du Québec ont décidé cette année, dans le cadre de Just for Laughs, le pendant du festival Juste pour rire présenté dans la langue de Don Cherry, de traverser la barrière des genres. Comment? En montant sur scène pour décrisper les zygomatiques du public anglophone dans sa propre langue, et ce, pour le plaisir de la chose, pour lutter contre les préjugés mais également pour construire un pont entre deux solitudes. Par le rire.

C'est donc l'histoire de la grenouille qui voulait faire rire des têtes carrées, une histoire racontée à une autre époque par Michel Courtemanche — par le mime —, mais aussi par André-Philippe Gagnon — par l'imitation —, et qui désormais s'ouvre sur un nouveau chapitre.

«Ce n'est pas la première fois que des humoristes francophones essayent de faire rire en anglais, lance l'humoriste Maxime Martin, bien connu des fidèles des théâtres de la rue Saint-Denis à Montréal, mais dans le cadre d'un spectacle structuré qui rassemble trois artistes et qui marie sketchs et stand-up, c'est une première, c'est vrai. Finalement, on est en train de faire vivre le rêve de Pierre Elliott Trudeau [chantre du bilinguisme canadien].»

Près de 600 spectateurs en ont eu la preuve, en trois soirs la fin de semaine dernière à Montréal. Sur la scène du Cabaret Juste pour rire, en compagnie de Mike Ward, un autre comique habitué du festival montréalais de l'humour depuis quelques années, mais aussi de Derek Séguin, une drôle de bibitte qui fait carrière uniquement en anglais, Maxime Martin a lancé cette saison du rapprochement. Qualifié par la critique anglophone de «concept le plus intrigant» de la programmation du festival, mais aussi «d'explosion absolue» pendant 75 minutes, le spectacle va être présenté en rappel un autre soir, demain.

«Le pari était risqué, mais nous sommes contents d'être arrivés là, résume Mike Ward. L'idée de ce spectacle était de faire un show en anglais, mais à la québécoise. Le défaut des spectacles d'humour canadiens-anglais, c'est qu'ils sont très punchés mais ne possèdent pas de montée comique comme au théâtre. Après 45 minutes, tu as envie de rentrer chez toi. Avec nos antécédents culturels, on pensait donc pouvoir faire mieux. On croit avoir réussi.»

Avec des blagues sur le manque d'humour de Royal Canadian Air Farce, une émission pseudo-comique pour public vieillissant présentée sur les ondes de la CBC, le récit d'un voyage au pays des champignons hallucinogènes, la montée de lait d'un «fumeux de pot», une plongée dans l'intimité de deux mâles ou encore la détresse d'un jeune Québécois qui envisage avec terreur la tenue d'un autre référendum sur l'indépendance, le programme était plus que chargé. Mais il aura été aussi très efficace.

«C'est totalement nouveau pour nous [de voir des francophones faire de l'humour parlé en anglais] et j'espère que ça annonce un changement de rapport entre les deux solitudes, lance le chroniqueur culturel du quotidien The Gazette, Bill Brownstein. On doit se rendre à l'évidence: finalement, nous avons beaucoup de sujets de raillerie en commun et il est dommage de ne pas en rire ensemble.»

Rire avec l'autre

Maxime Martin acquiesce. «On se rend compte que les tensions entre francophones et anglophones sont stimulées surtout par la recherche de sensationnalisme dans les médias, lance-t-il. Dans la vie de tous les jours, ces tensions, on ne les ressent plus vraiment aujourd'hui. Pis, les gens de ma génération sont nombreux à penser qu'il faudrait désormais passer à autre chose, arrêter de construire des problèmes pour parler de solutions. Et c'est sans doute pour toutes ces raisons que nous avons décidé volontairement de ne pas mettre l'accent sur notre condition de francophone en Amérique du Nord dans le spectacle.»

L'idée allait d'ailleurs de soi, estime Derek Séguin, qui, s'il porte sur ses épaules les quelques minutes politiques traitant du référendum, préfère aborder French Comedy Bastards comme un spectacle en anglais qui fonctionne «parce qu'il est drôle», dit-il. Et rien d'autre. «Les humoristes noirs rigolent des Noirs; les Indiens rigolent des Indiens; les Chinois, des Chinois. C'est prévisible, poursuit le comique. Nous ne voulions pas tomber là-dedans et jouer les Québécois qui rigolent des Québécois devant des anglophones. Parce que ce n'est pas surprenant et que le rire repose justement sur la surprise.»

