Voyageries - L'aéroport du rebut global
Photo : Agence Reuters
Ce n’est peut-être pas une bonne idée de faire son épicerie de denrées périssables avant de passer aux contrôles aéroportuaires des bagages...
Plusieurs se demandent quel sort peuvent bien subir tous ces articles interceptés aux aéroports, obligatoirement retirés des valises des voyageurs parce qu'interdits en cabine et dont les propriétaires, pour toutes sortes de raisons, ne prennent pas la peine, ou le temps, d'enregistrer comme bagages de soute. Et dans quelles mains se retrouveront, au bout du compte, certains de ces objets ou denrées abandonnés dans celles des contrôleurs? La procédure de récupération ou de destruction diffère d'une province et même d'un aéroport à l'autre. Coup d'oeil, ici, sur Montréal-Trudeau.
Réglons d'abord une question apparemment assez simple, même si elle peut s'avérer plus complexe dans ses applications: tous les liquides dépassant les 100 millilitres permis — gracieuseté du complot terroriste déjoué à l'aéroport de Londres l'année dernière —, extirpés des valises par les autorités et délaissés par les passagers, prendront le chemin des ordures comme les autres déchets émanant des bâtiments gérés par Aéroports de Montréal (ADM). Cela, que le contenu soit entamé ou non. Rien que d'imaginer, disons, une bouteille de Bourgogne Beaune 1er cru Les Bressandes 2002 ou encore un Margaux Château Tayac 1998 qui finiraient lamentablement dégustés par une poubelle suffit à me donner des boutons.
Et n'allons pas croire que seuls les «liquides liquides» sont considérés comme des liquides en vertu de ces «nouveaux» règlements de sécurité. Un camembert bien fait à coeur, coulant et roucoulant à souhait, sera traité au même titre qu'une bouteille d'eau, à quantité égale. Et alors qu'un roquefort échappera aux rebuts, un bocal de beurre d'arachide crémeux s'avérera trop mollasse pour être accepté dans le sac de cabine, explique Richard Carlisle, directeur de la firme Garda à Montréal-Trudeau, l'entreprise mandatée par ADM depuis 2004 pour assurer les contrôles aéroportuaires.
Va de même pour les crèmes, shampooings et autres pâtes dentifrices qui ont la fâcheuse particularité de n'être pas des «solides solides». Certains passagers ont donc pris le parti de se préparer, pour les voyages, de petits contenants de moins de 100 ml de leurs produits cosmétiques.
Bien sûr, on vous dira volontiers, aux contrôles, qu'il est possible de retourner au comptoir de la compagnie aérienne et d'y enregistrer comme bagages de soute vos articles indésirables, mais encore faut-il en avoir le temps et disposer d'un sac approprié, une fois rendu à cette étape du pré-embarquement. Est-ce pour cela que l'expression «objets confisqués» fait tant tiquer les autorités de contrôle, qui vous corrigeront pour parler plutôt d'«objets extirpés» des valises? Remarquez que pour la boustifaille, on peut toujours, si l'heure le permet, rebrousser chemin et réintégrer la zone publique pour consommer le pique-nique interdit. Mais il faudra alors recommencer la procédure à zéro.
De toute façon, je nous vois mal aller s'installer pour pouvoir déguster tranquillement, en pleine cohue aéroportuaire, des mets et boissons qu'on réservait pour un moment particulier. Ça manquerait un tout petit peu d'intimité, non? Et ce serait là bien piètre gaspillage, de goût comme d'ambiance. Des plans pour qu'on digère très très mal, et l'opération, et les provisions.
Tout cela dépend également, il va sans dire, de l'intérêt pécuniaire, voire sentimental, des articles en question. Une bouteille de grand cru ne participera pas de la même décision qu'un simple vin de table. Et ne comptez pas sur une quelconque faiblesse des détecteurs: ils ont plutôt l'oeil vif et sont d'une étonnante fiabilité. Sachez aussi que la marchandise abandonnée au sol avant de vous envoyer en l'air ne pourra être réclamée au retour, grande valeur ou non. «Nous n'avons pas une telle structure d'entreposage et d'administration pour des articles dont nous ne pouvons pas non plus assumer la responsabilité», explique Richard Carlisle.
