Coup de fougue - Plier bagage pour tâter de l'inconnu
Photo : Agence France-Presse Olivier Laban-Mattei
S’il permet de prendre une pause de sa routine, le long périple place surtout le voyageur au cœur d’une aventure dont il est lui-même le héros.
Il y a six ans, j'avais assez d'économies pour m'acheter un ordinateur portable ou changer de vie. Mon cœur n'a pas balancé bien longtemps. J'ai quitté la rive sud de Québec pour une métropole dont je ne connaissais que La Ronde et le Stade olympique.
Attirée par la grisante sensation d'inconnu, et par le besoin de changer d'air, j'ai embarqué le sofa limette et le chat soigné aux antidépresseurs dans la fourgonnette avant de mettre le cap au sud par la 20. Ce n'est pas aussi exotique que de partir au Paraguay avec 20 $ en poche, mais bon, on a les extravagances qu'on peut.
Pour changer d'air, j'aurais préféré aller manger en Italie, prier en Inde et aimer à Bali. C'est très excitant et ça donne même des livres à succès. Mais rien n'est perdu, un jour il y aura peut-être en librairie un Change, crie, fais-toi voler ton vélo trois fois en un an inspiré de mon exil montréalais. Avec Sophie Cadieux au lieu de Julia Roberts dans la version pour le grand écran. On jase, là.
Si c'est pour le bien de la patrie
Si j'avais consulté le site du Lonely Planet Passport, où on indique en lettres capitales géantes «DO SOMETHING GREAT FOR YOUR COUNTRY. LEAVE.» (Fais quelque chose de bien pour ton pays. Part.), j'aurais peut-être succombé et suivi ce flot qui a entraîné mes amis dans ce tourbillon des odyssées vers les contrées éloignées.
Dès que le sujet du voyage est abordé autour de la table, ils sont piqués au vif. Quand ils ne connaissent pas un proche qui s'est déjà exilé, ce sont eux qui sont déjà partis. Pour l'ami Simon, 24 ans à l'époque, nouveau fonctionnaire et Tanguy devant l'Éternel, c'était pour se remettre d'une sale rupture. Et d'un job à temps plein qui le faisait hyperventiler à la seule pensée que sa permanence l'engageait pour la vie. Il est parti six mois en Australie. Ce furent les meilleurs moments de sa vie, affirme-t-il aujourd'hui.
Mon amie Laurie a trouvé la rédemption après des vendanges en France. À 20 ans, rongée par les ulcères, l'épilepsie et un mal-être persistant que même de puissantes doses de médicaments ne parvenaient pas à soulager, elle sentait que son corps avait 85 ans avant le temps. «J'savais pas comment me sauver la vie, même les médecins ne pouvaient rien pour moi, se souvient-elle six ans après son voyage. Mon seul pouvoir était de tout arrêter. De m'abandonner à la mort, loin de mes proches.» Elle est débarquée par surprise chez moi, un an après son départ pour les vignes, les joues roses et sept kilos de santé en plus. C'est plutôt la vie, qui l'avait rattrapée. «La peur est ce qui nous limite le plus. La seule façon de la supporter lorsqu'elle nous envahit est de lui succomber», dit-elle.
Cette peur est ce qui motive à partir la jeune comédienne Andrée Gibeau. À la merci des contrats et surnuméraire dans un service à la clientèle, ex-blonde au coeur brisé et nouvelle locataire d'un appartement qu'elle n'a même pas envie de peindre ni d'aménager, la jeune femme veut vivre à fond maintenant, avant de crouler sous les obligations d'épargne et les couches à changer. «C'est le moment. Je n'ai pas envie d'attendre que le presto saute», dit-elle. D'ici la fin de 2010, elle s'abandonnera à l'inconnu de Vancouver. Un aller simple en autocar, sans date de retour.
L'ancienne coloc Aurélie débarquait ce mardi de la Crête, après un an de virée en Europe. Elle a tout quitté pour vivre dans ses valises, après avoir éparpillé ses livres et quelques meubles chez des amis, un peu partout dans la métropole. «Je suis partie pour voir ce qu'il me manquait dans la vie.»
Le chaos... Puis après?
Le périple est motivé par plusieurs raisons. Décâlisser. Renaître. Sentir la vie couler de nouveau dans ses veines. Voir. Apprendre. Oublier. Chercher. Se défier. Mourir. Trouver le plaisir. Voir ailleurs si on y est et espérer s'y trouver.
