Au pays de la bouvine
L'effet boeuf d'une tradition sur les visiteurs
Spectaculaire bandido à Lunel-Viel. (Photo Pierre St-Cyr)
C'est un monde d'initiés, avec son vocabulaire propre, ses rituels, ses codes, ses références et ses stars. Je veux parler de la bouvine, du milieu taurin, de la course camarguaise, ce combat de taureaux qui éprouve l'homme et son agilité davantage que la bête, qui n'est d'ailleurs pas mise à mort. Je veux parler de fierté, de dignité, de passion. Et d'un pays de traditions: la Camargue gardoise.
Camargue gardoise — Orientation. Nous sommes en Languedoc-Roussillon. Dans le département du Gard. Où la Camargue s'étale à l'ouest du Petit Rhône (et du Parc naturel régional de Camargue), jusqu'au Grau-du-Roi, sur 55 000 hectares. Ce territoire est un vrai patchwork de marais, d'étangs, de roselières et de canaux.
De vastes prés aussi, appelés «pays», peuplés de chevaux et de taureaux de race camargue, les premiers, petits et portant robe blanche une fois adultes; les seconds, d'un noir mauvais, aux cornes en forme de gobelets, destinés exclusivement à l'arène.
Dans les prés, les éleveurs, appelés manadiers, qui sont également les protecteurs de ce patrimoine à quatre pattes, surveillent leur troupeau et pressentent, en vertu de leur combativité, certaines de leurs bêtes pour les courses, qui se déroulent de mars à novembre dans tous les patelins du département. Au total, il en y a seulement quelque 800 par an!
L'une des plus importantes a lieu le jour de la fête votive ou du saint-patron des villages. À cette occasion, la jeunesse se mobilise et va de porte en porte chanter des aubades — oui, madame! —, histoire de recueillir des sous pour organiser ladite fête.
En échange de leur don, les bienfaiteurs récoltent une empègue, soit un motif que les jeunes impriment au pochoir sur leur maison. Un autre monde, vous disais-je!
Mon taureau, ce héros
Avant ou après la course se greffent aussi des lâchers de taureaux dans les rues des villages: du pré à l'arène, il s'agit d'abrivados et en sens inverse, de bandidos.
«C'est une passion, ici, les abrivados, les bandidos, raconte Lysianne Boissy d'Anglas, chargée de promotion au Comité départemental du tourisme du Gard. Aujourd'hui, les bêtes sont emmenées en camion, en char, mais autrefois elles arrivaient directement du pays. Même que ma mère agitait son mouchoir au passage de ces taureaux... »
À Aubord, on a installé des grilles en prévision du lâcher, grilles derrière lesquelles les villageois se pressent ou pas, selon leur degré de témérité. Rien à voir avec l'encierro de Pampelune: ici, on ne fuit pas devant la bête, on veut, autant que faire se peut, s'amuser avec elle...
Montés sur leurs beaux chevaux blancs, armés d'un trident, les gardians s'alignent en une sorte de pointe de triangle dans laquelle ils encadrent les bêtes, énormes, tandis que les attrapaïres, les jeunes garçons du village, s'agrippent aux taureaux, les prennent à bras-le-corps en une tentative de ralentir leur course.
«Des accidents? Oh, mais il ne doit pas s'en produire, dit Mme Boissy d'Anglas, car le maire en serait alors tenu personnellement responsable; il serait obligé de payer une amende, pourrait être emprisonné, et les lâchers seraient dès lors interdits dans son village.» Imaginez la catastrophe!
Et voilà qu'on lâche d'autres taureaux à quelques reprises. Puis commence la fête autour d'un bar improvisé et d'une scène où de jeunes filles enjuponnées dansent des sevillanas. C'est que l'Espagne n'est pas très loin, au sens propre comme au figuré.
«Bien sûr que nous avons des affinités avec l'Andalousie, dit notre Gardoise. Le patois provençal, par exemple, a des consonances espagnoles. Et puis nous partageons avec l'Espagne ce même culte du taureau.»
