Dakar
Une métropole tissée serré en noir et black mais pointillée de blanc
La Maison des esclaves.
De toutes les grandes villes africaines, Dakar est l'une des plus agréables à parcourir et l'une des plus sûres à explorer, qu'on soit Lébou, Papou ou Toubab. Petit rallye intérieur dans la capitale du Sénégal.
Dakar — Chaque fois que je découvre une grande cité d'Afrique noire, ma nausée abonde: je ressens un profond dégoût, j'éprouve un malaise intense, je reçois un cloaque en plein visage. Car peu importe la ville, elle est toujours garnie d'une ceinture d'ordures, d'un collier de détritus, de tas de sacs de plastique qui gravitent dans son orbite comme autant de sales satellites.
Comme si l'air n'était pas assez chargé de gasoil, des feux s'allument ici et là, consumant ces monceaux d'immondices, souillant davantage l'atmosphère déjà viciée. Pourtant, j'aime y retourner, comme pour m'infliger un électrochoc de réalité et secouer le cocotier de mon confort de Nord-Américain tout replet de fatuité.
Avec les mégapoles indiennes, les grandes villes africaines sont la parfaite illustration du cauchemar et du désespoir de l'humanité, l'illustration extrême de son déclin: elles sont la poubelle du monde sans son couvercle, le tapis qu'on soulève pour y envoyer la poussière. Et le périmètre immédiat de Dakar — comme cette banlieue glauque qu'est Rufisque ou le quartier de Médina Gounass, à Guédiawaye — n'échappe pas à cette règle. Sauf que le coeur de Dakar, lui, bat plus proprement.
Capitale de l'un des pays les plus démocratiques du continent, métropole tissée serré en noir et black mais pointillée de blanc, Dakar fait figure d'exception en Afrique noire: avec Le Cap, elle réunit probablement le meilleur (ou le «moins pire») de l'Afrique urbaine, une certaine sûreté en sus, malgré trois millions d'âmes.
L'essentiel du centre-ville et le chic quartier historique du Plateau sont presque proprets, Point E et le quartier huppé des Almadies le sont carrément, et dans les zones plus désoeuvrées, ce sont les Dakarois eux-mêmes qui sont presque toujours impeccables, comme s'ils passaient leurs soirées à repasser leur boubou et à amidonner leur chemise. En fait, seuls les talibés, ces étudiants en religion poussés à la mendicité par leur marabout qui s'en met plein les poches, sont parfois moins bien nippés.
Ville vivante, vivace, dynamique et dynamisante, capitale grouillante et envahissante tétanisée par ses embouteillages, Dakar amalgame un peu d'Europe dans beaucoup d'africanité, dans un cadre ici colonial, là moderne, mais sans pour autant être rebutant, comme c'est trop souvent le cas en milieu urbain africain. «Entrer au Sénégal, c'est rencontrer l'Afrique sans quitter tout à fait ses repères», écrivait Jean-Christophe Rufin, ambassadeur de France, dans le magazine Géo. Et nulle part ailleurs qu'à Dakar cette assertion ne se vérifie-t-elle autant.
Ponctuée de quelques tours au centre-ville, construite sur le splendide site de la presqu'île du Cap-Vert qui avance comme un poing dans la mer, Dakar est allègrement gantée de béton en son pourtour, y compris le long de certaines plages comme celle, odieusement polluée, de Hann. Ces dernières années, l'étalement urbain est allé avaler ce qui restait de bleds et de hameaux autour de la ville, et le développement immobilier est passé du rythme effréné au triple galop en raison de l'exode rural et du blanchiment d'argent, assurent plusieurs.
Une invraisemblable flambée des prix s'en est suivie, suscitant du coup convoitise et corruption, ce qui n'est pas sans créer quelque remous auprès des Lébous, ces Wolofs de Dakar qui se considèrent comme les propriétaires terriens coutumiers de la presqu'île du Cap-Vert. Du reste, dès qu'on sort de la ville, de pauvres baobabs sont emmurés vifs par ceux qui marquent leur territoire en érigeant aléatoirement un muret de brique, de peur de voir leur propriété squattée.