Ce qui les intéresse par contre, lui et ses acolytes, c'est de s'attaquer, avec ce spectacle de plus d'une heure, à d'autres préjugés qui persisteraient dans le ROC (Rest of Canada) envers les humoristes québécois. «Nous sommes perçus souvent comme des voleurs de blagues, des jongleurs ou des mimes qui mettent en scène des personnages absurdes. Les Anglos nous imaginent sur des unicycles ou dans des costumes de clown. Ils ont encore une image très ancienne de l'humour au Québec.»

Forcément, en se frottant à la médecine Ward, Martin et Séguin, les perceptions devraient radicalement changer et les dents quelque peu grincer aussi. «Avec nos origines, nous sommes capables d'aborder des sujets auxquels un humoriste unilingue anglais n'oserait pas forcément toucher», dit Mike Ward, qui évoque à la volée, en guise d'exemples, des histoires de champignons magiques et quelques affronts au puritanisme, qui se porte toujours assez bien merci de l'autre côté de la rivière des Outaouais. «Nous avons d'ailleurs deux "jokes" sur la religion, un sujet difficile pour les Anglos, que seuls des francophones peuvent faire sur scène, je crois. Et on ne se gêne pas.»

Sans mission politique ou diplomatique, insiste Maxime Martin, l'aventure, imaginée dans un bar du Nouveau-Brunswick il y a quelques mois après quelques bières, risque toutefois de se poursuivre dans les prochaines semaines, ailleurs au pays et au-delà des trois soirs initialement prévus. «On a appris que des acheteurs de spectacles vont être présents demain soir en ville pour assister au spectacle, indique Mike Ward. C'est une bonne nouvelle. Quand on a monté French Comedy Bastards, on voulait simplement voir si notre humour fonctionnait dans une autre langue, mais aussi avoir du plaisir ensemble. Nous n'avions pas envisager de faire une tournée avec ça dans le reste du Canada.»

La perspective est d'ailleurs excitante, on s'en doute, pour le nouveau trio. En grande partie pour l'ouverture ainsi offerte sur un vaste marché de consommateurs du rire et un peu pour le message qu'une telle balade au pays de l'humour anglophone pourrait bien envoyer à la face du Canada. «Ce serait une belle preuve que les deux solitudes peuvent se parler, dit Derek Séguin. Après deux référendums où le NON l'a emporté, l'heure est peut-être venue d'arrêter de nier l'existence de l'autre. Et par l'humour, c'est sans doute la façon la plus simple de commencer.»






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Vos réactions

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  • Jean St-Jacques
    Abonné
    mercredi 16 juillet 2008 06h15
    La réalité est différente
    « On peut bien faire des farces mais la méthode Harper fait son chemin. On veut afficher le drapeau canadien sur le permis de conduire québecois pour satisfaire les exigences de Bush aux douanes, dit-on.

    Petit à petit, on vient nous enlever nos droits en plus de s'accaparer nos fêtes québecoises. A travers le Québec, on fête la naissance du Canada...

    Mais le bon peuple s'amuse pendant qu'on perd nos droits.
    Je crains que le réveil soit brutal... L'humour fait oublier qui nous sommes et souvent il est malsain. Il massacre notre langue par des humoristes peu exemplaires. »

  • Jolière Gauthier
    Inscrite
    mercredi 16 juillet 2008 07h53
    Le pire sous le rire
    « Hélas ! J'incline à partager votre opinion, M. St-Jacques.

    Au nom de l'humour, on sape (dans ce cas) une compréhension politique éclairée du réel québécois.

    Bref : « Amusons-nous ! Puisqu'il n'y a pas de " vrais " problèmes ».

    C'est du Maxime Martin tout craché, je le crains.

    On croirait revoir le 400e anniversaire de la naissance d'une civilisation française en Amérique - totalement récupéré par le Canada. Où même le Fleur de Lys n'a pas droit de cité !!!

    Désolée, mais le Français Bertin est plus près du vrai (aujourd'hui même dans « Le Devoir » : http://www.ledevoir.com/2008/07/16/197805.html) que ces humoristes « québécois » manifestement empressés à dissimuler le pire sous le rire.

    Mais entre nous, qui maintenant se soucie du « réel » ? »

  • andré michaud
    Inscrit
    mercredi 16 juillet 2008 08h36
    Bravo
    « Sortir de l'ethnocentrisme est toujours une bonne chose. Le faire avec humour est un signe de sagesse. Tout ce qui rapproche les humains est un plus. Le culte de l'isolationisme est un cul de sac!

