Tourisme - Le nouveau Brooklyn
Combien des 47 millions de visiteurs annuels à New York choisissent de franchir le pont de Brooklyn depuis Manhattan? Difficile à déterminer puisque l’office du tourisme de la ville ne tient pas de statistiques par arrondissement. Pas de doute cependant pour George Fertitta, président de la NYC Company, l’organisme chargé du marketing et du tourisme new-yorkais: «Brooklyn est de plus en plus populaire auprès des visiteurs nationaux et internationaux.»
L’arrondissement compte même le maire de New York, Michael Bloomberg, parmi les clients réguliers de ses restaurants, preuve qu’on ne vient pas ici juste pour une belle vue sur la skyline de Wall Street.
Le visiteur devra avant tout s’équiper de bonnes chaussures s’il veut s’attaquer au mythique quartier qui a vu naître Woody Allen ou Lou Reed. Il faut dire que même si une quinzaine de lignes de métro surélevées s’entrelacent au-dessus de ses rues, la superficie de Brooklyn reste plus de trois fois supérieure à celle de Manhattan.
Jardins vivants
Le marcheur aguerri n’hésitera pas à traverser le pont de Brooklyn à pied pour une randonnée urbaine d’une heure au-dessus de l’East River. Départ: Chinatown; arrivée: Brooklyn Heights. Ici, les ruelles ombragées de verdure et les maisons de briques rouges du XVIIIe siècle offrent un agréable contraste par rapport aux perspectives écrasées des longues avenues qui quadrillent le reste de l’arrondissement.
Entre les piliers qui soutiennent le pont subsiste une atmosphère de village parsemé de restaurants végétariens et de bars aux terrasses ensoleillées. Au bord de l’eau, les écoliers découvrent la nature du Brooklyn Bridge Park, alors que d’autres profitent du calme environnant pour méditer.
À quelques encablures de là, une fois passé l’embarquement des navettes Fulton qui relient Brooklyn à Wall Street depuis le XVIIe siècle, les anciens docks de la New York Docks Company, la plus importante compagnie de fret au monde au début du siècle dernier, sont peu à peu réhabilités et donnent naissance à d’incroyables jardins vivants.
Sur cette ancienne friche industrielle, la Ville a aménagé une colline verdoyante, creusé des bassins et planté plus de 500 arbres, tilleuls, chênes ou magnolias. Dans cette bulle de verdure, chacun se laisse aller à jouer, bronzer, lire ou pratiquer le yoga. Et ce n’est que le début. Déjà, une piste cyclable relie le Pier 1 au Pier 6 avec ses terrains de volley et ses jeux d’eau.
Bientôt, les plateformes 2 à 5 seront aménagées, créant ainsi un immense jardin au bord de l’eau, long de plus de deux kilomètres.
Baby-boom
Prochaine destination: Borough Park, au coeur de la communauté juive orthodoxe. Un demi-million de juifs résident à Brooklyn et un peu plus du tiers d’entre eux se considèrent comme orthodoxes. Les quartiers de Crown Heights, Park Slope ou Williamsburg hébergent également de larges communautés hassidiques, mais c’est à «Boro Park» que l’immersion est totale.
Dans un quadrilatère qui s’étend entre la 11e, la 18e, la 40e et la 60e, et tout particulièrement le long de New Utrecht Avenue, on parle avant tout yiddish. Ici, les hommes arborent le rekel, ce long manteau noir, et portent le shtreinel, une tuque de fourrure, ou un large chapeau de feutre noir. Les jeunes garçons exhibent fièrement leurs payos, ces petites mèches en spirales de chaque côté de leur kippa, alors que leurs mères gèrent les manoeuvres des poussettes.
Le taux de natalité de Borough Park est exceptionnel, selon TheNew York Sun, alors que les naissances sont en déclin partout ailleurs dans la ville. Déjà, en 2004, un article du New York Post avait consacré le quartier comme la «capitale du babyboom de la grosse pomme». À l’époque, 12 enfants y naissaient quotidiennement et il est probable que ce taux ne fasse qu’augmenter.
Avec deux millions et demi d’habitants, Brooklyn est le plus peuplé des cinq boroughs, les arrondissements de New York. Si Brooklyn était une ville autonome, ce serait la quatrième plus grande du pays et sans doute une des plus métissées. Juifs et musulmans y travaillent ensemble, Latinos et Afro-Américains s’y côtoient et les descendants d’Irlandais, de Syriens ou de Chinois y font leur épicerie côte à côte. Au gré des discussions, il n’est pas rare de s’entendre annoncer: «Dans ce quartier, on parle 90 langues, vous savez.»
Entre voisins
Les premiers immigrants néerlandais, fondateurs de la ville de Breukelen au milieu du XVIIe siècle, l’avaient déjà compris et leur devise orne toujours le drapeau de l’arrondissement: «Dans l’unité est la force.» Preuve en est: l’une des épiceries kasher les plus populaires de Borough Park, le Unity Food Market, est tenue par un Turque musulman, Iskander Iskun, et juifs et musulmans s’y côtoient pour faire leurs courses.