Toubab or not toubab
Comme partout en Afrique, le clivage est drastique et dramatique entre les friqués, qu'ils soient Sénégalais ou toubabs (les Européens et leurs descendants), et les innombrables indigents, l'écart entre les deux ne cessant évidemment de croître. Un monde irréel sépare ainsi les Wadocrates (proches du président Wade) qui s'offrent un pied-à-terre au Waterfront, tout nouveau développement huppé des Almadies, et les Goorgorlu, ces débrouillards paumés qui vendent de tout au péril de leur vie aux abords des voies ferrées.
Il faut dire que la crise est entrée de plein fouet dans les flancs d'un Sénégal qui était déjà à bout de souffle: sur 177 pays dont l'indice de développement humain a été mesuré, celui de Léopold Sédar Senghor arrive 156e derrière Haïti, le Zimbabwe et le Togo, tandis qu'un habitant sur deux vit avec moins d'un dollar par jour, rapporte l'ONU. Le pétrole et les denrées sont beaucoup plus chers, les emplois se raréfient et... la colère gronde. «Je les trouve très patients, les Sénégalais: je suis surprise de voir qu'ils ne se soient pas encore révoltés!», constate Ginette Pineau, une Française qui vit à Dakar depuis 32 ans.
Pendant ce temps, le président Abdoulaye Wade a bradé des terres du domaine public pour assurer les 15 millions d'euros nécessaires à l'érection d'une monumentale statue de bronze, d'un goût douteux et de style vaguement soviétique —- le maître d'oeuvre est une société nord-coréenne! — , pour symboliser «cette Afrique qui s'est libérée de plusieurs siècles d'emprisonnement dans les profondeurs abyssales de l'ignorance, l'intolérance et le racisme», de déclamer le président. Pas étonnant que les Dakarois, réputés pour arborer un large sourire, tirent plus souvent la tronche par les temps qui courent.
Comme exutoire à leurs vicissitudes, plusieurs choisissent d'étendre leur tapis de prière vers La Mecque. Déjà musulman à 95 %, ce pays francophone qui a déjà élu un président chrétien, Abdou Diouf, voit son islam jusqu'ici modéré tendre vers un certain durcissement. «Les femmes se couvrent de plus en plus et l'assistant de mon fils médecin, qui est devenu imam, organise désormais des séances de prières dans la rue, devant la clinique», explique Ginette Pineau.
Cela dit, ce n'est pas demain la veille que Dakar sera Mogadiscio, loin s'en faut. Même qu'elle demeure l'une des villes les plus ouvertes et les plus festives d'Afrique. Rompue à l'art de vivre, elle nous régale pour trois fois rien à table, s'anime le soir sur les terrasses bien arrosées du quartier montant de Sicap Baobab, et nous tient éveillé jusqu'aux aurores: suffit de se pointer un soir dans une boîte à la mode des Almadies pour réaliser que le mbalax, cette musique qui entraîne des danses déjantées, vous malaxe les rotules avant de vous jeter sur les genoux. Et quand on veut reconnecter ses neurones après de rudes libations, il ne reste plus qu'à mettre le cap sur la plage de Yoff, un village de pêcheurs qui fleure bon le Dakar d'autrefois, ou, mieux encore, sur l'île de Gorée.
Gorée, l'île des esclaves
«Et maintenant, ouste! Vous avez vu la file d'attente dehors?» Certes, le conservateur de la Maison des Esclaves n'a pas dit ça, mais c'est tout juste, si on considère la façon cavalière avec laquelle il nous a époussetés vers la sortie après 20 minutes de visite. Pas le temps de s'imprégner de l'esprit des lieux — d'ailleurs, y en a-t-il un? —, pas le temps de larmoyer et de s'autoflageller, en tant que descendant de peuples esclavagistes, sur le sort des millions d'esclaves — dont plusieurs milliers auraient transité par ici — expédiés comme des colis vers le Nouveau Monde: c'est qu'il y a du touriste aujourd'hui, alors faites place!
Construite en 1776 par les Hollandais, la ravissante demeure rose qui abrite ce site commémoratif fut l'une des dernières esclaveries de l'île de Gorée, symbole mondial de la traite négrière et accessoirement splendide morceau de terre qui semble à la dérive au large de Dakar, tout en étant partie intégrante de la capitale.