S'il devait résumer par un terme l'idéal qui anime l'homme à se pousser, l'auteur Sébastien Jallade choisirait celui de «quête d'identité». «Elle est à la source de nos départs et abreuve le nomadisme de ce nouveau siècle par un simple axiome: "Je suis libre de devenir ce que je veux être" [...] et l'errance est une tension nécessaire à la construction de l'individu», écrit-il dans L'Appel de la route: petite mystique du voyageur en partance. «Partir, c'est accepter le chaos de notre existence.»
Ils n'ont toutefois rien inventé du voyage, pas plus que l'auteure d'Eat Pray Love, Élizabeth Gilbert, n'a inventé le ressourcement gastro-spirituo-machin pour copines friquées. Les départs de Simon, d'Andrée, d'Alexandra et d'Aurélie s'insèrent dans ce qu'on appelle un «gap year travel» dans le jargon touristique, une période de transition lors d'une fracture dans la routine du quotidien, que celle-ci soit scolaire, professionnelle ou amoureuse. Les étudiants ont fait exploser sa popularité dans les années 1990, mais ce type de voyage à long terme existe en fait depuis la fin des années 1940, «où l'on voyait d'un bon oeil que les jeunes partent explorer la planète dans l'objectif de s'ouvrir et d'améliorer les chances de paix mondiale», écrivait Claude Péloquin, analyste en chef au Réseau de veille en tourisme de la Chaire de tourisme Transat en 2006.
Cette période de transition est souvent associée à l'année que prennent les étudiants entre deux étapes scolaires. Il y a aussi le terme «sabbatique» qui définit le congé sans solde pour réaliser un projet de voyage. Michel Archambault, titulaire de la Chaire de tourisme Transat de l'Université du Québec à Montréal, préfère quant à lui l'idée de «faire le pont» entre deux moments de la vie.
Après une rupture, c'est le moment de réaliser son rêve d'aller voir du pays, de se ressourcer pour gérer des moments difficiles. Surtout que les valeurs des générations X et Y diffèrent de celles des baby-boomers, reconnaît le professeur à l'École des sciences de la gestion. «Pour les jeunes, c'est la vie et le plaisir qui prédominent sur le travail, et ils sautent sans remords sur les occasions qu'ils ont de pouvoir profiter d'un temps d'arrêt.» C'est sans surprise qu'il affirme qu'ils sont beaucoup plus nombreux à prendre une pause qu'il y a 15 ou 20 ans. Selon les statistiques du Print Measurement Bureau, ils sont 70 000 Québécois à avoir vécu dans leurs valises pour un voyage de plus de trois mois sur une période d'un an, entre 2008 et 2010.
Il ne s'agit pas que de jeunes fous dans la vingtaine en proie à un mal-être profond, ou de retraités qui ont désormais la vie devant eux pour réaliser leurs projets qui prennent le large. Interrogé sur le voyage à long terme, Claude Péloquin saisit l'occasion pour me glisser un mot de sa récente aventure en famille. Il a profité des trois mois de congé parental à la naissance de son second enfant pour louer un camping-car, embarquer les petits et traverser les États-Unis. «Ça semble téméraire, avec un nouveau-né sous les bras, mais en fait, c'est assez facile, et au fond, la roulotte, c'est un peu comme à la maison. C'était vraiment pas le Tiers-Monde!», raconte-t-il.
Granos utopistes, nouveaux parents, professionnel avec fonds de retraite, lave-vaisselle ultrasilencieux et BMW dans l'entrée... qui a besoin d'une pause et veut vraiment voyager saisit l'occasion au vol. Dans les années 1960, la génération Beatnik découvrait le monde. Aujourd'hui, le globe entier s'exhibe sur Google Earth et la planète Web, il se construit dans les livres, au cinéma. Dans notre imagination. Il ne demande qu'à être exploré, pour qu'on puisse passer de la fiction à la réalité.
Épilogue
Le lendemain de son retour de l'Europe, Aurélie n'a pas chômé car elle trouvait déjà un nouvel appartement où s'ancrer. Elle a oublié son ex, va cruellement me dépouiller de sa chaise de lecture entreposée dans mon salon et se meurt pour une poutine. Un retour aux choses simples, quoi.
Quant à Laurie, elle a attrapé la bougeotte, et elle est partie quatre fois en long voyage depuis. Cet hiver, c'est vers l'Inde qu'elle filera pour un an. Mourir ne lui fait plus envie. Dieu merci.
