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Tourisme - Stupeur et tremblements à Tokyo

Gary Lawrence   20 mai 2006  Voyage
Tokyo by night. En haut : le Cozu-Play. Chaque dimanche, cette sorte de dessin animé grandeur nature voit défiler nombre de jouvencelles accoutrées comme si elles auditionnaient pour un film XXX que Tim Burton aurait écrit après avoir pris du LSD.
Tokyo by night. En haut : le Cozu-Play. Chaque dimanche, cette sorte de dessin animé grandeur nature voit défiler nombre de jouvencelles accoutrées comme si elles auditionnaient pour un film XXX que Tim Burton aurait écrit après avoir pris du LSD.
Dans la capitale nippone, on peut se perdre dans la traduction mais se retrouver en pleine tradition. Pester contre la modernité mais tester sa résistance à l'urbanité. Louvoyer dans le ras-le-bol de la circulation mais être noyé par un raz-de-marée de stimulations. Se régaler à profusion mais surtout se nourrir d'illusions. Bienvenue sur la planète Tokyo.

Tokyo — «Finalement, tu veux savoir ce que c'est avant ou après y avoir goûté ? » Euh... après ? Quelques savoureuses becquetées plus tard, un roulement de tambour (avec baguettes asiatiques) résonne dans ma caboche, devant l'imminence de la révélation du contenu de ce suprême repas...

— Alors, dans l'ordre, tu as mangé du sushi de baleine, de la cervelle crue de crabe et du foie gras de poisson.

— Du foie gras de poisson ? Wow ! Et cette sorte de grosse nouille udon, là ?

- Ça ? C'est du shirako, quelque chose comme des amourettes de poisson, ou plutôt le sac où il emmagasine sa semence. Cru, bien entendu.

— ...

Deuxième service. Une assiette de tentacules atterrit devant nous. Suspense.

— Dis donc, est-ce que je rêve ou bien ça grouille, là ?

— Ah ! tu les as vus bouger ? D'habitude, ils remuent davantage ; mais peu importe, c'est bon signe, ça veut dire que la seiche était extrêmement fraîche et qu'on vient tout juste de lui couper la tête mais que le message du cerveau ne s'est pas encore rendu jusqu'à la dernière ventouse...

— ...

Avant d'y mettre les pieds, il est plutôt ardu d'imaginer tout ce qu'il est possible de vivre ou d'expérimenter à Tokyo. Dans cette mégapole monstrueusement godzillesque et peuplée au bas mot de 35 millions d'âmes, on peut se faire curer les oreilles dans des salons spécialement dédiés à cette fin, demeurer stupéfait devant une cuvette qui analyse le contenu des rebuts humains (au Toto Space Center), visiter un musée consacré au sel et au tabac, assister aux obsèques bien réelles d'un personnage fictif de manga, pénétrer dans une boutique Snoopy aussi vaste qu'un Renaud-Bray, palper des oeuvres d'art à l'aveugle au lieu de les reluquer (à la Gallery Tom) ou être saisi d'effroi devant un ténia de 8,8 mètres (au Musée du parasite).

Où que l'on soit sur Terre, Tokyo a peu ou prou d'égal pour susciter autant de stupeur et de stupéfaction, autant de trémolos et de tremblements d'étonnement. Aussi insaisissable qu'une carpe japonaise qu'on tenterait de pêcher à mains nues, aussi indéchiffrable que 12 idéogrammes superposés, la capitale de l'État nippon nécessite tout un décodeur pour pouvoir lire les premières lignes de son programme.

Déjà, en déambulant le long de ses avenues souvent dépourvues de joliesse, on voit bien que la ville la plus populeuse du globe a un gros grain de folie, surtout quand on tombe devant la ruche translucide de l'immeuble Prada, le bloc de gruyère vitré de la boutique Tod's, le monolithe de briques de verre de l'immeuble Hermès ou le bizarroïde collège technique Aoyama, sorte de lépidoptère architectural aux allures de transformer. Quant à la dynamique Flamme d'Or de Philippe Starck, on comprend vite pourquoi les Tokyoïtes l'ont affectueusement surnommée le «colombin doré» (traduction libre).

Cité archidynamique où rien ne se sait mais où tout s'essaie, où tout se tait et rien ne s'étaye, Tokyo se trouve aussi perpétuellement englouti par un tsunami d'êtres tantôt rangés et discrets, tantôt flamboyants mais circonspects. Aux côtés de mornes salarymen tout de noir vêtus, la jeunesse délurée déferle dans un maelström circassien digne d'un long métrage fellinien.

— Excusez-moi, madame, mais auriez-vous un problème d'autisme vestimentaire ?

— Je vous demande pardon ?