Classée sur la Liste du Patrimoine mondial de l'UNESCO, l'île de Gorée est un pur ravissement à parcourir, avec ses façades ocre et rouge bissap, son crépi usé par les embruns amarinés, ses cascades de bougainvillées qui dégringolent le long des pans de mur, ses puissants effluves de Méditerranée. On navigue à vue sans but précis en se perdant dans son lacis de ruelles, entre les échoppes d'artisans de peinture sur verre, le musée de la Femme Henriette Bathily, le fort d'Estrées et le Castel, perché tout là-haut, au sommet d'une colline de basalte où il fait bon humer les humeurs de la mer et zieuter Dakar de loin.
Autour des anciennes batteries de canons français saccagées après l'indépendance du pays en 1960, une pléthore d'artistes, illuminés ou pas, s'éparpillent. Plusieurs d'entre eux vivent dans une sorte de commune aménagée par la municipalité dans un ancien bunker, comme c'est le cas de Richard Mbengue, un rasta sénégalais qui manucure tous les jours son jardinet où poussent tomates et aubergines. «Mais je ne plante pas de ganja!», s'empresse-t-il de souligner.
En fait, Richard plante surtout des poubelles et des panneaux incitant à la propreté, lui qui gère un programme, subventionné par le Luxembourg, visant à inculquer un brin de civisme environnemental aux Goréens. «Les gens jettent toutes leurs saloperies n'importe où, ils n'ont aucun respect pour l'environnement!», peste-t-il entre deux coups de sarcloir.
Pour sensibiliser ses 1200 concitoyens, Richard Mbengue n'y va pas avec le dos de la binette: il fait du porte-à-porte, monte des kiosques informatifs avec musique live, organise la collecte sélective des ordures et des objets recyclables et s'occupe d'envoyer le tout dans un centre de tri, à Dakar.
Mieux: il veut maintenant exhorter les Goréens à se convertir au compost, l'équivalent d'un saut quantique dans les habitudes de vie sénégalaises. «Pour l'instant, tout ça n'est qu'un projet-pilote, mais je suis convaincu que ce programme est là pour rester, dit-il avec assurance en envoyant ses dreadlocks derrière les épaules. Et quand ça aura marché avec Gorée, je m'attaquerai à Dakar, puis au reste du pays!»
Qui sait, peut-être que grâce à lui, villes et villages du Sénégal seront bientôt exempts de ceintures d'ordures, de colliers de détritus, de tas de sacs de plastique...
***
En vrac
Air France relie quotidiennement Montréal à Dakar, via Paris. www.airfrance.ca.
À voir-visiter-essayer sur place: la route de la corniche, pour saisir toute la superbe du site de Dakar; l'Institut fondamental d'Afrique noire (IFAN), au 1, place de Soweto; les marchés Kermel et Tiléne, ébouriffants d'africanité avec leur encens de Casamance, leur beurre de Karité, leur pain de singe; Thiossane, la boîte de nuit de Youssou N'Dour (Sicap rue 10, dans Médina); Just 4 U, pour assister à de chouettes prestations musicales (avenue Cheikh-Anta-Diop, dans le quartier Point E); Ozio, un bar-lounge pour Dakarois friqués (21, rue Victor-Hugo, dans le centre); Le Récif des Almadies, sur la pointe du même nom, pour s'offrir un bon thiof (poisson sénégalais) en bord de mer.
Pour dormir, l'île de Gorée s'avère tout indiquée, en particulier à l'Hostellerie du Chevalier de Boufflers, près du débarcadère, et à l'Auberge Keur Beer (www.keurbeer.xdir.fr), qui disposent tous deux d'une bonne table.
Située presque au milieu de la côte sénégalaise, Dakar forme un excellent point de chute pour partir à la découverte de tout le pays: elle est à 200 kilomètres de Saint-Louis, splendide petite cité coloniale classée par l'UNESCO, et à 300 kilomètres de la foisonnante Casamance, coeur verdoyant du pays.
Au-delà de Dakar, l'un des périples sénégalais les plus inspirants consiste à s'embarquer sur le Bou el Mogdad, ancien rafiot retapé avec brio et reconverti en navire de croisière. D'octobre à mai, il remonte le fleuve Sénégal entre Podor, ancien comptoir français, et Saint-Louis. Un vrai régal visuel et sensoriel. www.fleuves-du-monde.com, www.compagniedufleuve.com.
