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Tokyo accueillante à sa façon

Le moindre geste du quotidien se transforme en expérience qui sort de l'ordinaire

Jules Richer   15 février 2003  Voyage
Photo Jules Richer
Photo Jules Richer
Mégalopole, ville plus populeuse au monde, décor urbain hyperfuturiste. Avec ses 30 millions d'habitants, Tokyo pourrait être, au premier abord, rébarbative, froide, inhospitalière, un peu inquiétante. Mais il n'en est rien. Tokyo est une mine de découvertes, d'expériences et de sensations pour qui prend le temps de l'apprivoiser.

La capitale japonaise est, à juste titre, l'une des grandes villes mondiales, dans les mêmes ligues que Paris, Londres et New York. Plutôt que de se jeter — par habitude — sur les destinations européennes et américaines pour y obtenir sa dose concentrée d'urbanité, on devrait tourner le regard et les pas vers le Japon. Si on sait moindrement se débrouiller, ce n'est pas plus cher que les habituels grands centres. Bien sûr, c'est loin, et le décalage horaire (14 heures de plus en hiver) vient à bout du plus aguerri des globe-trotteurs. Mais il faut souffrir un peu pour découvrir.

On revient de Tokyo changé, la tête remplie d'images, heureux d'avoir découvert la civilisation japonaise, raffinée, complexe et accueillante à sa façon. Le moindre geste du quotidien se transforme en expérience qui sort de l'ordinaire. Ainsi, une visite au magasin du coin — qui offre à peu près les mêmes marchandises que les dépanneurs du Québec — en témoigne. Tout est là, mais tout est différent. L'uniformisation américaine n'a pas vraiment encore atteint le Japon. Le chewing-gum se décline aux bleuets; le vin de prune et le saké (en ensemble de six petits contenants) garnissent les tablettes; près des boissons gazeuses trône le thé glacé (vert ou noir) pas sucré ni additionné de citron; les bédés érotiques (les mangas) sont raffinées et, parmi les amuse-gueule, on retrouve de minuscules poissons séchés ou encore des morceaux de pieuvre — quoi de mieux à grignoter en regardant une bonne joute de sumo! En plus, les Japonais connaissent le beau, puisque tout est présenté de façon fort étudiée et esthétique.

À l'autre bout du spectre culturel, il y a d'extraordinaires musées, comme l'Edo Museum (www.edo-tokyo-museum.or.jp/museum-e/guide.htm). Logé dans un édifice unique (30 000 mètres carrés juchés sur quatre immenses piliers de béton), il retrace l'évolution de la ville de Tokyo (autrefois appelée Edo) à travers les grandes étapes et, surtout, les grandes catastrophes qui l'on marquée. Les reconstitutions d'époque sont soignées et informatives pour ceux qui connaissent mal l'histoire de la ville.

Tokyo est, en effet, une ville reconstruite. De ses palais et maisons de bois originels, il ne reste plus rien. Détruits par de grands incendies. De ses édifices en briques, plus rien non plus. Annihilés par de terribles tremblements de terre. C'est une cité en sursis, à la merci du prochain séisme dévastateur. En attendant, pour faire solide, on a bâti en béton, ce qui donne un aspect singulier au paysage urbain. Les Tokyoïtes se sont inspirés de grands mouvements architecturaux contemporains et sont parvenus à rehausser l'apparence de leur cité.

Mais Tokyo, c'est aussi une explosion de néons, de méga-affiches et de publicités plaquées sur les édifices des grands quartiers commerciaux. On se croirait dans un film de science-fiction, comme Blade Runner. En réalité, ces films copient Tokyo, qui est leur inspiration. En effet, dans la capitale nipponne, le futur se vit au présent. Le quartier Ginza (où on trouve les grands magasins) et celui qui entoure la station de métro Shibuya constituent des exemples de cette ambiance électrisante.

Une fois sur place, il ne faut pas se priver: une visite dans les grands magasins japonais est un must. Par exemple: Seibu. Huit étages remplis de mode féminine: presque tous les grands noms du prêt-à-porter y sont. Sonia Rykiel, Vivienne Westwood, Dolce&Gabbana, Cynthia Rowley, Issey Miyake. Dans ce seul magasin, on retrouve plus de vêtements et d'accessoires griffés que dans toute la ville de Montréal. Après les Fêtes, les grands magasins de Tokyo lancent leurs grands soldes, ce qui rend toutes ces griffes fort abordables — grandes tailles s'abstenir, les Japonais sont menus.

Néanmoins, inutile de se lancer dans des achats coûteux pour bénéficier de l'extraordinaire service que l'on offre aux clients. Le Japonais (et le touriste) est, en effet, traité comme un roi quand il magasine. On le salue dans tous les rayons, on s'incline devant lui, on lui offre des échantillons, on lui propose un emballage cadeau élaboré à l'achat de la moindre petite chose; tout cela, évidemment, avec le sourire. L'expérience est mémorable.