    Qu'ils ne se surprennent pas cependant d'être traité de gros méchants/traites/colonisés/vendus...et bla bla bla par nos intégristes ethnocentristes.Les ayathollas n'ont pas d'humour,leur cause est "divine" et "inhumaine" !!!- »

  • Cécilien Pelchat
    Abonné
    mercredi 16 juillet 2008 08h47
    Tous les moyens sont bons....
    « De la propagande peut se faire de mille facons.On utilise au
    Canada anglais toutes sortes de méthodes pour nous faire croire que tout va bien dans ``le plusse beau pays du monde``,comme disait jadis un confrère premier ministre.
    Comme le dit bien Jean Saint-Jacques l'histoire n'est pas une farce et ce ne sont pas ``quelques stepettes``
    si drôles qu'elles soient qui vont changer ce qui ne va pas dans ce bien curieux de pays.Et pendant qu'on anesthésie par le rire les nôtres qui en sont très friands,on nous fourre par en arrière en continuant à envahir nos pouvoirs politiques avec notre propre argent et en faisant passer les fêtes du 400e de la Nouvelle-France pour la naissance du Canada. Qu'elle comédie pour un peuple conquis qui n'a pas encore su redresser la tête pour se dire OUI à lui-même une bonne fois pour toutes. Merde à touts les ordormeurs de ce peuple,fussent des comédiens ou des politiciens;ce qui revient souvent au même.
    Cécilien Pelchat
    Lac-Mégantic-Québec »

  • Jean Frost
    Inscrit
    mercredi 16 juillet 2008 08h53
    Voyons donc...
    « Vous croyez vraiment que si on fait rire les anglophones, donc les francophones perdront des droits?! Faisant rire les deux solitudes conforterait les liens entre l'un et l'autre et ça nous aide à trouver quelque chose en commun. Et ça nous aide à montrer avec une pleine face au reste du Canada que, pendant les moments très heureux et amusants, on peut être tous Québécois sans se soucier des conflits entre les deux solitudes.

    Veuillez boire du café avant de lire ce journal. »

  • Gilles Malo
    Abonné
    mercredi 16 juillet 2008 09h40
    belles intentions
    « On en est rendus là,le rapprochement des deux solitudes par le rire. Mais ça fait deux cents ans qu'on fait rire de nous. Qu'est-ce que ça va changer dans nos rapports politiquea avec ce peuple de racistes »

  • Denis Biron
    Inscrit
    mercredi 16 juillet 2008 09h42
    Un peu d'hisoire ...
    « Notre humoriste Maxime Martin devrait retourner sur les bancs d'école et reprendre ses cours d'Histoire du Québec et du Canada. D'ailleurs, sa génération n'a pas eu l'avantage de profiter de cours d'Histoire ... une matière négligée à partir du début des années '70. Et le problème est encore plus sérieux de nos jours - les jeunes croyant que Lafontaine est un viaduc et que Henri-Bourassa est un boulevard.

    D. Biron »

  • Vincent de Grandpré
    Inscrit
    mercredi 16 juillet 2008 10h02
    Intéressant!
    « Ça me semble intéressant! Il est clair qu'il serait plus adéquat dans la donne actuelle que l'on puisse être reconnu et compris pour ce que nous sommes par le ROC. Depuis le temps et suite à deux référendums vous avez raison il serait temps que des gens anglophones unilingues comprennent que nous existons et que nous avons un destin collectif de liberté bien réel. Je félicite l'initiative et je souhaite que cela puisse à moyen-long terme calmer des anglophones au sujet de la cause indépendantiste! Parce que à ce sujet, ils faudrait bien qu'ils arrête d'en rire! Ce serait déjà un très bon pas pour mieux s'entendre au nord de la frontière américaine. »

  • Réjean Beaulieu
    Inscrit
    mercredi 16 juillet 2008 10h32
    A quand "les bâtards de la comédie anglo"?
    « Je me demande si les anglos pourraient réaliser un tel spectacle en français. Pas si drôle lorsque l'on réalise que le bilinguisme opère la plupart du temps à sens unique. N'est-ce pas, ou devrais-je plutôt dire "Isn't it?" »

