Voyageries - Tout le monde pieds nus !
C'était au petit matin, une de ces journées hélas pas si lointaines — vous en souvient-il? — de pluie-neige-verglas-grésil. Les voyageurs, affichant le teint blafard d'une nuit visiblement trop courte et la frustration d'une circulation d'enfer, se ruaient en automates pressés et empesés vers les comptoirs d'enregistrement, humains ou déshumanisés, de l'aéroport Montréal-Trudeau. Une agitation particulière émanait du côté des douanes états-uniennes, bondées comme il se doit. Si ce n'était que ça...
Bien que j'aie traversé nombre d'autres frontières ces dernières années, cela faisait un bail que je n'avais franchi les barrières menant chez l'oncle Sam. Et j'avais oublié qu'il vaut mieux, alors, être dans ses petits souliers. Enfin, dans la mesure où on peut les garder, ses petits souliers, puisque tous les passagers qui s'envolent vers les États voisins du Sud doivent se déchausser avant de passer les portiques de détection. Tout le monde pieds nus!
Sais pas pour vous, mais il y a quelque chose de dérangeant à se débotter ainsi en public. Sans compter l'inélégance d'une telle scène... puis les odeurs auxquelles on s'expose dangereusement! Et cette mignonne octogénaire qui essayait si discrètement de camoufler deux malheureux petits trous dans ses bas... Manifestement, elle n'avait pas prévu le coup. Mais bon. Que ne ferait-on pas au nom de la sécurité?
Low profile, disait l'autre
Non, le plus grand malaise sévit ailleurs. Chez une poignée de douaniers, en fait. Prenez celle-ci, qui m'a impérativement sommée, cette fois-là, de retirer mes coudes de son comptoir d'interrogatoire où je les avais posés par réflexe. Et cet autre, qui a cavalièrement expédié une collègue dans l'antichambre de la fouille pour «vérification de déclaration». Allez hop! On répète les mêmes réponses aux mêmes questions, et prière de ne pas en changer d'un iota. Sinon... Comme si la tromperie participait d'emblée d'un premier questionnement. Faut-il rappeler que le voyageur moyen ne demande qu'à se rendre à destination sauf et, ma foi, sain d'esprit! Et je vous épargne ici quelques autres détails.
Mais pourquoi une telle attitude? Est-il vraiment nécessaire d'en remettre sur le fardeau déjà assez imposant d'un immense souci pour la sécurité? Et qui osera quelques propos pour détendre l'atmosphère les ravalera aussitôt devant une réprobation à couper au couteau. Low profile, disait l'autre, rester low profile.
Les fonctionnaires ou les terroristes?
Bien sûr, les douaniers ont la lourde responsabilité de faire respecter les lois et de démasquer les coquins. Bien sûr, ils travaillent sous tension. Et les passagers, eux, peuvent déployer un océan de compréhension, s'agissant de mesures qui les feront voyager en toute tranquillité. Est-il besoin d'en appeler à l'arrogance pour autant? Un collègue lançait ce jour-là, un peu méchamment il est vrai, qu'«on fait le power trip qu'on peut». Aussi, bien des gens traversent les douanes sans anicroche, mais il suffit de gratter un tout petit peu pour qu'une expérience détestable sorte de leur sac à souvenirs.
Remarquez, l'insolence douanière n'est pas l'apanage des États-Uniens, et on se dit que voilà peut-être des cas isolés sans grande conséquence. Toutefois, les remarques à l'endroit des douaniers voisins se révèlent accablantes. Dans une récente édition du magazine Tourisme Plus, qui s'adresse aux professionnels de l'industrie, la journaliste Anne Robidoux cite un sondage effectué l'automne dernier auprès de plus de 2000 voyageurs internationaux pour le compte de Discover America Partnership et qui colporte des résultats éloquents.
Entre autres commentaires, les passagers interrogés considèrent que «le traitement grossier et arrogant des fonctionnaires américains est le plus grand obstacle à se rendre aux États-Unis». Étonnamment, l'enquête révèle aussi que, «cinq ans après les attaques du 11-Septembre, les voyageurs craignent davantage les fonctionnaires du gouvernement des États-Unis que le terrorisme ou le crime»! Encore? Les deux tiers des répondants ont déclaré avoir «peur d'être détenus à la frontière des États-Unis en raison d'une simple erreur ou d'une déclaration erronée»...