À son retour, Simon est revenu riche d'une confiance en lui renouvelée. Il a quitté le cocon familial pour un trois et demie, a repris un temps avec son ex. Il a ajouté un second bac à son arc et changé de domaine, mais regrette sa carrière d'écrivain manquée. Il n'a jamais terminé son autofiction 183 jours Down Under, en hommage à l'Australie et à la dépression. Il est un insatisfait chronique, mais il a d'autres qualités.
Six ans après mon exil local, en fille de mon époque, j'ai un portable, une nouvelle bicyclette que je ne me suis pas encore fait voler cette année. Mon chat est toujours narcodépendant. De Eat Pray Love, je n'ai aimé que le chapitre «Eat».
Il y a quoi, déjà, à l'extrémité sud de la 20?
***
Quand même ta mère en est frappée
Exaspérée par toutes ces histoires de voyages enivrantes et de vies transformées, j'avais besoin de trouver une oreille attentive chez ma génitrice.
— Est-ce que tu les envies, les gens, de prendre une pause et de partir pour un long voyage, rempli d'imprévu, et de revenir avec plein d'anecdotes extraordinaires, alors que toi, t'as rien à raconter parce que t'as pas bougé?
La génitrice, au bout du fil à Québec, se tord de rire.
— Je suis partie un mois au Maroc, il y a trois ans. J'ai dormi dans des lits où il y avait des coquerelles, utilisé des toilettes dégueulasses, pas pris une douche par soir et sauté d'un train en marche avec une valise de 25 kilos. Alors non, j'envie personne.
— Quoi?! C'était pas un voyage organisé?
— Émilie, tu m'écoutes quand je parle?
— Pas tout le temps, des fois je prends mes courriels en même temps.
Ma mère, cette contradiction de la nature, casanière, maniaque de propreté, qui m'aurait lavée dans un bain de liquide antibactérien si ç'avait été aussi tendance en 1983, serait devenue aventurière? Le choc.
Intarissable sur son voyage, comme la plupart des évadés spontanés, elle me déballe tout. Elle est partie pour tester ses limites. Comme ça. À 48 ans. Seule. En plein désert marocain, elle a même emporté son pyjama fleuri qui sent bon La Parisienne bio et sa trousse de maquillage. L'essentiel, quoi.
— Je suis un peu amateure, comme voyageuse; les filles ont ri de moi au bureau.
— J'avoue. Mais t'as une si belle naïveté.
— Je t'en parle et je réalise que ce mois-là, c'est la plus belle chose que j'ai faite dans la vie.
— Après m'avoir donné la vie?
— Ben. Oui.
Attirée par la grisante sensation d'inconnu, et par le besoin de changer d'air, j'ai embarqué le sofa limette et le chat soigné aux antidépresseurs dans la fourgonnette avant de mettre le cap au sud par la 20. Ce n'est pas aussi exotique que de partir au Paraguay avec 20 $ en poche, mais bon, on a les extravagances qu'on peut.
Pour changer d'air, j'aurais préféré aller manger en Italie, prier en Inde et aimer à Bali. C'est très excitant et ça donne même des livres à succès. Mais rien n'est perdu, un jour il y aura peut-être en librairie un Change, crie, fais-toi voler ton vélo trois fois en un an inspiré de mon exil montréalais. Avec Sophie Cadieux au lieu de Julia Roberts dans la version pour le grand écran. On jase, là.
Si c'est pour le bien de la patrie
Si j'avais consulté le site du Lonely Planet Passport, où on indique en lettres capitales géantes «DO SOMETHING GREAT FOR YOUR COUNTRY. LEAVE.» (Fais quelque chose de bien pour ton pays. Part.), j'aurais peut-être succombé et suivi ce flot qui a entraîné mes amis dans ce tourbillon des odyssées vers les contrées éloignées.
Dès que le sujet du voyage est abordé autour de la table, ils sont piqués au vif. Quand ils ne connaissent pas un proche qui s'est déjà exilé, ce sont eux qui sont déjà partis. Pour l'ami Simon, 24 ans à l'époque, nouveau fonctionnaire et Tanguy devant l'Éternel, c'était pour se remettre d'une sale rupture. Et d'un job à temps plein qui le faisait hyperventiler à la seule pensée que sa permanence l'engageait pour la vie. Il est parti six mois en Australie. Ce furent les meilleurs moments de sa vie, affirme-t-il aujourd'hui.
