Vitrine du disque
MEMPHIS IN MANHATTAN
Billy Burnette
Chesky / Fusion III
Faut dire ce qui est: ce disque ne s'écoute pas pédibus. Pas plus qu'à vélo. Faut l'auto. Faut avaler sa dose d'asphalte, aligner son lot de poteaux, rouler franco en direction de l'horizon déformé par la chaleur. Clichés ou pas, c'est encore ce qui s'accorde le mieux avec cette guitare Gibson au son brut et brutal, cette contrebasse aux cordes qui claquent, cet écho dans la voix estampillé Sun Records 1955, bref, avec l'esprit de ce disque classé country mais rockabilly dans l'âme. Normal, Billy Burnette est de la graine de pionnier: papa Dorsey et oncle Johnny, copains de high school d'Elvis à Memphis, fondèrent le redoutable Rock'n'Roll Trio — avec l'as Paul Burlison aux solos — et allumèrent moult brûlots (Lonesome Train, Tear It Up), inextinguibles à ce jour. Billy se chauffe à la même fournaise: ce disque de rockabilly pur et dur (Can't Wait To Get Back Home), de blues calorifère (Faded Love) et de rock'n'roll dans le tapis (une reprise fumante de Tear It Up, notamment), enregistré à New York mais conçu à Memphis (d'où le titre), est tellement bon que c'en est dangereux. Plus ça joue, plus on a le pied pesant.
Sylvain Cormier
***
SON OF SCHMILSSON
Harry Nilsson
RCA Legacy / Sony-BMG
Un talent inouï. Une voix impossiblement belle. Rufus Wainwright au superlatif. Seulement voilà, Harry Nilsson n'était pas de ceux à qui le succès sied: après l'exquise Everybody's Talkin' (du film Midnight Cowboy) et sa bouleversante version de la ballade Without You, le trop fragile Harry se trouva désemparé. S'ensuivit une véritable entreprise d'autodestruction. Copain de beuverie des John Lennon, Keith Moon et consorts, Nilsson sombra peu à peu, jusqu'à disparaître en 1994. Son Of Schmilsson est l'album des premières manifestations de sabotage, réplique parodique au triomphe du précédent Schmilsson: Harry déconne avec Ringo Starr entre les chansons, entonne trop joyeusement I'd Rather Be Dead, chante la désillusion dans Spaceman, et envoie carrément foutre son public: «You're breaking my heart / You turn it apart / So fuck you!» Le génie lui pisse pourtant de toutes pores, malgré lui, et cette réédition le prouve jusque dans les bonis: l'inédite Campo De Encino, ajoutée aux beautés que sont Remember (Christmas) et Turn On Your Radio, est pure merveille. Tragédie que cette vie-là.
S. C.
***
MONTE LE TON
Kulcha Connection
Subsonik / Dep
Ils sont en demande: le Festival de Reggae de Montréal dans le Vieux-Port dimanche, la première partie des Sénégalais de Daara J. à la Tulipe jeudi prochain, même le défilé de la Saint-Jean. Ils sont en demande et ils sont bons. Dans leur créneau, ils incarnent à la fois la pop dans ce qu'elle a de plus pop, la conscience d'une jeunesse à l'affût des enjeux sociaux et le caractère pluriel de la nouvelle société métisse. Leur langue rassemble plusieurs idiomes: à la fois ceux de l'est et de l'ouest de la ville; français, créole et anglais s'y entrecroisent dans un flot (flow) perpétuel. D'où leur succès. Si on les a d'abord connus dans une version «reggae roots ragga», soutenue à la fois par le chant coulant de Rebel et le toast tonique lancé en patois jamaïcain par Face-T, les revoici avec une signature nettement moins racines: plus dancehall et plus urbaine. Comme leurs mots, leur musique est celle de la rue, éloignée du produit surléché. Le caractère fat de la musique jamaïcaine de base n'est jamais bien loin. Du hip hop est aussi intégré. Mais la rugosité n'empêche en rien la frénésie de certaines pièces ni le soul intime de quelques autres. On les découvre même souvent sous un angle mélodiste. Preuve de leur sens de la versatilité.