Paradoxe: le Japon est une société très fermée mais très accueillante. Pour les étrangers qui veulent s'y établir, il est très ardu, sinon impossible, de briser la glace, de s'intégrer. Par contre, le visiteur de passage est reçu à bras ouverts. La légende est vraie: si on est égaré, il suffit de s'arrêter, dans la rue ou dans le métro, une carte à la main, pour qu'immédiatement une bonne âme vienne à la rescousse. Dans les magasins, il arrive souvent, comme ça, qu'on fasse de petits cadeaux à l'étranger de passage. En outre, le Japon est sans aucun doute l'un des pays les plus sécuritaires au monde. Jamais on ne se sent menacé, ni la nuit dans la rue, ni même dans le métro quand, en soirée, les wagons se remplissent d'hommes qui ont bu beaucoup trop de saké à la sortie du travail. Les guides touristiques recommandent d'ailleurs d'apporter avec soi du comptant plutôt que des chèques de voyage — qui sont d'ailleurs peu acceptés. Un signe de ce haut degré de sécurité: lorsque les Japonais garent leur bicyclette sur les trottoirs, ils ne la verrouillent tout simplement pas. Imaginez faire pareil à Montréal...

Si on en a assez de l'agitation commerciale, on peut faire une pause en visitant les temples préférés des Tokyoïtes. Ceux du secteur d'Asakusa (près de la station de métro du même nom) en sont un bon exemple. Il suffit d'entrer dans l'un des petits temples de l'ensemble — en prenant soin de se déchausser — pour ressentir, dans l'espace d'un bref instant, un peu de paix intérieure.

Le secteur des temples est un lieu de visite pour les écoliers japonais. L'un de leurs devoirs pratiques consiste à demander aux touristes de converser avec eux en anglais à partir de questions préparées à l'avance. Ils prennent aussi plaisir à se faire photographier en compagnie d'un gaijin (étranger, en japonais). On devient ainsi l'autre, l'étranger, l'objet de curiosité.

Le Japon ancien filtre d'une autre façon. Il se découvre au détour d'une rue lorsqu'une femme apparaît vêtue de son kimono traditionnel et de ses sandales de bois dans lesquelles elle passe ses pieds couverts de bas très blancs. Ces rencontres impromptues surprennent et ravissent, surtout quand s'échange entre nous et la femme un sourire d'une connivence humaine qui dépasse les frontières culturelles.

À eux seuls, ces moments d'authenticité valent tous les kilomètres que l'on a parcourus pour se rendre au pays du Soleil levant.

En vrac

Arriver de l'aéroport: aller de l'aéroport international de Narita au centre-ville de Tokyo (un trajet d'une soixantaine de kilomètres) peut coûter très ou très peu cher. Par taxi, ça peut représenter une dépense de 300 $ et plus (!). En train, quand on sait se débrouiller, une douzaine de dollars. Il suffit de prendre les trains locaux et le métro plutôt que le train express, réservé aux utilisateurs de l'aéroport.

Hôtels moins chers: les grands hôtels de Tokyo sont assurément hors de prix: il faut compter de 300 à 400 $ la nuit. Mais en fouillant sur Internet, on arrive facilement à dénicher de petits hôtels japonais de gamme moyenne à 130 $ ou 150 $ la nuit. Bien sûr, le personnel ne parle parfois que le japonais, mais avec des signes, on arrive à se faire comprendre partout. C'est le cas de l'hôtel Kitcho (www.kitcho.co.jp/english/index.html), sympathique, bien tenu, situé dans un quartier résidentiel et commercial tranquille, où mon épouse et moi sommes descendus.

J'ai faim...: la cuisine japonaise ne se réduit pas aux sushis et aux nouilles — on en trouve, bien sûr, et ils sont excellents. Elle présente une variété élaborée de plats et de spécialités régionales qui vont des brochettes de toutes sortes au boeuf délicieux de Kobe en passant par les délicieuses tempuras. Si on mange avec le peuple, tous ces plats sont abordables. Mais le serveur ne parle pas anglais; peu importe, il suffit de pointer la représentation en plastique du plat que l'on désire et le tour est joué. En effet, les restaurants japonais exposent dans leurs vitrines des reproductions de leurs plats.

Café Internet gratuit: les clients sont traités aux petits oignons dans les grands magasins. Ainsi, chez Seibu, dans le quartier Ginza, on leur offre, au neuvième étage, un café Internet gratuit. Bien sûr, le café n'est pas gratuit, mais les ordinateurs et le branchement sur le Web le sont: au choix, en Macintosh ou en PC, s'il vous plaît. Toujours avec le sourire, de la part de préposées empressées.

Le summum de l'esthétisme: pour se vendre, les fruits, au Japon, ne doivent pas seulement être bons, ils doivent aussi être beaux. Les oranges les plus petites et les moins attirantes, quoique délicieuses, se vendent 40 yens (50 ¢), les plus belles et les plus rondes, 300 yens chacune (4 $). Mais la palme revient aux cantaloups. Les exemplaires à la rondeur et aux formes les plus parfaites se détaillent 3500 yens (45 $). Il s'agit d'un cadeau que l'on offre traditionnellement lors d'une visite chez les amis. À déguster lentement...
 
 
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