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Inde : la Jodhpur des maharajahs

13 octobre 2012 | Gary Lawrence | Voyage
Le fort de Mehrangarh se dresse comme un colossal monolithe de grès en plein cœur de Jodhpur.
Photo : Gary Lawrence Le fort de Mehrangarh se dresse comme un colossal monolithe de grès en plein cœur de Jodhpur.

Jodhpur – Au Rajasthan, les maharajahs ne sont plus ce qu’ils étaient depuis l’indépendance de l’Inde, et surtout depuis qu’on leur a retiré tous leurs privilèges, en 1971. Mais plusieurs de ces «grands rois» font perdurer un peu de leur style de vie princier et extravagant après être devenus gentlemen-hôteliers. Et derrière les portes qu’ils ouvrent se déploient des lieux souvent fabuleux.


Ce jour-là, le noble paternel du petit Gaj est par ti faire une balade dans son a vion privé, aux alentours de Jodhpur. Tout comme son propre père, l’illustre Umaid Singh, Hanuwant Singh était féru d’aviation et s’offrait régulièrement de petites virées aériennes dans ses temps libres - ceux-ci étaient nombreux: après tout, il était le maharajah de Jodphur.


Mais ce jour-là, en 1952, Hanuwant Singh n’est pas revenu. Après avoir rasé d’un peu trop près les mottes du Rajasthan, son appareil s’écrasa alors qu’il n’avait que 28 ans, précipitant plusieurs âmes dans l’abîme du deuil, à commencer par son épouse et son fils Gaj.


Quand on visite le titanesque fort de Mehrangarh qui se dresse comme un colossal monolithe de grès en plein coeur de Jodhpur, on voit encore le petit trône de marbre où Gaj Singh II a déposé son royal popotin pour être (symboliquement) couronné maharajah, peu de temps après la mort de son père, alors qu’il n’avait que... quatre ans.


Depuis le chemin de tour de ronde du fort, on aperçoit aus si, là-bas au loin, le monumental palais où il est né, celui-là même qu’a fait construire son grand-père Umaid, entre les années 20 et 40.


Trop à l’étroit dans la succession d’appartements royaux élevés au fil des siècles à Mehrangarh, épris d’une soif de modernité en cette période d’accointances entre le Rajasthan et les Britanniques, le sahib Umaid vit alors grand, très grand: deux millions de mètres cubes de grès et de marbre pour ériger un palais de 347 pièces amalgamant Art déco et architecture rajpoute.


Mais en échelonnant sa construction sur une quinzaine d’années, le maharajah ne fit pas que s’aménager l’une des plus grandes résidences privées du monde : il créa aussi 3000 emplois et nourrit bien davantage de bouches, alors que le Rajasthan traversait une intense période de famine due à une énième sécheresse.


Aujourd’hui, Gaj Singh II habite toujours ce palais demesuré où il a grandi avant d’aller parfaire son éducation dans la fière Albion. Mais en 1971, à peine rentré d’Oxford où il avait usé son fond de jodhpur (pantalon de cavalier), il perdit, à l’instar des 561 autres maharajahs, l’essentiel de ses privilèges royaux et surtout les millions de roupies de sa cassette royale quand Indira Gandhi amenda la Constitution indienne.

 

À l’égard de bien des maharajahs, Gaj Singh II dut donc se trouver un autre gagne-pain. Haut-commissaire à Trinité-et-Tobago, cela vous sied-il, sahib? Fort bien. Mais à son retour à Jodhpur, Bhapi («père respecté») devint plutôt gentleman-hôtelier, changeant la vocation de sa gigantesque demeure pour en faire l’un des palaces-hôtels les plus impressionnants du globe: 195 mètres de façade, une coupole démesurée posée sur une salle circulaire digne d’une église de la Renaissance, une salle de bal de 300 places, un bijou de piscine intérieure et 64 chambres et suites grand luxe - quoique parfois au goût surprenant, pour ne pas dire tendance kitsch Art déco.


Un peu comme son grand-père, le maharajah contribue depuis à emplir quelque panse autour de lui. «Chaque employé qui travaille ici fait vivre indirectement neuf autres personnes», assure Bhawani Singh, guide chez Abercrombie Kent. Du préposé-à-l’éloignement-des-pigeons jusqu’aux majordomes enturbannés, de l’épousseteur de jaguars empaillés au chauffeur privé qui va cueillir les hôtes en Packard 1947, une véritable petite légion est au service du maharajah - souvent considéré comme tel par une partie des 1,5 million d’habitants de Jodhpur.