Yves Bernard
***
Festival international Nuits d'Afrique
COMPILATION 2006
Productions Nuits d'Afrique / Select
Produite par le FINA, cette double compile donne non seulement un aperçu des artistes de 2006, mais permet également de comprendre la trajectoire d'un organisme qui, il y a 20 ans, était d'abord identifié à la musique tropicale frénétique des Antilles et de l'Afrique centrale, avant d'élargir davantage vers d'autres genres ouest-africains, puis cubains et progressivement de plus en plus métis. Si le programme des récentes années affichait plusieurs couleurs mandingues, celle de 2006 aborde un nouvel équilibre et le menu proposé dans le disque semble bien le refléter: un disque consacré aux talents d'ailleurs, un autre à ceux d'ici; en tout, 23 créateurs. Les principales découvertes y sont: Sara Tavares, Cap-Verdienne au parfum lusophone; Aurelio Martinez, et son punta rock du Belize; M'Toro Chamou, avec son folk de Mayotte; Joe Vasconcellos, et ses accents du Nordeste brésilien. De Montréal nous sont offerts des pionniers comme Lorraine Klaasen, Paulo Ramos ou Joaquin Diaz, aussi bien que des métisseurs d'aujourd'hui comme Afrodizz, Dibondoko ou Kulcha Connection. On aurait apprécié plus d'information sur les artistes, mais au bout du compte, n'est-ce pas la musique qui compte?
Y. B.
***
SCHUMANN
Papillons, Carnaval, Carnaval de Vienne. Stefan Vladar (piano).
Harmonia Mundi HMC 901 890 (SRI).
Études symphoniques (complètes). + Prokofiev: Roméo et Juliette (suite pour piano). Alberto Nosè (piano). Nascor NS02 (SRI).
En vente au Canada depuis mardi, ces deux disques Schumann font partie des très rares réussites de ces dernières années. Stephan Vladar a la malchance de se heurter frontalement (les Papillons et le Carnaval sont communs) au CD de Nelson Freire chez Decca. Mais, pour le reste, son instinct pour ce compositeur est absolu. Vladar saisit le flux et les revirements de Schumann, la poésie aussi, quitte, hélas, à appuyer un peu certains traits. Bardé de prix, le jeune Italien Alberto Nosè (27 ans), encore plus stupéfiant, s'attaque au plus difficile, les Études symphoniques, dont il nous présente aussi les études posthumes. Alberto Nosè est un pianiste plus subtil que Vladar, alors que son sens de cette musique est tout aussi rare et précieux, rappelant parfois un autre grand Italien, Sergio Fiorentino. Le plus sublime, ici, se trouve dans les moments de rêverie (plages 8, 10 et 11). Deux très grands disques Schumann commercialisés le même jour, alors que d'habitude on attend des années avant d'en avoir un, c'est du jamais vu!
Christophe Huss
***
LISZT
L'oeuvre pour piano et orchestre. Louis Lortie (piano), Orchestre de la Résidence de La Haye, George Pehlivanian. Chandos 3 CD CHAN 10371(3)X (SRI).
Cette élégante mise en coffret d'enregistrements parus entre 2000 et 2002 et passés un peu inaperçus est une belle aubaine, car l'intégrale des oeuvres pour piano et l'orchestre de Liszt par Louis Lortie est ainsi vendue pour le prix d'un seul CD! Certes, les meilleures versions des concertos de Liszt, signées Richter-Kondrachine et Janis-Dorati, sont disponibles à prix moyen, mais pour un peu plus cher, vous trouverez en prime, ici, Totentanz, l'orchestration de la Wanderer-Fantasie, les fantaisies sur les Ruines d'Athènes, sur Lélio ou sur des thèmes populaires hongrois et bien d'autres oeuvres encore moins connues, telles que Malédiction, De Profundis, le Concerto opus posthume ou le Concerto pathétique. C'est dire que Lortie et Pehlivanian en donnent même plus que les tandems Béroff-Masur (EMI) et Jando-Ligeti (Laserlight), qui étaient allés précédemment explorer au-delà des concertos. Cette révélation de partitions — dont plusieurs fort intéressantes — se fait dans d'excellentes conditions, avec un piano clair et agile et un orchestre point trop tapageur.