À lire: Le Guide du Routard Sénégal + Gambie (2009); le Lonely Planet Sénégal et Gambie, en français (2006); et senegalissimo.wordpress.com, le blogue d'une volontaire québécoise expatriée à Dakar.
L'auteur était l'invité d'Air France.
***
Collaborateur du Devoir
Dakar — Chaque fois que je découvre une grande cité d'Afrique noire, ma nausée abonde: je ressens un profond dégoût, j'éprouve un malaise intense, je reçois un cloaque en plein visage. Car peu importe la ville, elle est toujours garnie d'une ceinture d'ordures, d'un collier de détritus, de tas de sacs de plastique qui gravitent dans son orbite comme autant de sales satellites.
Comme si l'air n'était pas assez chargé de gasoil, des feux s'allument ici et là, consumant ces monceaux d'immondices, souillant davantage l'atmosphère déjà viciée. Pourtant, j'aime y retourner, comme pour m'infliger un électrochoc de réalité et secouer le cocotier de mon confort de Nord-Américain tout replet de fatuité.
Avec les mégapoles indiennes, les grandes villes africaines sont la parfaite illustration du cauchemar et du désespoir de l'humanité, l'illustration extrême de son déclin: elles sont la poubelle du monde sans son couvercle, le tapis qu'on soulève pour y envoyer la poussière. Et le périmètre immédiat de Dakar — comme cette banlieue glauque qu'est Rufisque ou le quartier de Médina Gounass, à Guédiawaye — n'échappe pas à cette règle. Sauf que le coeur de Dakar, lui, bat plus proprement.
Capitale de l'un des pays les plus démocratiques du continent, métropole tissée serré en noir et black mais pointillée de blanc, Dakar fait figure d'exception en Afrique noire: avec Le Cap, elle réunit probablement le meilleur (ou le «moins pire») de l'Afrique urbaine, une certaine sûreté en sus, malgré trois millions d'âmes.
L'essentiel du centre-ville et le chic quartier historique du Plateau sont presque proprets, Point E et le quartier huppé des Almadies le sont carrément, et dans les zones plus désoeuvrées, ce sont les Dakarois eux-mêmes qui sont presque toujours impeccables, comme s'ils passaient leurs soirées à repasser leur boubou et à amidonner leur chemise. En fait, seuls les talibés, ces étudiants en religion poussés à la mendicité par leur marabout qui s'en met plein les poches, sont parfois moins bien nippés.
Ville vivante, vivace, dynamique et dynamisante, capitale grouillante et envahissante tétanisée par ses embouteillages, Dakar amalgame un peu d'Europe dans beaucoup d'africanité, dans un cadre ici colonial, là moderne, mais sans pour autant être rebutant, comme c'est trop souvent le cas en milieu urbain africain. «Entrer au Sénégal, c'est rencontrer l'Afrique sans quitter tout à fait ses repères», écrivait Jean-Christophe Rufin, ambassadeur de France, dans le magazine Géo. Et nulle part ailleurs qu'à Dakar cette assertion ne se vérifie-t-elle autant.
Ponctuée de quelques tours au centre-ville, construite sur le splendide site de la presqu'île du Cap-Vert qui avance comme un poing dans la mer, Dakar est allègrement gantée de béton en son pourtour, y compris le long de certaines plages comme celle, odieusement polluée, de Hann. Ces dernières années, l'étalement urbain est allé avaler ce qui restait de bleds et de hameaux autour de la ville, et le développement immobilier est passé du rythme effréné au triple galop en raison de l'exode rural et du blanchiment d'argent, assurent plusieurs.
Une invraisemblable flambée des prix s'en est suivie, suscitant du coup convoitise et corruption, ce qui n'est pas sans créer quelque remous auprès des Lébous, ces Wolofs de Dakar qui se considèrent comme les propriétaires terriens coutumiers de la presqu'île du Cap-Vert. Du reste, dès qu'on sort de la ville, de pauvres baobabs sont emmurés vifs par ceux qui marquent leur territoire en érigeant aléatoirement un muret de brique, de peur de voir leur propriété squattée.
Toubab or not toubab
Comme partout en Afrique, le clivage est drastique et dramatique entre les friqués, qu'ils soient Sénégalais ou toubabs (les Européens et leurs descendants), et les innombrables indigents, l'écart entre les deux ne cessant évidemment de croître. Un monde irréel sépare ainsi les Wadocrates (proches du président Wade) qui s'offrent un pied-à-terre au Waterfront, tout nouveau développement huppé des Almadies, et les Goorgorlu, ces débrouillards paumés qui vendent de tout au péril de leur vie aux abords des voies ferrées.