En fait, pourquoi ne pas consulter avant de partir la liste des objets — et quantités — interdits, publiée par l'Administration canadienne de la sûreté du transport aérien (ACSTA, www.catsa-acsta.gc.ca)? Cela évitera bien des frustrations. On veut souligner un heureux événement avec une bonne bouteille dès son arrivée à destination? Pensons alors à mettre le précieux élixir dans les bagages de soute ou prévoyons un achat sur place. L'investissement n'en sera que plus rentable.
Mais bon, trêve de liquides et de liquidités. On n'a pas encore parlé de tout le reste des articles confisqués, oh pardon, extirpés des bagages des passagers. Ainsi, pour diverses raisons qui semblent échapper à toute explication logique, une avalanche d'objets disparates se retrouvent confiés aux contrôleurs aéroportuaires et entassés dans des bacs. Mais qu'est-ce qu'on fait de tout ce butin? Voyons voir.
À Dorval, les liquides — encore ceux-là! —, les denrées périssables et les produits non récupérables pour raisons d'hygiène, tels les rouges à lèvres, par exemple, sont jetés sans autre forme de considération. Quant aux armes prohibées, elles relèvent d'un tout autre registre et seront remises à la police. Sont interdits même les jouets en plastique imitant trop bien de vrais fusils et fléchettes.
Onze mille kilos de matériel
Ainsi, on s'en doute, tous les autres produits résultant de ces opérations délestage à l'aéroport doivent bien faire l'affaire de quelques-uns, quelque part? Eh oui, parole d'André Déry, directeur général de la Maison Victor-Gadbois à Saint-Mathieu-de-Beloeil, sur la rive sud près de Montréal, un établissement qui offre gratuitement des soins palliatifs spécialisés à des adultes atteints de cancer en phase terminale. Chaque mois, ce retraité qui prend une bien drôle de retraite revient de Montréal-Trudeau avec, dans sa besace, tenez-vous bien, une tonne de marchandise interceptée par le personnel de Garda. Ça fait bien 12 tonnes par année, ça, ou si vous préférez, près de 11 000 kilos de matériel!
Il faut entendre M. Déry en énumérer quelques exemples... Ciseaux, coupe-ongles, coupe-cigares, pinces, tire-bouchons (oui, oui, Laguiole compris), canifs (dont des suisses), briquets (des Bic mais aussi des Cartier), jusqu'à des outils (marteaux, tournevis... scies circulaires, pompes à eau!), bonbonnes de gaz propane, équipement de chasse et pêche...
Le directeur et son équipe font d'abord le tri de ce trésor. Si les associations sportives s'y approvisionnent en matériel et que les Chevaliers de Colomb héritent des jouets pour enfants, les autres articles feront l'objet d'une dizaine de ventes publiques durant l'année, notamment dans des centres commerciaux, afin de garnir la caisse de la Maison Victor-Gadbois.
Des couteaux? André Déry peut en vendre pour 3000 ou 4000 $ en un week-end. Il y a quelques semaines, un groupe de motards lui a acheté, en quelques heures, pour 1500 $ d'outils spéciaux pour réparer leurs engins. Des briquets? Il en recueillera au bas mot quelque 15 000 en une année. «Les plus gros objets sont souvent des pièces d'équipement que les voyageurs voulaient emporter avec eux au camp de chasse ou de pêche, par exemple», explique-t-il. Aussi, un fabricant de vêtements pour les policiers antiémeute, cousus de fils de nylon qui doivent être chauffés pour plus de solidité, fait chez M. Déry son épicerie de briquets pour traiter les plus petites pièces.
Depuis un peu plus d'un an qu'il joue au Robin des Bois de la récupération aéroportuaire, le directeur a recueilli un joli pécule de près de 20 000 $ pour la Maison Victor-Gadbois (www.maisonvictor-gadbois.com). C'est que, sur un budget de 1,9 million de dollars, comprenant 400 000 $ de subvention gouvernementale, il doit se débrouiller pour trouver le million et demi manquant. Avec ses 27 employés et 115 bénévoles, l'institution qui existe depuis 15 ans a accompagné jusqu'à ce jour dans leur dernier voyage 2338 personnes dont l'âge moyen est de 66 ans, pour une durée moyenne de séjour de 20 jours.