  • Hubert Larocque
    Abonné
    mercredi 16 juillet 2008 11h24
    Deux solitudes, mais quelle solitude?
    « L'expression, "Les Deux Solitudes", fédéraliste entre toutes, fausse la réalité politique du Québec. Les Fêtes du 400 ième devraient nous le rappeler. Le Québec, comme résidu de la Nouvelle-France, n'a pas été fondé pour que nous soyons un pays à moitié, sinon au trois-quart anglais. Les Anglais sont venus ici par la force et y demeurent pour la même raison. Le but de la Constitution canadienne et des institutions fédérales est bien de conserver aux Anglos leur droit de Conquérant. Nous jouissons d'une certaine liberté dite démocratique, mais c'est uniquement dans la mesure où nous ne touchons pas à la suprématie anglaise et à son masque multiculturel. Les institutions anglaises du Québec, l'obligation du bilinguisme pour l'État québécois, les chartes des droits qui ignorent notre existence de peuple, la soumission ultime à des tribunaux étrangers, tout ceci devrait nous rappeler que tous les progrès, les évolutions dont nous nous targuons sont bien fragiles et de portée limitée. Les esprits faibles et intoxiqués n'y voient que du feu au prétexte que ce qui s'est passé en 1760 aurait cessé de nous atteindre, ou encore qu'il serait impossible de recouvrer notre indépendance perdue.
    Les « Deux solitudes » supposent qu'il existe entre les Anglos et nous une sorte de prédestination, de complétude réciproques. C'est tout le contraire. Leur présence et leurs institutions nous empêchent d'être tout à fait nous-mêmes, ils déstabilisent notre identité en la rendant floue et aliénée. Ils limitent et empêchent, le cas échéant, notre affirmation normale de peuple. Sous le masque de la bonne entente, les Anglos ne cessent de nous faire la guerre en contestant par tous les moyens la maigre loi 101, pâle euphémisme de notre affirmation nationale. Ils s'appuient sans vergogne sur la puissance et l'argent d'Ottawa, cet Ottawa fédéral qui est leur lieu naturel d'habitation symbolique , leur Mecque de recours et de protection. Enfin ils utilisent les dits «accommodements raisonnables », imposés par les lois et les tribunaux d'Ottawa, avec la complicité d'intellectuels subventionnés, pour affaiblir le tissu biologique, social et culturel de notre nation.
    Au Québec, les humoristes ne sont pas des esprits très fins , mais leur entreprise d'offrir des spectacles aux Anglos pour flatter leur complexe de Conquérant s'inscrit dans la ligne de toutes ces tentatives de faux dépassements par lesquelles nous stagnons toujours dans les eaux de la dépendance et de la psychologie coloniales. Entre les Anglos et nous, la seule relation qui soit digne et qui ait valeur efficace est celle du « silence de la mer ». (voir la nouvelle de Vercors). En d'autres termes, toute forme de « main tendue », avant l'indépendance du Québec, est ambiguë, fausse, et contribue à renforcer la position de l'adversaire, en retirant tout sérieux à notre affirmation nationale.
    Hubert Larocque, Gatineau. »

  • Louis Michon
    Inscrit
    mercredi 16 juillet 2008 12h59
    L'humour malsain?
    « L'humour malsain? Non mais sans blague, vous voulez rire? Les curés fondamentalistes vanteront toujours les racines, la souche, la fleur idéologique et ses fibres tissées serrées en ceinture de chasteté : ne surtout pas se mêler aux autres, ce sont des païens de la mauvaise langue.

    Molière, de sa tombe, vous la tire sa langue... »

  • paul levesque
    Inscrit
    mercredi 16 juillet 2008 14h03
    miroir dis-moi...
    « Je n'ai pas vu le spectacle. Tant mieux si cela était drôle et intelligent. Le problème avec l'humour au Québec, c'est que le niveau de langue est exécrable. C'est comme s'il fallait absolument parler comme à l'aréna pour faire rire. Les Québécois n'ont ni le monopole du génie ni celui de la connerie. Cela dit, les humoristes d'ici font plus usage de la seconde que de la première stratégie. Et ce n'est pas parce qu'ils n'ont pas de talent! C'est plutôt parce que bien parler n'est pas une valeur au Québec. Si les humouristes Québécois prenaient la pleine mesure de leur influence auprès des jeunes ils pourraient faire avancer la société. Quand au spectacle auquel vous faites référence, je me demande si nous serions fiers du produit s'il était en Français! »

  • Yves A. Delvallé
    Inscrit
    mercredi 16 juillet 2008 18h37
    enfin on rit avec Nous!
    « 44 ans que D'Europe, je suis arrivé à Montréal et, enfin je vois de la lumière au bout de ce tunnel créé par des politiques dans le but ultime de soumettre la population à leur vue limitées et limitatives!
    Fait d'un façon magistrale et drôle, ce message décrispant arrive comme une bouffée d'air frais!
    Merci aux joyeux lurons qui n'ont que faire d'idées surannées qui au long des années nous ont, collectivement, coûtées trop cher!
    Yves A.Delvallé »

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