Il faut dire que la crise est entrée de plein fouet dans les flancs d'un Sénégal qui était déjà à bout de souffle: sur 177 pays dont l'indice de développement humain a été mesuré, celui de Léopold Sédar Senghor arrive 156e derrière Haïti, le Zimbabwe et le Togo, tandis qu'un habitant sur deux vit avec moins d'un dollar par jour, rapporte l'ONU. Le pétrole et les denrées sont beaucoup plus chers, les emplois se raréfient et... la colère gronde. «Je les trouve très patients, les Sénégalais: je suis surprise de voir qu'ils ne se soient pas encore révoltés!», constate Ginette Pineau, une Française qui vit à Dakar depuis 32 ans.
Pendant ce temps, le président Abdoulaye Wade a bradé des terres du domaine public pour assurer les 15 millions d'euros nécessaires à l'érection d'une monumentale statue de bronze, d'un goût douteux et de style vaguement soviétique —- le maître d'oeuvre est une société nord-coréenne! — , pour symboliser «cette Afrique qui s'est libérée de plusieurs siècles d'emprisonnement dans les profondeurs abyssales de l'ignorance, l'intolérance et le racisme», de déclamer le président. Pas étonnant que les Dakarois, réputés pour arborer un large sourire, tirent plus souvent la tronche par les temps qui courent.
Comme exutoire à leurs vicissitudes, plusieurs choisissent d'étendre leur tapis de prière vers La Mecque. Déjà musulman à 95 %, ce pays francophone qui a déjà élu un président chrétien, Abdou Diouf, voit son islam jusqu'ici modéré tendre vers un certain durcissement. «Les femmes se couvrent de plus en plus et l'assistant de mon fils médecin, qui est devenu imam, organise désormais des séances de prières dans la rue, devant la clinique», explique Ginette Pineau.
Cela dit, ce n'est pas demain la veille que Dakar sera Mogadiscio, loin s'en faut. Même qu'elle demeure l'une des villes les plus ouvertes et les plus festives d'Afrique. Rompue à l'art de vivre, elle nous régale pour trois fois rien à table, s'anime le soir sur les terrasses bien arrosées du quartier montant de Sicap Baobab, et nous tient éveillé jusqu'aux aurores: suffit de se pointer un soir dans une boîte à la mode des Almadies pour réaliser que le mbalax, cette musique qui entraîne des danses déjantées, vous malaxe les rotules avant de vous jeter sur les genoux. Et quand on veut reconnecter ses neurones après de rudes libations, il ne reste plus qu'à mettre le cap sur la plage de Yoff, un village de pêcheurs qui fleure bon le Dakar d'autrefois, ou, mieux encore, sur l'île de Gorée.
Gorée, l'île des esclaves
«Et maintenant, ouste! Vous avez vu la file d'attente dehors?» Certes, le conservateur de la Maison des Esclaves n'a pas dit ça, mais c'est tout juste, si on considère la façon cavalière avec laquelle il nous a époussetés vers la sortie après 20 minutes de visite. Pas le temps de s'imprégner de l'esprit des lieux — d'ailleurs, y en a-t-il un? —, pas le temps de larmoyer et de s'autoflageller, en tant que descendant de peuples esclavagistes, sur le sort des millions d'esclaves — dont plusieurs milliers auraient transité par ici — expédiés comme des colis vers le Nouveau Monde: c'est qu'il y a du touriste aujourd'hui, alors faites place!
Construite en 1776 par les Hollandais, la ravissante demeure rose qui abrite ce site commémoratif fut l'une des dernières esclaveries de l'île de Gorée, symbole mondial de la traite négrière et accessoirement splendide morceau de terre qui semble à la dérive au large de Dakar, tout en étant partie intégrante de la capitale.
