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Le monde de la haute couture en deuil

Le Devoir   2 juin 2008  Culture
Le couturier Yves Saint Laurent offrant des fleurs à la mannequin-vedette Laetitia Casta, lors de la présentation de la collection printemps-été 2001, à Paris.
Photo : Agence France-Presse
Le couturier Yves Saint Laurent offrant des fleurs à la mannequin-vedette Laetitia Casta, lors de la présentation de la collection printemps-été 2001, à Paris.
Il avait transformé le monde et la mode. Le grand couturier Yves Saint Laurent est décédé hier à l'âge de 71 ans des suites d'une longue maladie, à son domicile parisien. Le célèbre créateur s'est éteint alors que le Musée des beaux-arts de Montréal revient sur ses 40 ans de carrière dans une exposition-rétrospective de son oeuvre. Un bel hommage à un styliste qui, saison après saison, a si brillamment évolué dans l'univers de la mode.

Des transparents affriolants aux smokings équivoques et aux sages tailleurs de tweed, Yves Saint Laurent avait ni plus ni moins «révolutionné la haute couture», selon Pierre Bergé, qui a cofondé et dirigé pendant 40 ans la griffe Yves Saint Laurent.

«Je suis bouleversé, mais je ne veux pas faire partager ni mon émotion ni ma peine. C'est privé, et je les conserve pour moi», a souligné M. Bergé.

«Yves Saint Laurent était réservé et timide, mais il pouvait être gai et très amusant. Il ne s'est pas beaucoup trompé, car il a accompagné l'évolution des femmes. Pendant de longues années, il ne sortait plus beaucoup, voyait très peu de gens. Il allait simplement, conduit par son chauffeur, de son domicile à sa maison de couture. C'est là, pendant ce court chemin, qu'il voyait ce qui se passait dans la rue», a ajouté Pierre Bergé.

Né le 1er août 1936 à Oran, ville qu'il décrivait comme «étincelante dans un patchwork de mille couleurs, sous le calme soleil d'Afrique du Nord», Yves-Mathieu Saint Laurent s'est très tôt intéressé à la mode parisienne, reproduisant alors les modèles trouvés dans les magazines de mode de sa mère. En 1953, à tout juste 17 ans, c'est une annonce parue dans Paris-Match qui donnera le coup d'envoi d'une carrière flamboyante.

À la suite de cette annonce, l'adolescent dessinera alors trois croquis pour le concours annuel du Secrétariat de la laine. Un concours dont certains membres du jury ont des noms qui l'impressionnent, Balmain et Christian Dior en tête.

Le jeune homme remportera le 3e prix dans la catégorie «robe», qu'il ira chercher à Paris accompagné de sa mère. C'est aussi l'occasion d'une première rencontre avec Michel de Brunhoff, figure emblématique du magazine Vogue, qui insistera pour que cette jeune pousse au talent prometteur passe son baccalauréat, avant d'intégrer en octobre 1954 la prestigieuse école de la Chambre syndicale de la haute couture. La même année, il reçoit le premier et le troisième prix du même concours du Secrétariat de la laine.

Manifestement doué, le jeune Yves Saint Laurent s'ennuie ferme pendant les cours. Son père s'en inquiétera et fera pression sur Brunhoff pour qu'il reçoive son fils. Signe d'un destin tracé d'avance? Les nouveaux croquis de l'étudiant bouillonnant sont de la même veine que la collection «A» de 1955, que prépare justement Dior.

Des premiers pas chez Dior

Tout va alors très vite, Yves Saint Laurent est embauché comme styliste chez Dior, sans même avoir terminé son apprentissage, qui aura duré trois mois.

Le succès de la maison Dior fait d'Yves Saint Laurent un collaborateur de plus en plus précieux. Quelques jours avant son décès d'une crise cardiaque en 1975, le «maître» Dior confiait à la mère du jeune prodige: «Yves sera mon successeur.» En novembre 1957, Yves Saint Laurent, alors âgé de 21 ans, prend la tête de la création de l'illustre maison Dior.

«Dior m'avait appris à aimer autre chose que la mode et le stylisme: la noblesse fondamentale du métier de couturier», dira-t-il bien des années plus tard.