Car, si bien des anciens maharajahs ne se sont occupés que de leur auguste nombril après avoir été déchus et déçus de l’être, d’autres «gèrent leur royaume» en partie pour le bien collectif. C’est le cas de Gaj Singh II, très actif dans la promotion touristique de Jodhpur et de ses environs, mais qui dirige aussi des projets pour aider les paysans dans le besoin.


«Il est très apprécié des gens de Jodphur et c’est l’un des anciens maharajahs les plus aimés au pays, entre autres grâce à ses bonnes oeuvres», assure Pritam Singh, guide rajasthani, lui-même membre du clan des Rathor, comme tous les maharajahs de Jodhpur. L’une des fondations du maharajah, Jal Bhagirathi, vise par exemple à permettre aux villages les plus touchés par la sécheresse de trouver des solutions alternatives aux problèmes de gestion de l’eau.


«Quand un projet est accepté, la fondation prend en charge 90 % du coût et laisse les villageois absorber les 10 % qui restent, et ils en retirent une certaine fierté», explique Pritam Singh. Est-il utile de préciser que le Rajasthan, situé au nord-ouest du sous-continent indien et voisin du Pakistan, est l’un des États les plus arides au pays?


On a tôt fait de le constater dès lors qu’on gravite dans les environs de Jodhpur, qu’on tombe sur un embouteillage de chameaux ou qu’on note la raréfaction de la végétation ambiante, dans cette région limitrophe du désert de Thar, ancien royaume rajpoute appelé Marwar, la «Terre de la mort».


Ainsi, à Nimbli, petit village poussiéreux où une vingtaine de familles musulmanes côtoient pacifiquement la majorité hindoue, les femmes marchent jusqu’à un demi-kilomètre pour aller chercher l’eau que leurs époux potiers utilisent dans la fabrication de jarres d’une infime minceur.


D’autres tirent à leur avantage le constant pilonnement du soleil: ainsi, les modestes habitations de Roopraj Prajapati, tisserand de dhurries (tapis de coton), sont-elles alimentées en électricité grâce à plusieurs panneaux solaires. Tisserand de père en fils depuis sept générations, ce fier Rajasthani y voit assez clair pour que ses splendides créations aient trouvé preneurs auprès de Richard Gere, George Soros ou Joseph Stiglitz.


Comme dans le Madhya Pradesh voisin, le climat ambiant du Rajasthan est également propice à la culture du pavot. Traditionnellement, les guerriers rajasthanis consommaient de l’opium pour se donner du courage avant le combat. «Aujourd’hui, on en fabrique toujours à des fins médicales, mais parfois, lors de la livraison, un ballot tombe du camion...», badine Pritam Singh.


Si on consomme encore ici l’illégale drogue des poètes, c’est en catimini, à l’occasion d’événements spéciaux comme les mariages. Mais lors de la cérémonie de l’opium, encore pratiquée par endroits - comme chez les Bishnoïs, de surprenants fermiers écolos -, un mélange sucré à base d’huile de pavot diluée dans l’eau est bu dans la paume de la main de l’hôte, en guise de bienvenue. Après tout, la deuxième ville de l’État ne fut-elle pas un haut lieu du commerce de l’opium, du temps où elle était un important carrefour caravanier entre le Gujarat et l’Asie centrale?


Fondée en 1459 par Rao Jodha, Jodhpur est aujourd’hui surnommée la «ville bleue», un sobriquet qui lui vient de l’incalculable agrégat de cubes azur que forment les habitations de ses quartiers labyrinthiques de la ville basse - une couleur autant reliée à la caste supérieure des brahmanes qu’à son effet répulsif sur les moustiques.


Mais près de la tour de l’Horloge, le capharnaüm du bazar de Sardar évoque celui qui prévalait au temps des caravanes, avec les innombrables commerçants qui écoulent armes délicatement travaillées, saris, broderies, parures de turban, bijoux et... de plus en plus de pacotille chinoise. Le tout sous la domination écrasante du fort de Mehrangarh, qu’on finit toujours par voir s’élever au détour d’une ruelle étriquée encombrée de motos, d’auto-rickshaws, de piétons et de vaches avachies sous les havelis, ces splendides demeures richement ouvragées.