Culte. Ça y est. Le mot est... lâché! Au rond-point du village Le Cailar, la stèle d'un taureau baptisé Le Sanglier, mort en 1933 et où les aficionados vont se recueillir, finit de convaincre les sceptiques de l'importance de la fe di biòu en pays gardois.
Sauve qui peut!
La course camarguaise est, somme toute, une affaire relativement simple: des participants, appelés raseteurs, éprouvent leur habileté en décrochant, à l'aide d'un crochet de poing, des attributs attachés aux cornes des taureaux. Bref, cela pourrait se résumer ainsi: eh, Caporal — il a huit ans et pèse 700 kilos ! —, viens un peu par ici que je t'asticote, que je te vole ta cocarde — ou ta ficelle si je suis un as —, et... sauve qui peut! C'est précisément à ce moment-là, d'ailleurs, que la course devient palpitante: le taureau fonce en direction de l'insolent et celui-ci, tout de blanc vêtu mais pas pour longtemps, se projette hors de l'arène, survole la barrière et s'agrippe au garde-fou de l'estrade. On se croirait presque dans The Matrix!
Les raseteurs ont tout au plus 20 minutes pour décrocher l'attribut qu'ils convoitent. Tout au long de la course, un animateur la commente et annonce les ajouts monétaires à la bourse qui récompensera le brave: le boulanger du village, deux euros de plus, un touriste belge, trois euros de plus, le bar-tabac, cinq euros, cinq euros de plus!
Et quand le taureau fait un bon coup, comme lorsqu'il démantibule vite fait un panneau de la barrière, se fait alors entendre un extrait de Carmen, oui, oui, celle de Bizet. Car, voyez-vous, la star de la course, c'est véritablement la bête. Même que sur les programmes, le nom du taureau est écrit en lettres plus grandes que celui de son manadier!
Et ça continue comme ça pendant deux bonnes heures. En guise de conclusion, la fanfare joue quelques airs enjoués, des jeunes filles habillées du costume traditionnel de l'Arlésienne exécutent une danse, des prix et des fleurs sont remis avec grand décorum aux raseteurs et manadiers tandis que la foule applaudit, fière sans nul doute d'être partie prenante d'une tradition si belle, si vivante. Puissiez-vous, un jour, être des leurs!
En vrac
- Y aller: avec Air Transat qui, au départ de Montréal, vole sur Marseille de mai à fin octobre. Ah, quel plaisir, ce vol direct! www.airtransat.com.
- Se loger: grâce à Clévacances, un réseau de location de maisons, d'appartements et de chambres d'hôtes qui propose des «chez soi» temporaires de qualité. www.clevacances.com.
- Programme: consulter le calendrier des courses sur www.ffcc.info, site Internet de la Fédération française de la course camarguaise.
- À Nîmes, chef-lieu du Gard, la fièvre tauromachique atteint son paroxysme lors des Ferias, corridas de la Pentacôte, puis celles des vendanges, en septembre, et lors des courses camarguaises. Toutes se déroulent dans un cadre exceptionnel: les célèbres arènes romaines, où est également présentée une exposition qui rend hommage aux deux traditions. Le Musée des cultures taurines (6, rue Alexandre Ducros) se consacre pour sa part à l'histoire de la course camarguaise. www.ot-nimes.fr.
- Saveurs locales: en Camargue, la viande de taureau AOC, corsée, est marinée dans du vin de pays. On l'appelle alors «gardianne de taureau». Un restaurant bien chouette pour la déguster, accompagnée de riz de Camargue, est la Guinguette, située en bordure du Vistre, sur la N572, entre Vauvert et le Cailar. Dans la belle ville fortifiée d'Aigues-Mortes, que fonda saint Louis au XIIIe siècle et qui lui servit de base pour mieux partir en croisade, le Café de Bouzigues (7, rue Pasteur), à la déco rococo-rico, en met plein la vue et les papilles. Enfin, route de l'Espiguette, la Maison méditerranéenne déborde d'alcools du terroir, d'huiles d'olive, de riz de Camargue, de douceurs régionales et même de boutis, ces belles étoffes brodées, tout en relief.
