Un rire immense s'éteint
Photo : Jacques Nadeau
Raymond Devos tirait à vue sur la bêtise sans nom que le cavalier humain traîne à sa croupe depuis la nuit des temps. «Il y a de grandes choses qui ne peuvent être exprimées que par le rire», constatait-il.
Il aurait préféré mourir sur scène, à l'instar de Molière, sous les applaudissements, lors d'un ultime salut à peine plus bas que les précédents. Mais les clowns poètes ne s'écroulent pas à leur heure. Ils s'évanouissent parfois comme de simples quidams, à 83 ans, le souffle d'abord trop court, puis affaibli, puis suspendu après deux attaques cérébrales survenues à Saint-Rémy-lès-Chevreuses, en banlieue de Paris. Misère!
Raymond Devos, l'homme-orchestre, le jongleur, le maître des mots, l'ogre tonitruant et ventripotent a pris hier son dernier car pour Caen. Trente-cinq ans de scène, et le coeur depuis longtemps moins agile que l'esprit. Disparu vraiment? On entend encore résonner son rire. Sa trompette aussi.
Il avait un regard toujours en mouvement, une légende à maintenir et à astiquer, une voix ronde, de grosses lunettes, une silhouette rabelaisienne et une culture immense. Clown issu d'une illustre lignée qu'il pouvait intérieurement tutoyer, à force de fréquentations: de Molière à Chaplin, de Laurel à Hardy, de Buster Keaton au clown Grock, en passant par Sol, notre propre fou du verbe.
C'est l'imagination collective et le génie de la langue française qui en prennent pour leur rhume avec la mort du clown français, c'est l'absurdité inquiète de nos temps troublés qui vacille un peu plus.
Tranchons là! L'homme au costume bleu ciel fut une des plus magistrales bêtes de scène du dernier siècle et sans doute son meilleur monologuiste. Sa mort est un trou béant.
C'est avec des revers, des échecs, que se bâtissent les grandes carrières comiques, également avec ce don précocement fleuri de captiver un public aux yeux soudain tout ronds.
Ses talents de conteur, Raymond Devos les avait d'abord expérimentés sur les bancs d'école. Né en 1922 à Mouscron, en Belgique, il allait suivre sa famille deux ans plus tard dans le nord de la France pour prendre racine au pays de Brassens. Comme Charlot, ce frère ès cirques, un de ses maîtres dans l'art subtil du rire aux larmes, il a connu la pauvreté, la faim, après la faillite de son père. Les boulots de misère aux Halles de Paris furent une école d'exception autant que les cours de théâtre chez Tania Balichova et les cours de mime chez le grand Étienne Decroux, venus plus tard. Déporté en Allemagne au cours de la dernière guerre mondiale, Devos élaborait déjà des petits numéros afin de distraire ses compagnons. L'humour pousse souvent sur les plus acides terreaux.
Au cours des années 50, dans des cabarets parisiens comme Le Vieux Colombier et La Rose rouge, Devos fit ses premiers pas sur scène, frayant avec les danseuses de Pigalle, au sein de la grande famille des variétés. Avec la compagnie Jacques Fabri, il écrivit ses premiers monologues, dont l'absurdissime et délicieux Mer démontée, qui lui dévoila son style et sa couleur. Plus tard, Brassens lui offrira un trombone.
La consécration allait suivre, jamais démentie, à la mesure du formidable travail sur la langue qui fut le sien. En France, en Belgique comme au Québec, dans toute la francophonie, en fait, chacun de ses spectacles fit salle comble jusqu'au milieu des années 90, quand sa santé chancela.
Il se disait de son temps, d'une époque qui sait qu'elle n'obtiendra jamais réponses aux grandes questions, qui rigole d'impuissance et qui tente de retenir les mots et les anges qui passent. Il fit rire par l'absurde, à la hussarde, gros matou matois retombant toujours sur les pattes de ses gags. «La raison du plus fou est toujours la meilleure», estimait cet expert du délire. Avant d'ajouter: «Le rire est une chose sérieuse avec laquelle il ne faut pas plaisanter.»
Son noble métier d'amuseur public, cet acrobate du verbe, qui s'adressait à Dieu sur scène, l'aura poussé jusqu'au génie, loin des rives faciles de la vulgarité, de la méchanceté, mais aussi de la politique, une patinoire sur laquelle il n'aimait guère glisser, tant elle lui semblait peu rassembleuse.