À telle enseigne que Discover America Partnership (www.poweroftravel.org) n'hésite pas à utiliser ces données pour mener une opération de lobbying visant à sensibiliser le Congrès américain à l'importance des politiques d'accueil des visiteurs étrangers. Ce que plusieurs intervenants de l'industrie du voyage, de l'autre côté de la frontière, n'ont pas tardé à appuyer afin de polir l'image ainsi malmenée de leur pays.
Toujours selon le même sondage, le milieu du voyage estime qu'en 2005, «les États-Unis ont perdu 43 milliards $US en revenus reliés aux entrées touristiques», alors qu'ils pourraient «attirer au moins dix millions de visiteurs supplémentaires avec un mode d'accueil plus approprié». Ajoutons tout de même qu'une fois franchi le processus d'entrée, les visiteurs seraient nombreux à considérer excellente leur expérience états-unienne.
God bless America.
***
Le Canada au marché
Il est toujours intrigant de savoir comment nous sommes perçus par les étrangers, une image à laquelle les médias contribuent largement. Ainsi, les intervenants touristiques de la planète, du moins ceux qui en ont les moyens financiers, rivalisent d'originalité pour convaincre les journalistes du monde entier de porter attention à leur pays, leur région, leur ville, voire leur quartier. Le Canada et le Québec en sont.
C'est dans une telle optique de promotion que la Commission canadienne du tourisme tenait récemment à New York son 19e Canada Media Marketplace (CMM). D'où mon déplacement dans la Grosse Pomme, et donc mon passage si sympathique en territoire bushien.
J'y étais en fait pour recevoir l'un des Northern Lights Awards décerné au Devoir pour un récent article de notre collaborateur Benoit Legault sur Toronto. Ces «prix d'excellence en journalisme touristique», dont le jury est composé de professeurs de journalisme à l'Université Carleton, sont remis en mains propres aux éditeurs des textes primés. À l'auteur le chèque, au média les honneurs! N'empêche. Tellement rares sont les organismes qui se préoccupent un tant soit peu du travail des éditeurs (les «pupitreurs» dans les journaux) sur les reportages qu'ils récompensent. Bien entendu, on parle ici de mise en pages, la partie la plus connue du grand public, mais aussi de révision orthographique, structurelle et syntaxique des textes, de vérification des faits et des données, de titrage juste et accrocheur, de choix d'illustration, de présentation visuelle...
Le Marketplace, donc, réunit chaque année des centaines d'intervenants touristiques de toutes les provinces canadiennes qui vont y vendre leur salade et leurs escapades auprès des médias américains. À l'invitation de la CCT pour l'édition 2007, plus de 200 reporters d'un peu partout aux États-Unis s'étaient inscrits à cette foire organisée en alternance à New York et Los Angeles, les deux grands pôles médiatiques chez nos voisins.
Le CMM vise à favoriser les échanges entre tout ce beau monde par des séances de rendez-vous planifiées au préalable et qui se déroulent dans une grande salle où les participants partagent des plages de 15 minutes sanctionnées par une cloche... La formule, pour le moins inusitée d'un regard extérieur, semble pourtant très efficace selon les délégués québécois consultés, qui y voient l'importance d'établir des contacts à long terme avec les médias états-uniens. Et, semble-t-il, la publication d'un seul reportage sur une des destinations proposées suffirait à rentabiliser leur présence à ce «marché».
«Les journalistes viennent y puiser des idées de reportages touristiques», explique la coordonnatrice du CMM, Monica Campbell-Hoppé, directrice des relations avec les médias américains à la Commission canadienne du tourisme. «Comme je couvre les États-Unis et que je ne peux pas me déplacer partout pour les rencontrer, l'événement place les intervenants canadiens face à face avec des journalistes, éditeurs et producteurs américains.»
La première édition du Marketplace, il y a 19 ans, s'était déroulée sur une seule journée avec une cinquantaine de journalistes et une vingtaine de participants, ajoute-t-elle. «Maintenant, il s'étale sur trois jours, avec 150 partenaires et quelques centaines de journalistes.»