Plus que tout, c’est une bonne dose de pragmatisme à l’américaine qui unit toutes les cultures de Brooklyn selon un modèle plus proche du multiculturalisme canadien que du melting-pot des États-Unis. «Ici, nous vivons dans l’endroit le plus diversifié au pays. Même si chaque communauté conserve son identité propre, nous restons voisins, alors le dialogue est inévitable», confie le rabbin Serge Lippe.
«Au bout du compte, nous sommes tous citoyens américains», résume Habib Joudeh, pharmacien d’origine palestinienne installé sur la 5e Avenue, dans le quartier de Bay Ridge. C’est ici, ainsi que dans les quartiers de Midwood ou de Kings Bay, plus au sud, que l’atmosphère se fait moyen-orientale, avec nombre d’épiceries halal et de restaurants turcs ou pakistanais.
Avec des immigrants du Pakistan, de Syrie ou du Liban, la communauté musulmane est celle qui affiche le plus important taux de croissance à New York. Le tiers d’entre eux, soit 200 000 personnes, résident à Brooklyn où l’on recense presque une cinquantaine de mosquées.
Brooklyn plage
Avenue J, ligne B, direction sud. Arrêt Brighton Beach, également connu sous le surnom de «Little Odessa» en référence à la forte population russophone du quartier. Il règne ici une atmosphère mélancolique, propre à la fois aux stations balnéaires et à l’âme slave qui imprègne les lieux.
L’an dernier, Brighton Beach est devenue le terrain de jeux d’une télé-réalité de la chaîne américaine Lifetime. L’émission Russian Dolls, littéralement «Les poupées russes», proposait de suivre les trépidantes péripéties quotidiennes d’Anastasia, Sveta ou Renata, de jeunes et belles (et riches) Russo-Américaines de Brighton Beach. Cet «accès inédit à l’une des communautés les plus mystérieuses des États-Unis», selon ses producteurs, a évidemment connu un succès immédiat dans le quartier, même si on a reproché au programme d’enfoncer le clou du cliché ethnique.
Les quartiers sud de l’arrondissement, c’est Brooklyn plage, un endroit où l’on vient pour oublier ses soucis, se détendre ou s’amuser. Depuis Manhattan, le trajet en métro prend facilement plus d’une heure, mais c’est loin de décourager les plagistes.
Une visite à Coney Island un 4 juillet, jour de la fête nationale et du concours du plus gros mangeur de hot-dogs, sera soit une erreur monumentale, soit une expérience unique, question de point de vue. Le mythique parc d’attraction tient autant de la foire populaire que du marché aux puces miteux, avec ses stands de vêtements bon marché et ses concours de danse d’un côté, puis ses attractions foraines de l’autre.
Grande roue, montagnes russes et hot-dogs constituent un trio inévitable (dans cet ordre, de préférence). Bien sûr, le visiteur curieux pourra également investir dans un billet à 10 $ pour admirer les performances du «Pingouin», un nain sans bras (mais avec des mains) avec sa langue fendue, ou de «Serpentina», une amazone dresseuse de boas et contorsionniste... À moins, évidemment, que vous ne préfériez vous joindre à la foule nombreuse qui cuit sur la plage et qui marine dans l’océan.
En soirée, regagnez le nord de l’arrondissement, à la limite du Queens, pour une soirée tranquille à Williamsburg, la nouvelle Mecque des hipsters. Ce quartier industriel est en pleine transition et on y découvre un étrange mélange de hangars et d’usines plus ou moins actives, avec des épicerie bio, des galeries d’art contemporain et des bars à vin. C’est ici que les artistes ont commencé à se réfugier dans les années 90, lorsque les loyers de SoHo ou de l’East Village sont devenus trop élevés. C’est ici qu’il faut s’aventurer pour découvrir les musiciens indépendant de demain.
Ensuite, vous devrez vous poser la question: ligne L pour Manhattan ou... rester à Brooklyn?
En vrac
Transport: le bus depuis Montréal, aller-retour, coûte 136 $ avec la compagnie Greyhound.
Hébergement dans Williamsburg: New York Loft Hostel, nylofthostel.com. Dortoirs spacieux ou chambres privées à partir de 40$ la nuit.
Renseignements: wagmag.org, pour toutes les sorties culturelles de l’arrondissement; visitbrooklyn.org, le site officiel de l’arrondissement.
Restaurants: Café Orwell, 247 Varet St., pour un café et un large choix de bagels garnis. Brooklyn Natural Foods, 49 Bogart St. Épicerie bio, locale, avec bières de microbrasseries et sandwichs sur le pouce. Lieu de réunion pour artistes et musiciens.