La condition humaine fut sa grande affaire, le calembour et la contrepèterie ont été des alliés auxquels il redonna leurs lettres de noblesse. Il portait l'intelligence en flèches dans son carquois, tirait à vue sur la bêtise sans nom que le cavalier humain traîne à sa croupe depuis la nuit des temps. «Il y a de grandes choses qui ne peuvent être exprimées que par le rire», constatait-il. Il aimait les perdants, les sans-grades, et ironisait sur l'échec, les peaux de banane constituant les plus fécondes sources d'inspiration des humoristes de subtilité.
Les grands clowns comme Devos sont des funambules qui avancent sur une corde raide, entre absurde et lucidité, sublime et dérisoire. Il fallait voir sur scène cet homme corpulent se mouvoir avec une aisance de danseur de ballet pour saisir à quel point le métier avait façonné chacun de ses gestes et comment l'improvisateur avait maîtrisé son corps. Un peu comme Sol, à qui il tirait son chapeau, il détroussait les mots, en détraquait les mécanismes, jusqu'au trognon de l'inquiétude fondamentale, au déséquilibre qui précède le rire, en désarçonnant l'adversaire. Outre «Le Car pour Caen» et «La Mer démontée», «Les Sens interdits» et «Mon chien c'est quelqu'un» figurent au nombre de ses grands sketches, savourés par un public qui les connaissait par coeur et les réclamait toujours.
La réflexion dans sa besace, la folie sous ses semelles de soulier. Ainsi avançait Devos sur ses planches chéries, la vraie demeure de ce troubadour bateleur.
«Tout ce qui est vivant se détraque», s'étonnait-il. Et son tambour, sa harpe, son accordéon, sa guitare, son piano arpentaient les mêmes contre-sens dans leurs langages à eux. Les moindres replis d'une scène, Devos les investissait, chantant, jonglant, bougeant, masse d'énergie et de talent en vrille.
L'humoriste européen était un peu québécois d'adoption, lui qui fut l'ami intime de Félix Leclerc et de Jean Lapointe et qui s'est produit si souvent chez nous. Il avait reçu à Montréal le prix Victor décerné par le Festival Juste pour rire. Devos soutint également en vrai pilier l'instauration de l'Espace Félix-Leclerc, établi à l'île d'Orléans.
En 1992, il avait publié une dizaine d'ouvrages dont «Matière à rire», puis deux récits rocambolesques, «Un jour sans moi» et «Les 40e délirants». La biographie Raymond Devos, funambule des mots signée par Jean Dufour (son ancien agent) vient de paraître aux éditions L'Archipel, remontant le cours d'une carrière prodigieuse, certes, mais aussi d'un humour forgé dans l'après-Holocauste, donc à jamais marqué par les désespoirs lancinants de son siècle.
En collaboration avec Solange Lévesque
Raymond Devos, l'homme-orchestre, le jongleur, le maître des mots, l'ogre tonitruant et ventripotent a pris hier son dernier car pour Caen. Trente-cinq ans de scène, et le coeur depuis longtemps moins agile que l'esprit. Disparu vraiment? On entend encore résonner son rire. Sa trompette aussi.
Il avait un regard toujours en mouvement, une légende à maintenir et à astiquer, une voix ronde, de grosses lunettes, une silhouette rabelaisienne et une culture immense. Clown issu d'une illustre lignée qu'il pouvait intérieurement tutoyer, à force de fréquentations: de Molière à Chaplin, de Laurel à Hardy, de Buster Keaton au clown Grock, en passant par Sol, notre propre fou du verbe.
C'est l'imagination collective et le génie de la langue française qui en prennent pour leur rhume avec la mort du clown français, c'est l'absurdité inquiète de nos temps troublés qui vacille un peu plus.
Tranchons là! L'homme au costume bleu ciel fut une des plus magistrales bêtes de scène du dernier siècle et sans doute son meilleur monologuiste. Sa mort est un trou béant.
C'est avec des revers, des échecs, que se bâtissent les grandes carrières comiques, également avec ce don précocement fleuri de captiver un public aux yeux soudain tout ronds.
Ses talents de conteur, Raymond Devos les avait d'abord expérimentés sur les bancs d'école. Né en 1922 à Mouscron, en Belgique, il allait suivre sa famille deux ans plus tard dans le nord de la France pour prendre racine au pays de Brassens. Comme Charlot, ce frère ès cirques, un de ses maîtres dans l'art subtil du rire aux larmes, il a connu la pauvreté, la faim, après la faillite de son père. Les boulots de misère aux Halles de Paris furent une école d'exception autant que les cours de théâtre chez Tania Balichova et les cours de mime chez le grand Étienne Decroux, venus plus tard. Déporté en Allemagne au cours de la dernière guerre mondiale, Devos élaborait déjà des petits numéros afin de distraire ses compagnons. L'humour pousse souvent sur les plus acides terreaux.