Mon amie Laurie a trouvé la rédemption après des vendanges en France. À 20 ans, rongée par les ulcères, l'épilepsie et un mal-être persistant que même de puissantes doses de médicaments ne parvenaient pas à soulager, elle sentait que son corps avait 85 ans avant le temps. «J'savais pas comment me sauver la vie, même les médecins ne pouvaient rien pour moi, se souvient-elle six ans après son voyage. Mon seul pouvoir était de tout arrêter. De m'abandonner à la mort, loin de mes proches.» Elle est débarquée par surprise chez moi, un an après son départ pour les vignes, les joues roses et sept kilos de santé en plus. C'est plutôt la vie, qui l'avait rattrapée. «La peur est ce qui nous limite le plus. La seule façon de la supporter lorsqu'elle nous envahit est de lui succomber», dit-elle.
Cette peur est ce qui motive à partir la jeune comédienne Andrée Gibeau. À la merci des contrats et surnuméraire dans un service à la clientèle, ex-blonde au coeur brisé et nouvelle locataire d'un appartement qu'elle n'a même pas envie de peindre ni d'aménager, la jeune femme veut vivre à fond maintenant, avant de crouler sous les obligations d'épargne et les couches à changer. «C'est le moment. Je n'ai pas envie d'attendre que le presto saute», dit-elle. D'ici la fin de 2010, elle s'abandonnera à l'inconnu de Vancouver. Un aller simple en autocar, sans date de retour.
L'ancienne coloc Aurélie débarquait ce mardi de la Crête, après un an de virée en Europe. Elle a tout quitté pour vivre dans ses valises, après avoir éparpillé ses livres et quelques meubles chez des amis, un peu partout dans la métropole. «Je suis partie pour voir ce qu'il me manquait dans la vie.»
Le chaos... Puis après?
Le périple est motivé par plusieurs raisons. Décâlisser. Renaître. Sentir la vie couler de nouveau dans ses veines. Voir. Apprendre. Oublier. Chercher. Se défier. Mourir. Trouver le plaisir. Voir ailleurs si on y est et espérer s'y trouver.
S'il devait résumer par un terme l'idéal qui anime l'homme à se pousser, l'auteur Sébastien Jallade choisirait celui de «quête d'identité». «Elle est à la source de nos départs et abreuve le nomadisme de ce nouveau siècle par un simple axiome: "Je suis libre de devenir ce que je veux être" [...] et l'errance est une tension nécessaire à la construction de l'individu», écrit-il dans L'Appel de la route: petite mystique du voyageur en partance. «Partir, c'est accepter le chaos de notre existence.»
Ils n'ont toutefois rien inventé du voyage, pas plus que l'auteure d'Eat Pray Love, Élizabeth Gilbert, n'a inventé le ressourcement gastro-spirituo-machin pour copines friquées. Les départs de Simon, d'Andrée, d'Alexandra et d'Aurélie s'insèrent dans ce qu'on appelle un «gap year travel» dans le jargon touristique, une période de transition lors d'une fracture dans la routine du quotidien, que celle-ci soit scolaire, professionnelle ou amoureuse. Les étudiants ont fait exploser sa popularité dans les années 1990, mais ce type de voyage à long terme existe en fait depuis la fin des années 1940, «où l'on voyait d'un bon oeil que les jeunes partent explorer la planète dans l'objectif de s'ouvrir et d'améliorer les chances de paix mondiale», écrivait Claude Péloquin, analyste en chef au Réseau de veille en tourisme de la Chaire de tourisme Transat en 2006.
Cette période de transition est souvent associée à l'année que prennent les étudiants entre deux étapes scolaires. Il y a aussi le terme «sabbatique» qui définit le congé sans solde pour réaliser un projet de voyage. Michel Archambault, titulaire de la Chaire de tourisme Transat de l'Université du Québec à Montréal, préfère quant à lui l'idée de «faire le pont» entre deux moments de la vie.
Après une rupture, c'est le moment de réaliser son rêve d'aller voir du pays, de se ressourcer pour gérer des moments difficiles. Surtout que les valeurs des générations X et Y diffèrent de celles des baby-boomers, reconnaît le professeur à l'École des sciences de la gestion. «Pour les jeunes, c'est la vie et le plaisir qui prédominent sur le travail, et ils sautent sans remords sur les occasions qu'ils ont de pouvoir profiter d'un temps d'arrêt.» C'est sans surprise qu'il affirme qu'ils sont beaucoup plus nombreux à prendre une pause qu'il y a 15 ou 20 ans. Selon les statistiques du Print Measurement Bureau, ils sont 70 000 Québécois à avoir vécu dans leurs valises pour un voyage de plus de trois mois sur une période d'un an, entre 2008 et 2010.