Classée sur la Liste du Patrimoine mondial de l'UNESCO, l'île de Gorée est un pur ravissement à parcourir, avec ses façades ocre et rouge bissap, son crépi usé par les embruns amarinés, ses cascades de bougainvillées qui dégringolent le long des pans de mur, ses puissants effluves de Méditerranée. On navigue à vue sans but précis en se perdant dans son lacis de ruelles, entre les échoppes d'artisans de peinture sur verre, le musée de la Femme Henriette Bathily, le fort d'Estrées et le Castel, perché tout là-haut, au sommet d'une colline de basalte où il fait bon humer les humeurs de la mer et zieuter Dakar de loin.
Autour des anciennes batteries de canons français saccagées après l'indépendance du pays en 1960, une pléthore d'artistes, illuminés ou pas, s'éparpillent. Plusieurs d'entre eux vivent dans une sorte de commune aménagée par la municipalité dans un ancien bunker, comme c'est le cas de Richard Mbengue, un rasta sénégalais qui manucure tous les jours son jardinet où poussent tomates et aubergines. «Mais je ne plante pas de ganja!», s'empresse-t-il de souligner.
En fait, Richard plante surtout des poubelles et des panneaux incitant à la propreté, lui qui gère un programme, subventionné par le Luxembourg, visant à inculquer un brin de civisme environnemental aux Goréens. «Les gens jettent toutes leurs saloperies n'importe où, ils n'ont aucun respect pour l'environnement!», peste-t-il entre deux coups de sarcloir.
Pour sensibiliser ses 1200 concitoyens, Richard Mbengue n'y va pas avec le dos de la binette: il fait du porte-à-porte, monte des kiosques informatifs avec musique live, organise la collecte sélective des ordures et des objets recyclables et s'occupe d'envoyer le tout dans un centre de tri, à Dakar.
Mieux: il veut maintenant exhorter les Goréens à se convertir au compost, l'équivalent d'un saut quantique dans les habitudes de vie sénégalaises. «Pour l'instant, tout ça n'est qu'un projet-pilote, mais je suis convaincu que ce programme est là pour rester, dit-il avec assurance en envoyant ses dreadlocks derrière les épaules. Et quand ça aura marché avec Gorée, je m'attaquerai à Dakar, puis au reste du pays!»
Qui sait, peut-être que grâce à lui, villes et villages du Sénégal seront bientôt exempts de ceintures d'ordures, de colliers de détritus, de tas de sacs de plastique...
***
En vrac
Air France relie quotidiennement Montréal à Dakar, via Paris. www.airfrance.ca.
À voir-visiter-essayer sur place: la route de la corniche, pour saisir toute la superbe du site de Dakar; l'Institut fondamental d'Afrique noire (IFAN), au 1, place de Soweto; les marchés Kermel et Tiléne, ébouriffants d'africanité avec leur encens de Casamance, leur beurre de Karité, leur pain de singe; Thiossane, la boîte de nuit de Youssou N'Dour (Sicap rue 10, dans Médina); Just 4 U, pour assister à de chouettes prestations musicales (avenue Cheikh-Anta-Diop, dans le quartier Point E); Ozio, un bar-lounge pour Dakarois friqués (21, rue Victor-Hugo, dans le centre); Le Récif des Almadies, sur la pointe du même nom, pour s'offrir un bon thiof (poisson sénégalais) en bord de mer.
Pour dormir, l'île de Gorée s'avère tout indiquée, en particulier à l'Hostellerie du Chevalier de Boufflers, près du débarcadère, et à l'Auberge Keur Beer (www.keurbeer.xdir.fr), qui disposent tous deux d'une bonne table.
Située presque au milieu de la côte sénégalaise, Dakar forme un excellent point de chute pour partir à la découverte de tout le pays: elle est à 200 kilomètres de Saint-Louis, splendide petite cité coloniale classée par l'UNESCO, et à 300 kilomètres de la foisonnante Casamance, coeur verdoyant du pays.
Au-delà de Dakar, l'un des périples sénégalais les plus inspirants consiste à s'embarquer sur le Bou el Mogdad, ancien rafiot retapé avec brio et reconverti en navire de croisière. D'octobre à mai, il remonte le fleuve Sénégal entre Podor, ancien comptoir français, et Saint-Louis. Un vrai régal visuel et sensoriel. www.fleuves-du-monde.com, www.compagniedufleuve.com.
À lire: Le Guide du Routard Sénégal + Gambie (2009); le Lonely Planet Sénégal et Gambie, en français (2006); et senegalissimo.wordpress.com, le blogue d'une volontaire québécoise expatriée à Dakar.
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