Au cours des années 50, dans des cabarets parisiens comme Le Vieux Colombier et La Rose rouge, Devos fit ses premiers pas sur scène, frayant avec les danseuses de Pigalle, au sein de la grande famille des variétés. Avec la compagnie Jacques Fabri, il écrivit ses premiers monologues, dont l'absurdissime et délicieux Mer démontée, qui lui dévoila son style et sa couleur. Plus tard, Brassens lui offrira un trombone.
La consécration allait suivre, jamais démentie, à la mesure du formidable travail sur la langue qui fut le sien. En France, en Belgique comme au Québec, dans toute la francophonie, en fait, chacun de ses spectacles fit salle comble jusqu'au milieu des années 90, quand sa santé chancela.
Il se disait de son temps, d'une époque qui sait qu'elle n'obtiendra jamais réponses aux grandes questions, qui rigole d'impuissance et qui tente de retenir les mots et les anges qui passent. Il fit rire par l'absurde, à la hussarde, gros matou matois retombant toujours sur les pattes de ses gags. «La raison du plus fou est toujours la meilleure», estimait cet expert du délire. Avant d'ajouter: «Le rire est une chose sérieuse avec laquelle il ne faut pas plaisanter.»
Son noble métier d'amuseur public, cet acrobate du verbe, qui s'adressait à Dieu sur scène, l'aura poussé jusqu'au génie, loin des rives faciles de la vulgarité, de la méchanceté, mais aussi de la politique, une patinoire sur laquelle il n'aimait guère glisser, tant elle lui semblait peu rassembleuse.
La condition humaine fut sa grande affaire, le calembour et la contrepèterie ont été des alliés auxquels il redonna leurs lettres de noblesse. Il portait l'intelligence en flèches dans son carquois, tirait à vue sur la bêtise sans nom que le cavalier humain traîne à sa croupe depuis la nuit des temps. «Il y a de grandes choses qui ne peuvent être exprimées que par le rire», constatait-il. Il aimait les perdants, les sans-grades, et ironisait sur l'échec, les peaux de banane constituant les plus fécondes sources d'inspiration des humoristes de subtilité.
Les grands clowns comme Devos sont des funambules qui avancent sur une corde raide, entre absurde et lucidité, sublime et dérisoire. Il fallait voir sur scène cet homme corpulent se mouvoir avec une aisance de danseur de ballet pour saisir à quel point le métier avait façonné chacun de ses gestes et comment l'improvisateur avait maîtrisé son corps. Un peu comme Sol, à qui il tirait son chapeau, il détroussait les mots, en détraquait les mécanismes, jusqu'au trognon de l'inquiétude fondamentale, au déséquilibre qui précède le rire, en désarçonnant l'adversaire. Outre «Le Car pour Caen» et «La Mer démontée», «Les Sens interdits» et «Mon chien c'est quelqu'un» figurent au nombre de ses grands sketches, savourés par un public qui les connaissait par coeur et les réclamait toujours.
La réflexion dans sa besace, la folie sous ses semelles de soulier. Ainsi avançait Devos sur ses planches chéries, la vraie demeure de ce troubadour bateleur.
«Tout ce qui est vivant se détraque», s'étonnait-il. Et son tambour, sa harpe, son accordéon, sa guitare, son piano arpentaient les mêmes contre-sens dans leurs langages à eux. Les moindres replis d'une scène, Devos les investissait, chantant, jonglant, bougeant, masse d'énergie et de talent en vrille.
L'humoriste européen était un peu québécois d'adoption, lui qui fut l'ami intime de Félix Leclerc et de Jean Lapointe et qui s'est produit si souvent chez nous. Il avait reçu à Montréal le prix Victor décerné par le Festival Juste pour rire. Devos soutint également en vrai pilier l'instauration de l'Espace Félix-Leclerc, établi à l'île d'Orléans.
En 1992, il avait publié une dizaine d'ouvrages dont «Matière à rire», puis deux récits rocambolesques, «Un jour sans moi» et «Les 40e délirants». La biographie Raymond Devos, funambule des mots signée par Jean Dufour (son ancien agent) vient de paraître aux éditions L'Archipel, remontant le cours d'une carrière prodigieuse, certes, mais aussi d'un humour forgé dans l'après-Holocauste, donc à jamais marqué par les désespoirs lancinants de son siècle.
En collaboration avec Solange Lévesque
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