Juste à discuter avec le dynamique André Déry de la façon dont il trouve des fonds à coups de tournois de golf et autres activités-bénéfice, nos frustrations de voyageur s'envolent et, ma foi, on a presque envie, au prochain départ, d'«oublier» quelque article qui pourrait s'avérer salutaire pour sa Maison.
dprecourt@ledevoir.com
Réglons d'abord une question apparemment assez simple, même si elle peut s'avérer plus complexe dans ses applications: tous les liquides dépassant les 100 millilitres permis — gracieuseté du complot terroriste déjoué à l'aéroport de Londres l'année dernière —, extirpés des valises par les autorités et délaissés par les passagers, prendront le chemin des ordures comme les autres déchets émanant des bâtiments gérés par Aéroports de Montréal (ADM). Cela, que le contenu soit entamé ou non. Rien que d'imaginer, disons, une bouteille de Bourgogne Beaune 1er cru Les Bressandes 2002 ou encore un Margaux Château Tayac 1998 qui finiraient lamentablement dégustés par une poubelle suffit à me donner des boutons.
Et n'allons pas croire que seuls les «liquides liquides» sont considérés comme des liquides en vertu de ces «nouveaux» règlements de sécurité. Un camembert bien fait à coeur, coulant et roucoulant à souhait, sera traité au même titre qu'une bouteille d'eau, à quantité égale. Et alors qu'un roquefort échappera aux rebuts, un bocal de beurre d'arachide crémeux s'avérera trop mollasse pour être accepté dans le sac de cabine, explique Richard Carlisle, directeur de la firme Garda à Montréal-Trudeau, l'entreprise mandatée par ADM depuis 2004 pour assurer les contrôles aéroportuaires.
Va de même pour les crèmes, shampooings et autres pâtes dentifrices qui ont la fâcheuse particularité de n'être pas des «solides solides». Certains passagers ont donc pris le parti de se préparer, pour les voyages, de petits contenants de moins de 100 ml de leurs produits cosmétiques.
Bien sûr, on vous dira volontiers, aux contrôles, qu'il est possible de retourner au comptoir de la compagnie aérienne et d'y enregistrer comme bagages de soute vos articles indésirables, mais encore faut-il en avoir le temps et disposer d'un sac approprié, une fois rendu à cette étape du pré-embarquement. Est-ce pour cela que l'expression «objets confisqués» fait tant tiquer les autorités de contrôle, qui vous corrigeront pour parler plutôt d'«objets extirpés» des valises? Remarquez que pour la boustifaille, on peut toujours, si l'heure le permet, rebrousser chemin et réintégrer la zone publique pour consommer le pique-nique interdit. Mais il faudra alors recommencer la procédure à zéro.
De toute façon, je nous vois mal aller s'installer pour pouvoir déguster tranquillement, en pleine cohue aéroportuaire, des mets et boissons qu'on réservait pour un moment particulier. Ça manquerait un tout petit peu d'intimité, non? Et ce serait là bien piètre gaspillage, de goût comme d'ambiance. Des plans pour qu'on digère très très mal, et l'opération, et les provisions.
Tout cela dépend également, il va sans dire, de l'intérêt pécuniaire, voire sentimental, des articles en question. Une bouteille de grand cru ne participera pas de la même décision qu'un simple vin de table. Et ne comptez pas sur une quelconque faiblesse des détecteurs: ils ont plutôt l'oeil vif et sont d'une étonnante fiabilité. Sachez aussi que la marchandise abandonnée au sol avant de vous envoyer en l'air ne pourra être réclamée au retour, grande valeur ou non. «Nous n'avons pas une telle structure d'entreposage et d'administration pour des articles dont nous ne pouvons pas non plus assumer la responsabilité», explique Richard Carlisle.
En fait, pourquoi ne pas consulter avant de partir la liste des objets — et quantités — interdits, publiée par l'Administration canadienne de la sûreté du transport aérien (ACSTA, www.catsa-acsta.gc.ca)? Cela évitera bien des frustrations. On veut souligner un heureux événement avec une bonne bouteille dès son arrivée à destination? Pensons alors à mettre le précieux élixir dans les bagages de soute ou prévoyons un achat sur place. L'investissement n'en sera que plus rentable.