Cela peut prendre plusieurs mois, souvent même quelques années, avant que les représentants touristiques canadiens voient leur travail concrétisé en reportage(s) dans les publications états-uniennes. Quand c'est le cas. Et le budget d'un tel événement n'est pas tout à fait une oeuvre de charité. Mais la concurrence est devenue une jungle planétaire. Ainsi, vendre le pays aux étrangers est notamment à ce prix.
dprecourt@ledevoir.com
Bien que j'aie traversé nombre d'autres frontières ces dernières années, cela faisait un bail que je n'avais franchi les barrières menant chez l'oncle Sam. Et j'avais oublié qu'il vaut mieux, alors, être dans ses petits souliers. Enfin, dans la mesure où on peut les garder, ses petits souliers, puisque tous les passagers qui s'envolent vers les États voisins du Sud doivent se déchausser avant de passer les portiques de détection. Tout le monde pieds nus!
Sais pas pour vous, mais il y a quelque chose de dérangeant à se débotter ainsi en public. Sans compter l'inélégance d'une telle scène... puis les odeurs auxquelles on s'expose dangereusement! Et cette mignonne octogénaire qui essayait si discrètement de camoufler deux malheureux petits trous dans ses bas... Manifestement, elle n'avait pas prévu le coup. Mais bon. Que ne ferait-on pas au nom de la sécurité?
Low profile, disait l'autre
Non, le plus grand malaise sévit ailleurs. Chez une poignée de douaniers, en fait. Prenez celle-ci, qui m'a impérativement sommée, cette fois-là, de retirer mes coudes de son comptoir d'interrogatoire où je les avais posés par réflexe. Et cet autre, qui a cavalièrement expédié une collègue dans l'antichambre de la fouille pour «vérification de déclaration». Allez hop! On répète les mêmes réponses aux mêmes questions, et prière de ne pas en changer d'un iota. Sinon... Comme si la tromperie participait d'emblée d'un premier questionnement. Faut-il rappeler que le voyageur moyen ne demande qu'à se rendre à destination sauf et, ma foi, sain d'esprit! Et je vous épargne ici quelques autres détails.
Mais pourquoi une telle attitude? Est-il vraiment nécessaire d'en remettre sur le fardeau déjà assez imposant d'un immense souci pour la sécurité? Et qui osera quelques propos pour détendre l'atmosphère les ravalera aussitôt devant une réprobation à couper au couteau. Low profile, disait l'autre, rester low profile.
Les fonctionnaires ou les terroristes?
Bien sûr, les douaniers ont la lourde responsabilité de faire respecter les lois et de démasquer les coquins. Bien sûr, ils travaillent sous tension. Et les passagers, eux, peuvent déployer un océan de compréhension, s'agissant de mesures qui les feront voyager en toute tranquillité. Est-il besoin d'en appeler à l'arrogance pour autant? Un collègue lançait ce jour-là, un peu méchamment il est vrai, qu'«on fait le power trip qu'on peut». Aussi, bien des gens traversent les douanes sans anicroche, mais il suffit de gratter un tout petit peu pour qu'une expérience détestable sorte de leur sac à souvenirs.
Remarquez, l'insolence douanière n'est pas l'apanage des États-Uniens, et on se dit que voilà peut-être des cas isolés sans grande conséquence. Toutefois, les remarques à l'endroit des douaniers voisins se révèlent accablantes. Dans une récente édition du magazine Tourisme Plus, qui s'adresse aux professionnels de l'industrie, la journaliste Anne Robidoux cite un sondage effectué l'automne dernier auprès de plus de 2000 voyageurs internationaux pour le compte de Discover America Partnership et qui colporte des résultats éloquents.
Entre autres commentaires, les passagers interrogés considèrent que «le traitement grossier et arrogant des fonctionnaires américains est le plus grand obstacle à se rendre aux États-Unis». Étonnamment, l'enquête révèle aussi que, «cinq ans après les attaques du 11-Septembre, les voyageurs craignent davantage les fonctionnaires du gouvernement des États-Unis que le terrorisme ou le crime»! Encore? Les deux tiers des répondants ont déclaré avoir «peur d'être détenus à la frontière des États-Unis en raison d'une simple erreur ou d'une déclaration erronée»...
