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    En roulotte dans l'Eire ouverte

    11 septembre 2010 |Lio Kiefer | Voyage
    Une semaine de roulotte en Irlande, c’est une semaine de délivrance routinière, avec cheval à l’appui.<br />
    Photo: Isabelle Chagnon Une semaine de roulotte en Irlande, c’est une semaine de délivrance routinière, avec cheval à l’appui.
    Les essieux se mirent en branle. Ce matin-là, l'air était frais. Miky tirait la roulotte. Il a cligné de l'œil et poussé un hennissement de reconnaissance lorsqu'on a dit «bye-bye» aux dizaines de sansonnets qui nous avaient précédemment volé des morceaux de pain. La journée commençait, l'Eire était ouverte.

    Sentiment de liberté, de non-appartenance, de différence... Une semaine de roulotte en Irlande, c'est une semaine de délivrance routinière, avec cheval à l'appui. On a eu de la chance aussi: l'Irlande étant réputée pour son herbe verte, ses taxis mauves et ses pluies fréquentes, cela n'était pas au rendez-vous. Une seule averse en huit jours (la nuit) et une matinée maussade en montagne. Pas un seul taxi sorti d'un film d'Yves Boisset et l'herbe avait quelques rousseurs qui indiquaient que, là aussi, la météo n'est plus ce qu'elle était.

    Voici une région faite pour la balade: pour l'errance entre pierres celtiques, pour la rencontre des routes étroites ou enlacées, pour le repos des pierres tombales, pour les nuits étoilées que chantent certains pubs, pour les rêves éveillés en bord de route. Wicklow, à moins d'une heure de Dublin, c'est tout cela. À pied, à vélo ou à cheval...

    C'est l'équidé avec roulotte qui nous a séduits. Une sorte de camping ambulant, de nomadisme organisé. Nous avons hérité de Miky, un charmant Irish Draught de 15 ans. Le Wicklow Way, les embruns du bord de mer, le pub de Ballinaclash, les grands prés et les hauteurs de Glenmalure, il les connaît par coeur.

    Pendant tous nos trajets (de 10 à 16 kilomètres par jour), Miky s'arrêtera sur une fougère qu'il saura être poussée dans la quinzaine — une fougère en forme de trèfle: un peu nationaliste, le Miky —, hennissement à Julius, l'Alezan prétentieux de Rathdrum, ou à Berty, la vache complaisante de Meetings the Waters. On dirait même que Miky est équipé d'un GPS avec obstacles à éviter, ovins à ignorer et routes à suivre. Et tout cela sans programmation préliminaire.

    Miky fait partie de la trentaine de chevaux que gère Mary Clissman dans son centre de Cronybyrne, près de Rathdrum, en plein centre du comté de Wicklow.

    En arrivant au centre, on nous montre un cheval, un harnachement complet et une roulotte, avec participation aux exercices. C'est ainsi qu'on a hérité de Miky, parfait, paraît-il, pour nous. Il aime les filles (deux), les fortes voix (une), les chansons quétaines (deux), les discours nationalistes (un), les herbes folles (deux), le chocolat (un), les mots tendres (deux) et les solides accolades (une).

    On dort (trois) et on fait la cuisine (un) dans la roulotte. Un lit double escamotable, deux lits simples superposés escamotables servant aussi de divan ou de lit double.

    Une table escamotable pour manger ou pour lire. Des rangements pour les vêtements. Des tiroirs pour les denrées sèches, la vaisselle et les ustensiles. Deux casseroles, une poêle, deux théières, deux ronds de gaz propane, ce dernier servant aussi pour les deux lampes de la roulotte.

    Une glacière? (S'en procurer une, ronde, pliable.) Les toilettes et salles de bains? (Pour les toilettes, la nature n'est pas hostile et les cachettes sont nombreuses.) Pour les douches, il faudra attendre les haltes nocturnes (pubs ou fermettes).

    Avant de s'élancer sur la route, Miss Clismann nous aura laissé à bord des feuilles photocopiées d'un itinéraire possible d'une semaine avec les noms des fermiers, des pubs ou des campings participants, et des dessins à l'appui de parcours fléchés. Cela fait des décennies que Mary fait cela. Une philosophe de la vie, des chevaux et de l'Irlande.

    Et on est partis. Sur les premiers kilomètres, mais aussi pendant toute la route, j'ai pensé aux gitans, aux gens du voyage. Au moment où le mari de Carla et accessoirement président de la France fait la chasse aux Roms (qui ont certes abandonné la roulotte pour le VR Mercedes), la trace des gitans, des tziganes, des Roms, est remontée à ma surface historique.

    Ils s'appellent les Pavee (ce qui signifie «marchands» en irlandais) et ce sont les gens du voyage en Irlande. Pas des tziganes mais des descendants des Yéniches. Ils sont apparus au XVIe siècle en Irlande, fuyant les persécutions en Grande-Bretagne. On disait d'eux qu'ils avaient été condamnés par Dieu à errer sur les routes puisqu'ils avaient fabriqué le quatrième des clous qui servirent à crucifier le poète juif.