- Renseignements: www.tourismegard.com.
Carolyne Parent était l'invitée du Comité départemental du tourisme du Gard.
Collaboratrice du Devoir
Camargue gardoise — Orientation. Nous sommes en Languedoc-Roussillon. Dans le département du Gard. Où la Camargue s'étale à l'ouest du Petit Rhône (et du Parc naturel régional de Camargue), jusqu'au Grau-du-Roi, sur 55 000 hectares. Ce territoire est un vrai patchwork de marais, d'étangs, de roselières et de canaux.
De vastes prés aussi, appelés «pays», peuplés de chevaux et de taureaux de race camargue, les premiers, petits et portant robe blanche une fois adultes; les seconds, d'un noir mauvais, aux cornes en forme de gobelets, destinés exclusivement à l'arène.
Dans les prés, les éleveurs, appelés manadiers, qui sont également les protecteurs de ce patrimoine à quatre pattes, surveillent leur troupeau et pressentent, en vertu de leur combativité, certaines de leurs bêtes pour les courses, qui se déroulent de mars à novembre dans tous les patelins du département. Au total, il en y a seulement quelque 800 par an!
L'une des plus importantes a lieu le jour de la fête votive ou du saint-patron des villages. À cette occasion, la jeunesse se mobilise et va de porte en porte chanter des aubades — oui, madame! —, histoire de recueillir des sous pour organiser ladite fête.
En échange de leur don, les bienfaiteurs récoltent une empègue, soit un motif que les jeunes impriment au pochoir sur leur maison. Un autre monde, vous disais-je!
Mon taureau, ce héros
Avant ou après la course se greffent aussi des lâchers de taureaux dans les rues des villages: du pré à l'arène, il s'agit d'abrivados et en sens inverse, de bandidos.
«C'est une passion, ici, les abrivados, les bandidos, raconte Lysianne Boissy d'Anglas, chargée de promotion au Comité départemental du tourisme du Gard. Aujourd'hui, les bêtes sont emmenées en camion, en char, mais autrefois elles arrivaient directement du pays. Même que ma mère agitait son mouchoir au passage de ces taureaux... »
À Aubord, on a installé des grilles en prévision du lâcher, grilles derrière lesquelles les villageois se pressent ou pas, selon leur degré de témérité. Rien à voir avec l'encierro de Pampelune: ici, on ne fuit pas devant la bête, on veut, autant que faire se peut, s'amuser avec elle...
Montés sur leurs beaux chevaux blancs, armés d'un trident, les gardians s'alignent en une sorte de pointe de triangle dans laquelle ils encadrent les bêtes, énormes, tandis que les attrapaïres, les jeunes garçons du village, s'agrippent aux taureaux, les prennent à bras-le-corps en une tentative de ralentir leur course.
«Des accidents? Oh, mais il ne doit pas s'en produire, dit Mme Boissy d'Anglas, car le maire en serait alors tenu personnellement responsable; il serait obligé de payer une amende, pourrait être emprisonné, et les lâchers seraient dès lors interdits dans son village.» Imaginez la catastrophe!
Et voilà qu'on lâche d'autres taureaux à quelques reprises. Puis commence la fête autour d'un bar improvisé et d'une scène où de jeunes filles enjuponnées dansent des sevillanas. C'est que l'Espagne n'est pas très loin, au sens propre comme au figuré.
«Bien sûr que nous avons des affinités avec l'Andalousie, dit notre Gardoise. Le patois provençal, par exemple, a des consonances espagnoles. Et puis nous partageons avec l'Espagne ce même culte du taureau.»
Culte. Ça y est. Le mot est... lâché! Au rond-point du village Le Cailar, la stèle d'un taureau baptisé Le Sanglier, mort en 1933 et où les aficionados vont se recueillir, finit de convaincre les sceptiques de l'importance de la fe di biòu en pays gardois.