Il ne s'agit pas que de jeunes fous dans la vingtaine en proie à un mal-être profond, ou de retraités qui ont désormais la vie devant eux pour réaliser leurs projets qui prennent le large. Interrogé sur le voyage à long terme, Claude Péloquin saisit l'occasion pour me glisser un mot de sa récente aventure en famille. Il a profité des trois mois de congé parental à la naissance de son second enfant pour louer un camping-car, embarquer les petits et traverser les États-Unis. «Ça semble téméraire, avec un nouveau-né sous les bras, mais en fait, c'est assez facile, et au fond, la roulotte, c'est un peu comme à la maison. C'était vraiment pas le Tiers-Monde!», raconte-t-il.
Granos utopistes, nouveaux parents, professionnel avec fonds de retraite, lave-vaisselle ultrasilencieux et BMW dans l'entrée... qui a besoin d'une pause et veut vraiment voyager saisit l'occasion au vol. Dans les années 1960, la génération Beatnik découvrait le monde. Aujourd'hui, le globe entier s'exhibe sur Google Earth et la planète Web, il se construit dans les livres, au cinéma. Dans notre imagination. Il ne demande qu'à être exploré, pour qu'on puisse passer de la fiction à la réalité.
Épilogue
Le lendemain de son retour de l'Europe, Aurélie n'a pas chômé car elle trouvait déjà un nouvel appartement où s'ancrer. Elle a oublié son ex, va cruellement me dépouiller de sa chaise de lecture entreposée dans mon salon et se meurt pour une poutine. Un retour aux choses simples, quoi.
Quant à Laurie, elle a attrapé la bougeotte, et elle est partie quatre fois en long voyage depuis. Cet hiver, c'est vers l'Inde qu'elle filera pour un an. Mourir ne lui fait plus envie. Dieu merci.
À son retour, Simon est revenu riche d'une confiance en lui renouvelée. Il a quitté le cocon familial pour un trois et demie, a repris un temps avec son ex. Il a ajouté un second bac à son arc et changé de domaine, mais regrette sa carrière d'écrivain manquée. Il n'a jamais terminé son autofiction 183 jours Down Under, en hommage à l'Australie et à la dépression. Il est un insatisfait chronique, mais il a d'autres qualités.
Six ans après mon exil local, en fille de mon époque, j'ai un portable, une nouvelle bicyclette que je ne me suis pas encore fait voler cette année. Mon chat est toujours narcodépendant. De Eat Pray Love, je n'ai aimé que le chapitre «Eat».
Il y a quoi, déjà, à l'extrémité sud de la 20?
***
Quand même ta mère en est frappée
Exaspérée par toutes ces histoires de voyages enivrantes et de vies transformées, j'avais besoin de trouver une oreille attentive chez ma génitrice.
— Est-ce que tu les envies, les gens, de prendre une pause et de partir pour un long voyage, rempli d'imprévu, et de revenir avec plein d'anecdotes extraordinaires, alors que toi, t'as rien à raconter parce que t'as pas bougé?
La génitrice, au bout du fil à Québec, se tord de rire.
— Je suis partie un mois au Maroc, il y a trois ans. J'ai dormi dans des lits où il y avait des coquerelles, utilisé des toilettes dégueulasses, pas pris une douche par soir et sauté d'un train en marche avec une valise de 25 kilos. Alors non, j'envie personne.
— Quoi?! C'était pas un voyage organisé?
— Émilie, tu m'écoutes quand je parle?
— Pas tout le temps, des fois je prends mes courriels en même temps.
Ma mère, cette contradiction de la nature, casanière, maniaque de propreté, qui m'aurait lavée dans un bain de liquide antibactérien si ç'avait été aussi tendance en 1983, serait devenue aventurière? Le choc.
Intarissable sur son voyage, comme la plupart des évadés spontanés, elle me déballe tout. Elle est partie pour tester ses limites. Comme ça. À 48 ans. Seule. En plein désert marocain, elle a même emporté son pyjama fleuri qui sent bon La Parisienne bio et sa trousse de maquillage. L'essentiel, quoi.
— Je suis un peu amateure, comme voyageuse; les filles ont ri de moi au bureau.
— J'avoue. Mais t'as une si belle naïveté.
— Je t'en parle et je réalise que ce mois-là, c'est la plus belle chose que j'ai faite dans la vie.
— Après m'avoir donné la vie?
— Ben. Oui.
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