    Ils occupèrent les métiers de rémouleurs, ferblantiers, étameurs, journaliers, marchands de chevaux, brocanteurs, et arrivèrent assez facilement à se mélanger à la population existante à bord de leurs roulottes.

    Ces maisons mobiles étaient considérées comme des laboratoires de curiosités. Même la religion ne leur était pas vraiment opposée. C'est aux tziganes qu'on en voulait, car ils pratiquaient la cartomancie et la chiromancie et qu'ils parlaient un dialecte. Les Pavee parlaient l'irlandais, avec quelques mots secrets dans la conversation.

    On appelait les Pavee, les étranges, et les tziganes, les étrangers. Tous jouaient de la musique avec les sonorités des musiques de l'est qui s'accordaient à celles de l'Irlande.

    Beaucoup d'entre eux ont émigré vers le Canada et les États-Unis pendant la famine de 1840.

    Pour une version contemporaine des Pavee en Irlande, le film Snatch, avec Brad Pitt, constitue un excellent documentaire.

    Revenons à nos moutons...

    On en a vu des centaines et des centaines chaque jour, certains ayant déjà accepté leur tonte d'automne, d'autres repoussant sans trop d'espoir le jour du coiffeur. Pour avoir eu, un soir, une conversation d'enclos, disons que le mouton et la brebis préfèrent une tonte effrontée à une mort subite et précoce, avec comme label posthume côtelette nappée de menthe sur une table d'hôte.

    Et c'est le trajet dans son ensemble qui est merveilleux. Du 4km/h sur le plat, moins dans les montées et les descentes. On a le temps de ramasser des mûres, de prendre des photos, de faire un arrêt pipi... Miky sait attendre. S'il faut s'arrêter plus longtemps (épicerie, pharmacie ou autre), on peut ôter la roulotte de Micky sans enlever le harnais.

    Il faut quelquefois descendre de la roulotte pour éviter une charge trop importante au cheval. Et lui offrir un peu d'eau en milieu de parcours ou un brin d'herbe qu'il n'a pas reconnu.

    Le matin, c'est avec un seau d'avoine que le déclic du départ est amorcé (avec Miky, on avait juste à agiter le seau et il arrivait). Ensuite, harnachement au complet avec oeillères, mors, selle, harnais, rênes, licol). Et la journée s'installe. Et son défilé de petits détails rustiques. Les gens rencontrés sont sensibles à la cause. Un signe de la main, un hello de circonstance, un «Do you want some help?» de première mouvance ou un «The ground is there» de dernière instance sont tous les jours présents.

    Dans les montagnes, les aigles. Dans les buissons, des sansonnets. Près des églises, des hirondelles. Près des peupliers, des pigeons. Des poules caractérielles, des coqs polygames, des chèvres anarchiques, quelques bovins distingués, des ânes insolents et des chevaux par centaines.

    Quant aux moutons, ils bêlent.

    Tout est toujours paisible. L'Eire est ouverte. Pour s'en convaincre, un proverbe gitan: «Avant que ne viennent la haine et la bagarre, accroche ta roulotte à ton cheval et pars!»

    ***

    En vrac

    • Pour se rendre en Irlande, Air France: tous les jours, avec bonnes correspondances d'horaires de Paris à Dublin. Mais en ce moment, à cause des travaux d'agrandissement de Roissy, visite obligatoire du back stage en autobus quand on change de terminal. Prévoir au moins un peu plus d'une heure de décalage dans l'horaire pour se jeter dans un autre appareil). www.airfrance.ca.

    • En saison (jusqu'à la fin de septembre), Air Transat propose Montréal-Dublin sur une base hebdomadaire. www.airtransat.com.



    • Pour une location de voiture, toutes les compagnies internationales sont représentées à l'aéroport de Dublin. En août dernier, nous avons utilisé Sixt pour de meilleurs tarifs: 180 $ par semaine pour une Passat VW automatique. Prenez une automatique, car vous conduisez à gauche mais votre volant est à droite. Passer les vitesses de la main gauche accroche une difficulté supplémentaire à notre concentration routière. Le litre d'essence sans plomb le moins cher trouvé en Irlande: 1,99 $ (au Super Value de Clonakilty).

    • Des livres à lire, des sites à parcourir: Les Roulottes, de J. Bayol, chez Aubunel. Dany, Yéniches, derniers nomades d'Europe, de Chrisatina Bader, chez l'Hermittan. Champion of the world, de Roald Dahl, chez Puffin Books (en anglais pour les enfants). Irish Traveler's Movement: www.itmtrav.ie, ainsi que Les Pavee d'Irlande: www.paveepoint.ie.

    • Un blogue sur le cheval en Irlande: www.equestrianireland.blogspot.com. La région de Wicklow: www.visitwicklow.ie.



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    Collaborateur du Devoir
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