Juchée à 120 mètres sur un formidable escarpement rocheux, la forteresse est accessible au terme d’une route flanquée de sept portes. Au sommet s’y trouvent la citadelle et le musée du fort, qui recèle la plus belle collection de howdahs (nacelles pour éléphants) au monde, mais surtout le zenana, ce remarquable complexe de palais que chaque maharajah a agrandi à sa guise, lors de son règne.


Aujourd’hui, on y déambule dans une incroyable succession de pièces et de cours intérieures, dont les façades de pierre ou de teck sont délicatement ciselées, jusqu’à atteindre un climax du genre au Jhanki Mahal - «le palais des coups d’oeil». Cette cour intérieure fut ainsi nommée en raison de ses innombrables jalis, ces écrans de pierre ajourés ornant les fenêtres, qui se déclinent ici en 250 incroyables motifs différents et derrière lesquels on pouvait voir sans être vu.


S’il est désormais possible de voir ces palais et d’y être vu, c’est parce que Gaj Singh II les a transformés en musées publics (moyennant une obole, il va sans dire), après avoir fait jouer quelques-uns de ses nombreux contacts, en l’occurrence la Getty Foundation, qui a subventionné le réaménagement des lieux.


Après les avoir visités, ceux qui sont munis de goussets bien garnis peuvent même prolonger l’expérience en s’offrant un dîner privé aux chandelles, sur le chemin de ronde du fort, avec comme toile de fond les jalis des palais subtilement illuminés et la ville basse de Jodhpur, en contrebas. À moins qu’ils ne préfèrent rentrer au Umaid Bhawan Palace pour s’offrir un dîner princier sous le baradari, ce kiosque de marbre soutenu par 12 piliers, au bout d’une allée bordée de pétales de rose semés avec soin dans l’immense parc attenant au palace-hôtel.


Dans un cas comme dans l’autre, gageons que Gaj le maharajah se plaît ainsi, à travers le faste qu’il déploie pour ses hôtes, à revivre lui-même un peu de sa grandeur d’autrefois...


***

En vrac


Transport. Sacré deux années de suite meilleur transporteur au monde par Skytrax, Qatar Airways relie Montréal à l’Inde trois fois par semaine, via sa plaque tournante de Doha. Entre autres villes desservies, notons Delhi et Ahmedabad, situées dans des États voisins du Rajasthan. Du reste, le transporteur qatari vient d’annoncer qu’il rejoindra sous peu l’alliance Oneworld, qui compte notamment British Airways, Cathay Pacific, Qantas et LAN, mais aussi American Airlines.


Meilleure saison. Le Rajasthan se visite dès octobre, après la fin de la mousson, la période de janvier à mars étant la plus agréable de l’année.


Visa. Il est obligatoire et on doit se le procurer avant de partir, ce qui nécessite une bonne dose de patience, que ce soit en remplissant l’interminable formulaire sur Internet ou en fournissant la photo exigée, laquelle doit correspondre au millimètre près aux consignes: le fonctionnaire au Consulat de Montréal vérifie avec sa règle, sans rire.


Hébergement. Membre de la chaîne Leading Small Hotels of the World, géré par les hôtels Taj, le Umaid Bhawan Palace peut se visiter tous les jours si on ne peut s’y offrir une chambre. Rayon budget, on peut essayer Singhvi’s Haveli, qui loge dans une jolie demeure de 500 ans, dans le quartier Navchokiya.


Guides. Le splendissime Rajasthan de la collection «Encyclopédies du Voyage», chez Gallimard, pour découvrir tout en finesse Jodphur et les autres cités rajasthanies; Inde du Nord, chez Lonely Planet (en français); Inde, chez National Geographic (en français); India attitude (en français), chez Hachette, pour éviter les faux pas culturels.


Sur le Web. Site officiel du tourisme au Rajasthan; site officiel de Gaj Singh II; fort de Mehrangarh.


Pour d’autres photos de Jodhpur et ses environs, consultez le blogue «Voyage» de L’actualité.


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Notre collaborateur était l’invité de Qatar Airways et des hôtels Taj.


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Collaborateur

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Ce texte a été modifié après publication

Le fort de Mehrangarh se dresse comme un colossal monolithe de grès en plein cœur de Jodhpur. À l’intérieur de l’Umaid Bhawan Palace. Un des nombreux majordomes du palace. <div>
	La cérémonie de l’opium chez les Bishnoïs.</div>
<div>
	Un embouteillage de chameaux, près de Nimbli.</div>
 
 
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