Sauve qui peut!
La course camarguaise est, somme toute, une affaire relativement simple: des participants, appelés raseteurs, éprouvent leur habileté en décrochant, à l'aide d'un crochet de poing, des attributs attachés aux cornes des taureaux. Bref, cela pourrait se résumer ainsi: eh, Caporal — il a huit ans et pèse 700 kilos ! —, viens un peu par ici que je t'asticote, que je te vole ta cocarde — ou ta ficelle si je suis un as —, et... sauve qui peut! C'est précisément à ce moment-là, d'ailleurs, que la course devient palpitante: le taureau fonce en direction de l'insolent et celui-ci, tout de blanc vêtu mais pas pour longtemps, se projette hors de l'arène, survole la barrière et s'agrippe au garde-fou de l'estrade. On se croirait presque dans The Matrix!
Les raseteurs ont tout au plus 20 minutes pour décrocher l'attribut qu'ils convoitent. Tout au long de la course, un animateur la commente et annonce les ajouts monétaires à la bourse qui récompensera le brave: le boulanger du village, deux euros de plus, un touriste belge, trois euros de plus, le bar-tabac, cinq euros, cinq euros de plus!
Et quand le taureau fait un bon coup, comme lorsqu'il démantibule vite fait un panneau de la barrière, se fait alors entendre un extrait de Carmen, oui, oui, celle de Bizet. Car, voyez-vous, la star de la course, c'est véritablement la bête. Même que sur les programmes, le nom du taureau est écrit en lettres plus grandes que celui de son manadier!
Et ça continue comme ça pendant deux bonnes heures. En guise de conclusion, la fanfare joue quelques airs enjoués, des jeunes filles habillées du costume traditionnel de l'Arlésienne exécutent une danse, des prix et des fleurs sont remis avec grand décorum aux raseteurs et manadiers tandis que la foule applaudit, fière sans nul doute d'être partie prenante d'une tradition si belle, si vivante. Puissiez-vous, un jour, être des leurs!
En vrac
- Y aller: avec Air Transat qui, au départ de Montréal, vole sur Marseille de mai à fin octobre. Ah, quel plaisir, ce vol direct! www.airtransat.com.
- Se loger: grâce à Clévacances, un réseau de location de maisons, d'appartements et de chambres d'hôtes qui propose des «chez soi» temporaires de qualité. www.clevacances.com.
- Programme: consulter le calendrier des courses sur www.ffcc.info, site Internet de la Fédération française de la course camarguaise.
- À Nîmes, chef-lieu du Gard, la fièvre tauromachique atteint son paroxysme lors des Ferias, corridas de la Pentacôte, puis celles des vendanges, en septembre, et lors des courses camarguaises. Toutes se déroulent dans un cadre exceptionnel: les célèbres arènes romaines, où est également présentée une exposition qui rend hommage aux deux traditions. Le Musée des cultures taurines (6, rue Alexandre Ducros) se consacre pour sa part à l'histoire de la course camarguaise. www.ot-nimes.fr.
- Saveurs locales: en Camargue, la viande de taureau AOC, corsée, est marinée dans du vin de pays. On l'appelle alors «gardianne de taureau». Un restaurant bien chouette pour la déguster, accompagnée de riz de Camargue, est la Guinguette, située en bordure du Vistre, sur la N572, entre Vauvert et le Cailar. Dans la belle ville fortifiée d'Aigues-Mortes, que fonda saint Louis au XIIIe siècle et qui lui servit de base pour mieux partir en croisade, le Café de Bouzigues (7, rue Pasteur), à la déco rococo-rico, en met plein la vue et les papilles. Enfin, route de l'Espiguette, la Maison méditerranéenne déborde d'alcools du terroir, d'huiles d'olive, de riz de Camargue, de douceurs régionales et même de boutis, ces belles étoffes brodées, tout en relief.
- Renseignements: www.tourismegard.com.
Carolyne Parent était l'invitée du Comité départemental du tourisme du Gard.
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