Le 30 janvier 1958, lors de sa première collection pour Dior, il dévoile sa fameuse ligne Trapèze et fait sensation au point que plusieurs rédactrices de mode fondent en larmes, alors que la presse internationale crie au génie. La même année, Yves Saint Laurent rencontre Pierre Bergé, qui deviendra son partenaire, tant dans les affaires que dans la vie. En 1960, l'ombre de la guerre d'Algérie viendra assombrir ce tableau prometteur. Mobilisé, Yves Saint Laurent est hospitalisé pour grave dépression. Remplacé par Marc Bohan chez Dior, il s'ensuivra un procès que Saint Laurent gagnera contre son ancien employeur pour rupture abusive de contrat. Ce passage à vide aura comme effet, en association avec son mentor Pierre Bergé, de donner naissance à sa propre maison de couture, Yves Saint Laurent.

De sa première collection en janvier 1962, au lancement de son premier parfum «Y» en 1964, en passant par les collections Mondrian ou Poliakoff (1965), la griffe Saint Laurent démarre dans le triomphe. Sacré «Roi de Paris» par Women Wear's Daily, la bible de la mode, le styliste brille aussi par sa modestie, affirmant en avoir «marre de faire des robes pour des milliardaires blasées». S'ensuivront, sur quarante années, une kyrielle de créations qui, toutes, deviendront des points de repère incontournables du vestiaire féminin. Il en est ainsi du smoking, du caban, de la chasuble, des cuissardes, du tailleur-pantalon, mais aussi de la première saharienne ou encore du premier jumpsuit, faisant du créateur l'un des rares à tenir compte des exigences de la femme moderne.

Créateur audacieux

Brisant les tabous, Yves Saint Laurent fut aussi le premier créateur de haute couture à créer une ligne de prêt-à-porter de luxe, baptisée «Rive Gauche», qui ouvrira en 1966 sa première boutique avec Catherine Deneuve comme marraine.

Pour ses collections, il s'inspirera autant de «l'attrait de l'exotisme» que de nombreux artistes peintres à qui il rend régulièrement hommage, comme Picasso, Matisse, Bernard Buffet, Braque ou Bonnard. Quarante années de mode, ponctuées d'instants magiques, comme ce défilé au Stade de France, où 300 mannequins ont défilé en ouverture de la Coupe du monde de football en 1998. Un pari osé, pour lequel il souhaitait réunir dans une même harmonie le «masculin-féminin». La recherche d'un équilibre à laquelle il s'était attaché, autant qu'à la création pure, jusqu'à sa toute dernière collection présentée 12 juillet 2001. Six mois plus tard, il annoncera son départ du métier. Son discours d'adieu sera une ode à la femme contemporaine qu'il a en partie libérée. Lors de ses adieux en 2002, Yves Saint Laurent avait avoué avoir connu dans sa vie «la peur et la terrible solitude. Les faux amis que sont les tranquillisants et les stupéfiants. La prison de la dépression et celle des maisons de santé».

Un homme qui aimait les femmes

Chanel «a libéré les femmes. Ce qui m'a permis des années plus tard de leur donner le pouvoir», aimait à dire le «prince de la mode».

«Yves Saint Laurent savait parfaitement qu'il avait transformé le monde et la mode, que toutes les femmes du monde entier lui doivent quelque chose d'une certaine manière. Il en était conscient et il en était très content», a soutenu Pierre Bergé.

«J'ai trouvé mon style à travers les femmes. Ce qui en fait la vitalité et la force, c'est que je m'appuie sur un corps de femme», avait un jour déclaré le célèbre couturier à propos de ses «muses». «Je me suis toujours élevé contre les fantasmes de certains qui satisfont leur ego à travers la mode. J'ai eu au contraire toujours voulu me mettre au service des femmes. C'est-à-dire les servir. Servir leur corps, leurs gestes, leurs attitudes, leurs vies. J'ai voulu les accompagner dans ce grand mouvement de libération que connut le siècle dernier.» Tout était dit. Dans une élégance et un style qui, eux, demeureront à jamais immortels.

***

Le Devoir avec Agence France-Presse et Associated Press






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