C. H.
Billy Burnette
Chesky / Fusion III
Faut dire ce qui est: ce disque ne s'écoute pas pédibus. Pas plus qu'à vélo. Faut l'auto. Faut avaler sa dose d'asphalte, aligner son lot de poteaux, rouler franco en direction de l'horizon déformé par la chaleur. Clichés ou pas, c'est encore ce qui s'accorde le mieux avec cette guitare Gibson au son brut et brutal, cette contrebasse aux cordes qui claquent, cet écho dans la voix estampillé Sun Records 1955, bref, avec l'esprit de ce disque classé country mais rockabilly dans l'âme. Normal, Billy Burnette est de la graine de pionnier: papa Dorsey et oncle Johnny, copains de high school d'Elvis à Memphis, fondèrent le redoutable Rock'n'Roll Trio — avec l'as Paul Burlison aux solos — et allumèrent moult brûlots (Lonesome Train, Tear It Up), inextinguibles à ce jour. Billy se chauffe à la même fournaise: ce disque de rockabilly pur et dur (Can't Wait To Get Back Home), de blues calorifère (Faded Love) et de rock'n'roll dans le tapis (une reprise fumante de Tear It Up, notamment), enregistré à New York mais conçu à Memphis (d'où le titre), est tellement bon que c'en est dangereux. Plus ça joue, plus on a le pied pesant.
Sylvain Cormier
***
SON OF SCHMILSSON
Harry Nilsson
RCA Legacy / Sony-BMG
Un talent inouï. Une voix impossiblement belle. Rufus Wainwright au superlatif. Seulement voilà, Harry Nilsson n'était pas de ceux à qui le succès sied: après l'exquise Everybody's Talkin' (du film Midnight Cowboy) et sa bouleversante version de la ballade Without You, le trop fragile Harry se trouva désemparé. S'ensuivit une véritable entreprise d'autodestruction. Copain de beuverie des John Lennon, Keith Moon et consorts, Nilsson sombra peu à peu, jusqu'à disparaître en 1994. Son Of Schmilsson est l'album des premières manifestations de sabotage, réplique parodique au triomphe du précédent Schmilsson: Harry déconne avec Ringo Starr entre les chansons, entonne trop joyeusement I'd Rather Be Dead, chante la désillusion dans Spaceman, et envoie carrément foutre son public: «You're breaking my heart / You turn it apart / So fuck you!» Le génie lui pisse pourtant de toutes pores, malgré lui, et cette réédition le prouve jusque dans les bonis: l'inédite Campo De Encino, ajoutée aux beautés que sont Remember (Christmas) et Turn On Your Radio, est pure merveille. Tragédie que cette vie-là.
S. C.
***
MONTE LE TON
Kulcha Connection
Subsonik / Dep
Ils sont en demande: le Festival de Reggae de Montréal dans le Vieux-Port dimanche, la première partie des Sénégalais de Daara J. à la Tulipe jeudi prochain, même le défilé de la Saint-Jean. Ils sont en demande et ils sont bons. Dans leur créneau, ils incarnent à la fois la pop dans ce qu'elle a de plus pop, la conscience d'une jeunesse à l'affût des enjeux sociaux et le caractère pluriel de la nouvelle société métisse. Leur langue rassemble plusieurs idiomes: à la fois ceux de l'est et de l'ouest de la ville; français, créole et anglais s'y entrecroisent dans un flot (flow) perpétuel. D'où leur succès. Si on les a d'abord connus dans une version «reggae roots ragga», soutenue à la fois par le chant coulant de Rebel et le toast tonique lancé en patois jamaïcain par Face-T, les revoici avec une signature nettement moins racines: plus dancehall et plus urbaine. Comme leurs mots, leur musique est celle de la rue, éloignée du produit surléché. Le caractère fat de la musique jamaïcaine de base n'est jamais bien loin. Du hip hop est aussi intégré. Mais la rugosité n'empêche en rien la frénésie de certaines pièces ni le soul intime de quelques autres. On les découvre même souvent sous un angle mélodiste. Preuve de leur sens de la versatilité.