Mais bon, trêve de liquides et de liquidités. On n'a pas encore parlé de tout le reste des articles confisqués, oh pardon, extirpés des bagages des passagers. Ainsi, pour diverses raisons qui semblent échapper à toute explication logique, une avalanche d'objets disparates se retrouvent confiés aux contrôleurs aéroportuaires et entassés dans des bacs. Mais qu'est-ce qu'on fait de tout ce butin? Voyons voir.
À Dorval, les liquides — encore ceux-là! —, les denrées périssables et les produits non récupérables pour raisons d'hygiène, tels les rouges à lèvres, par exemple, sont jetés sans autre forme de considération. Quant aux armes prohibées, elles relèvent d'un tout autre registre et seront remises à la police. Sont interdits même les jouets en plastique imitant trop bien de vrais fusils et fléchettes.
Onze mille kilos de matériel
Ainsi, on s'en doute, tous les autres produits résultant de ces opérations délestage à l'aéroport doivent bien faire l'affaire de quelques-uns, quelque part? Eh oui, parole d'André Déry, directeur général de la Maison Victor-Gadbois à Saint-Mathieu-de-Beloeil, sur la rive sud près de Montréal, un établissement qui offre gratuitement des soins palliatifs spécialisés à des adultes atteints de cancer en phase terminale. Chaque mois, ce retraité qui prend une bien drôle de retraite revient de Montréal-Trudeau avec, dans sa besace, tenez-vous bien, une tonne de marchandise interceptée par le personnel de Garda. Ça fait bien 12 tonnes par année, ça, ou si vous préférez, près de 11 000 kilos de matériel!
Il faut entendre M. Déry en énumérer quelques exemples... Ciseaux, coupe-ongles, coupe-cigares, pinces, tire-bouchons (oui, oui, Laguiole compris), canifs (dont des suisses), briquets (des Bic mais aussi des Cartier), jusqu'à des outils (marteaux, tournevis... scies circulaires, pompes à eau!), bonbonnes de gaz propane, équipement de chasse et pêche...
Le directeur et son équipe font d'abord le tri de ce trésor. Si les associations sportives s'y approvisionnent en matériel et que les Chevaliers de Colomb héritent des jouets pour enfants, les autres articles feront l'objet d'une dizaine de ventes publiques durant l'année, notamment dans des centres commerciaux, afin de garnir la caisse de la Maison Victor-Gadbois.
Des couteaux? André Déry peut en vendre pour 3000 ou 4000 $ en un week-end. Il y a quelques semaines, un groupe de motards lui a acheté, en quelques heures, pour 1500 $ d'outils spéciaux pour réparer leurs engins. Des briquets? Il en recueillera au bas mot quelque 15 000 en une année. «Les plus gros objets sont souvent des pièces d'équipement que les voyageurs voulaient emporter avec eux au camp de chasse ou de pêche, par exemple», explique-t-il. Aussi, un fabricant de vêtements pour les policiers antiémeute, cousus de fils de nylon qui doivent être chauffés pour plus de solidité, fait chez M. Déry son épicerie de briquets pour traiter les plus petites pièces.
Depuis un peu plus d'un an qu'il joue au Robin des Bois de la récupération aéroportuaire, le directeur a recueilli un joli pécule de près de 20 000 $ pour la Maison Victor-Gadbois (www.maisonvictor-gadbois.com). C'est que, sur un budget de 1,9 million de dollars, comprenant 400 000 $ de subvention gouvernementale, il doit se débrouiller pour trouver le million et demi manquant. Avec ses 27 employés et 115 bénévoles, l'institution qui existe depuis 15 ans a accompagné jusqu'à ce jour dans leur dernier voyage 2338 personnes dont l'âge moyen est de 66 ans, pour une durée moyenne de séjour de 20 jours.
Juste à discuter avec le dynamique André Déry de la façon dont il trouve des fonds à coups de tournois de golf et autres activités-bénéfice, nos frustrations de voyageur s'envolent et, ma foi, on a presque envie, au prochain départ, d'«oublier» quelque article qui pourrait s'avérer salutaire pour sa Maison.
dprecourt@ledevoir.com
|
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
|
Envoyer Fermer
Haut de la page

