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Guennadi Aïgui, une voix singulière venue de Tchouvachie

22 février 2006  Culture
Chaïmourzino, Russie — Descendant d'une lignée de «sorciers blancs», c'est dans la campagne de Tchouvachie, sur cette terre noire, grasse, qui colle à la semelle, où les forêts et les champs s'étendent à l'infini, que le poète d'expression russe Guennadi Aïgui, mort hier à Moscou à 71 ans, revenait puiser ses forces.

«Chaque ravin, chaque champ d'ici, se trouve dans mes vers», disait le petit homme à l'épaisse chevelure grise, plissant ses yeux malicieux, marchant sur les chemins de boue, vers les petites isbas de son enfance, où le gaz n'arrive toujours pas.

«C'est sur cette terre [à 800 km de Moscou] que je trouve ma force, en ces temps difficiles, alors que le pays est engagé dans une guerre, une mauvaise guerre», confiait-il, évoquant la Tchétchénie.

Mais c'est l'Europe qu'il aimait tant qui fut la première à saluer son oeuvre: dès la fin des années 1960, ses poèmes, tous des vers libres, sont traduits dans une vingtaine de langues, publiés en Allemagne, Tchécoslovaquie [aujourd'hui divisée en République tchèque et Slovaquie], France, Grande-Bretagne, Suède... Il lui faudra attendre la «perestroïka» pour les voir édités en Union soviétique. Et être enfin autorisé à voyager à l'étranger.

Il va alors arpenter l'Europe: Budapest, puis Paris, sa ville «préférée» où il «pleura devant Notre-Dame»; Vienne, qu'il aime «pour Schubert»; Berlin, où il habitera un an et «commencera à trop apprécier la bière».

C'est «la voix la plus originale» de la poésie russe contemporaine et l'une des voix les plus singulières au monde, dit de lui le poète Jacques Roubaud.

Aïgui est né le 21 août 1934, dans le village de Chaïmourzino, en Tchouvachie, sur la rive droite de la Volga, dont les habitants, descendants des Huns, ont conservé des traits asiatiques.

C'est là que son père, instituteur de campagne, lui racontait, en tchouvache, Les Misérables de Victor Hugo qu'il connaissait par coeur. «Et c'est en écoutant, le soir près du feu, les aventures de Cosette et Jean Valjean [qu'Aïgui a] «commencé à tant aimer la littérature française».

Son père mourra au front en 1943. Sa mère, kolkhozienne, élèvera seule le petit garçon et ses deux jeunes soeurs.

En 1953, Aïgui part pour Moscou, admis à l'Institut de littérature. Il se jette avec boulimie dans la lecture, autorisée ou interdite. Nietzsche, Baudelaire (pour qui il apprend le français), Kafka...

Dans le train qui le ramenait vers Moscou en ce soir d'octobre 2004, il racontait sa «difficile naissance à la poésie» dans un monde «cerné par le mensonge», où la liberté esthétique était impossible et où le pouvoir en place «semblait éternel».

Les futuristes, et particulièrement Maïakovski, furent ses premiers «maîtres». Son professeur l'appelait d'ailleurs «le jeune Maïakovski tchouvache». Mais c'est sa rencontre, en 1956, avec Boris Pasternak — «exceptionnel interlocuteur» qui sera comme un père spirituel — qui marquera un tournant dans sa vie.

La nature. Le sommeil. Le silence. L'enfance. La neige. Aïgui invite à un dialogue avec l'éternité.






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