Yves Bernard
***
Festival international Nuits d'Afrique
COMPILATION 2006
Productions Nuits d'Afrique / Select
Produite par le FINA, cette double compile donne non seulement un aperçu des artistes de 2006, mais permet également de comprendre la trajectoire d'un organisme qui, il y a 20 ans, était d'abord identifié à la musique tropicale frénétique des Antilles et de l'Afrique centrale, avant d'élargir davantage vers d'autres genres ouest-africains, puis cubains et progressivement de plus en plus métis. Si le programme des récentes années affichait plusieurs couleurs mandingues, celle de 2006 aborde un nouvel équilibre et le menu proposé dans le disque semble bien le refléter: un disque consacré aux talents d'ailleurs, un autre à ceux d'ici; en tout, 23 créateurs. Les principales découvertes y sont: Sara Tavares, Cap-Verdienne au parfum lusophone; Aurelio Martinez, et son punta rock du Belize; M'Toro Chamou, avec son folk de Mayotte; Joe Vasconcellos, et ses accents du Nordeste brésilien. De Montréal nous sont offerts des pionniers comme Lorraine Klaasen, Paulo Ramos ou Joaquin Diaz, aussi bien que des métisseurs d'aujourd'hui comme Afrodizz, Dibondoko ou Kulcha Connection. On aurait apprécié plus d'information sur les artistes, mais au bout du compte, n'est-ce pas la musique qui compte?
Y. B.
***
SCHUMANN
Papillons, Carnaval, Carnaval de Vienne. Stefan Vladar (piano).
Harmonia Mundi HMC 901 890 (SRI).
Études symphoniques (complètes). + Prokofiev: Roméo et Juliette (suite pour piano). Alberto Nosè (piano). Nascor NS02 (SRI).
En vente au Canada depuis mardi, ces deux disques Schumann font partie des très rares réussites de ces dernières années. Stephan Vladar a la malchance de se heurter frontalement (les Papillons et le Carnaval sont communs) au CD de Nelson Freire chez Decca. Mais, pour le reste, son instinct pour ce compositeur est absolu. Vladar saisit le flux et les revirements de Schumann, la poésie aussi, quitte, hélas, à appuyer un peu certains traits. Bardé de prix, le jeune Italien Alberto Nosè (27 ans), encore plus stupéfiant, s'attaque au plus difficile, les Études symphoniques, dont il nous présente aussi les études posthumes. Alberto Nosè est un pianiste plus subtil que Vladar, alors que son sens de cette musique est tout aussi rare et précieux, rappelant parfois un autre grand Italien, Sergio Fiorentino. Le plus sublime, ici, se trouve dans les moments de rêverie (plages 8, 10 et 11). Deux très grands disques Schumann commercialisés le même jour, alors que d'habitude on attend des années avant d'en avoir un, c'est du jamais vu!
Christophe Huss
***
LISZT
L'oeuvre pour piano et orchestre. Louis Lortie (piano), Orchestre de la Résidence de La Haye, George Pehlivanian. Chandos 3 CD CHAN 10371(3)X (SRI).
Cette élégante mise en coffret d'enregistrements parus entre 2000 et 2002 et passés un peu inaperçus est une belle aubaine, car l'intégrale des oeuvres pour piano et l'orchestre de Liszt par Louis Lortie est ainsi vendue pour le prix d'un seul CD! Certes, les meilleures versions des concertos de Liszt, signées Richter-Kondrachine et Janis-Dorati, sont disponibles à prix moyen, mais pour un peu plus cher, vous trouverez en prime, ici, Totentanz, l'orchestration de la Wanderer-Fantasie, les fantaisies sur les Ruines d'Athènes, sur Lélio ou sur des thèmes populaires hongrois et bien d'autres oeuvres encore moins connues, telles que Malédiction, De Profundis, le Concerto opus posthume ou le Concerto pathétique. C'est dire que Lortie et Pehlivanian en donnent même plus que les tandems Béroff-Masur (EMI) et Jando-Ligeti (Laserlight), qui étaient allés précédemment explorer au-delà des concertos. Cette révélation de partitions — dont plusieurs fort intéressantes — se fait dans d'excellentes conditions, avec un piano clair et agile et un orchestre point trop tapageur.
C. H.
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