À telle enseigne que Discover America Partnership (www.poweroftravel.org) n'hésite pas à utiliser ces données pour mener une opération de lobbying visant à sensibiliser le Congrès américain à l'importance des politiques d'accueil des visiteurs étrangers. Ce que plusieurs intervenants de l'industrie du voyage, de l'autre côté de la frontière, n'ont pas tardé à appuyer afin de polir l'image ainsi malmenée de leur pays.
Toujours selon le même sondage, le milieu du voyage estime qu'en 2005, «les États-Unis ont perdu 43 milliards $US en revenus reliés aux entrées touristiques», alors qu'ils pourraient «attirer au moins dix millions de visiteurs supplémentaires avec un mode d'accueil plus approprié». Ajoutons tout de même qu'une fois franchi le processus d'entrée, les visiteurs seraient nombreux à considérer excellente leur expérience états-unienne.
God bless America.
***
Le Canada au marché
Il est toujours intrigant de savoir comment nous sommes perçus par les étrangers, une image à laquelle les médias contribuent largement. Ainsi, les intervenants touristiques de la planète, du moins ceux qui en ont les moyens financiers, rivalisent d'originalité pour convaincre les journalistes du monde entier de porter attention à leur pays, leur région, leur ville, voire leur quartier. Le Canada et le Québec en sont.
C'est dans une telle optique de promotion que la Commission canadienne du tourisme tenait récemment à New York son 19e Canada Media Marketplace (CMM). D'où mon déplacement dans la Grosse Pomme, et donc mon passage si sympathique en territoire bushien.
J'y étais en fait pour recevoir l'un des Northern Lights Awards décerné au Devoir pour un récent article de notre collaborateur Benoit Legault sur Toronto. Ces «prix d'excellence en journalisme touristique», dont le jury est composé de professeurs de journalisme à l'Université Carleton, sont remis en mains propres aux éditeurs des textes primés. À l'auteur le chèque, au média les honneurs! N'empêche. Tellement rares sont les organismes qui se préoccupent un tant soit peu du travail des éditeurs (les «pupitreurs» dans les journaux) sur les reportages qu'ils récompensent. Bien entendu, on parle ici de mise en pages, la partie la plus connue du grand public, mais aussi de révision orthographique, structurelle et syntaxique des textes, de vérification des faits et des données, de titrage juste et accrocheur, de choix d'illustration, de présentation visuelle...
Le Marketplace, donc, réunit chaque année des centaines d'intervenants touristiques de toutes les provinces canadiennes qui vont y vendre leur salade et leurs escapades auprès des médias américains. À l'invitation de la CCT pour l'édition 2007, plus de 200 reporters d'un peu partout aux États-Unis s'étaient inscrits à cette foire organisée en alternance à New York et Los Angeles, les deux grands pôles médiatiques chez nos voisins.
Le CMM vise à favoriser les échanges entre tout ce beau monde par des séances de rendez-vous planifiées au préalable et qui se déroulent dans une grande salle où les participants partagent des plages de 15 minutes sanctionnées par une cloche... La formule, pour le moins inusitée d'un regard extérieur, semble pourtant très efficace selon les délégués québécois consultés, qui y voient l'importance d'établir des contacts à long terme avec les médias états-uniens. Et, semble-t-il, la publication d'un seul reportage sur une des destinations proposées suffirait à rentabiliser leur présence à ce «marché».
«Les journalistes viennent y puiser des idées de reportages touristiques», explique la coordonnatrice du CMM, Monica Campbell-Hoppé, directrice des relations avec les médias américains à la Commission canadienne du tourisme. «Comme je couvre les États-Unis et que je ne peux pas me déplacer partout pour les rencontrer, l'événement place les intervenants canadiens face à face avec des journalistes, éditeurs et producteurs américains.»
La première édition du Marketplace, il y a 19 ans, s'était déroulée sur une seule journée avec une cinquantaine de journalistes et une vingtaine de participants, ajoute-t-elle. «Maintenant, il s'étale sur trois jours, avec 150 partenaires et quelques centaines de journalistes.»
Cela peut prendre plusieurs mois, souvent même quelques années, avant que les représentants touristiques canadiens voient leur travail concrétisé en reportage(s) dans les publications états-uniennes. Quand c'est le cas. Et le budget d'un tel événement n'est pas tout à fait une oeuvre de charité. Mais la concurrence est devenue une jungle planétaire. Ainsi, vendre le pays aux étrangers est notamment à ce prix.
dprecourt@ledevoir.com
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