— Je veux dire... Cet accoutrement innommable — jupe aqua, bottes de cuir rose, chemisier rayé mauve, bourse pur plastoc orange et veste en vinyle bleu — ressemble à s'y méprendre à un plat de sushi de plastique qui se serait décoloré en vitrine...

— Mais monsieur, c'est ça, la mode, ici.

Si la conversation qui précède est fictive, elle aurait très bien pu se dérouler à Tokyo, tant cette cité tâte tout ce qui se tente en termes de tendances. Glougloutant labo qui bouillonne d'idées nippones, l'ex-capitale du shogunat Tokugawa s'amouraille chaque jour d'une nouvelle livrée, au cas où la combinaison serait la bonne. Et elle finit toujours par la trouver.

Parfois, au détour de certaines rues, on ressent l'impression de pénétrer dans les cases de truculents mangas, ces «dessins fous» dont sont si friands les Tokyoïtes. C'est particulièrement le cas sur Takeshita dori, une rue piétonnière aussi pentue que courue, où on assiste en permanence au télescopage des cultures, des époques et des styles, tant dans la palette des ados lassants que dans les boutiques qui proposent leurs panoplies néo-rockabilly-trash, funky-soft-punk ou post-über-gothique.

Poussée à l'extrême, cette rébellion d'une frange jeuniste contre la rigidité parentale nippone trouve son ultime expression dans le Cozu-Play, ou Cos-Play. Chaque dimanche, cette sorte d'anime (dessin animé) grandeur nature voit défiler nombre de jouvencelles accoutrées comme si elles auditionnaient pour un film XXX que Tim Burton aurait écrit après avoir pris du LSD : punkettes coquettes, boniches lubriques, lolitas licencieuses et écolières racoleuses posent aux côtés d'infirmières aux moeurs légères soignant des Mini-Fée postnucléaires, sous l'oeil intrigué de lutines en latex et autres pokewomans - ou pokemon humaines. Sûr qu'un de ces jours quelqu'un se travestira en Kato sado-maso ou en Demetan dominateur.

10h55, n'importe quel matin de la semaine. Une file d'attente latente de plusieurs centaines de Tokyoïtes fébriles défile devant Omotesando Hills, qui ouvre ses portes à 11h. Non, il ne s'agit pas d'un centre sportif, d'un théâtre ou de la future salle permanente du Cirque du Soleil — au demeurant plus populaire à Tokyo que nulle par ailleurs dans le monde. En fait, Omotesando Hills n'est qu'un centre commercial, mais le plus huppé de Tokyo, l'ultime autel où les Tokyoïtes rêvent de faire leurs offrandes aux dieux consommatoires, qu'ils vénèrent plus que tout dans leur panthéon.

Difficile d'imaginer plus shopaholic qu'un Tokyoïte, même s'il s'agit d'un Tokyoïte interrompu dans ses élans dépensiers parce que fraîchement congédié. Même au plus flasque du dégonflement de la bulle spéculative, il y a quelques années, la capitale de la deuxième économie mondiale n'avait pas perdu son statut de haut lieu de l'hyperconsommation.

Maintenant que l'économie a repris du mieux, c'est encore pire : que ce soit pour se nipper hip, dégoter le dernier trucmuche à la mode ou la babiole à accrocher à son cellulaire, les rues de Tokyo grouillent plus que jamais d'acheteurs compulsifs. Ici plus qu'ailleurs, la pression sociale engendre le besoin d'être remarqué pour se démarquer, et l'obsession du tatemae — le masque que portent tous les Japonais pour ne jamais laisser transparaître les émotions — se doit d'être impeccable.

Pourtant, sur les étals, tout ce que produit l'Occident bénéficie d'une place de choix, dans ce pays prétendument méprisant envers les gaijins (étrangers). «En fait, beaucoup de Japonais font preuve d'une xénophobie latente et raffinée, précise une Française établie à Tokyo [appelons-la Henriette pour lui épargner l'opprobre]. Ils ne méprisent pas les gaijins mais ne les adorent pas non plus, ce qui est assez contradictoire, car c'est pour eux une grande fierté qu'ils s'intéressent à eux. Bref, nous sommes à leurs yeux des causes désespérées quand ils prennent connaissance de nos moeurs, mais ça leur flatte l'ego de nous avoir comme amis.»

Cela dit, autant un gaijin peut être objet de convoitise — voire «la saveur du jour» pour les partouzards en mal de mâles occidentaux -, autant la discrimination s'étale parfois sans retenue, dans des bars et des restos qui s'affichent ouvertement Japanese Only. Enfin, tout dépend du quartier, car Tokyo n'est pas une ville mais une fédération de cités, une folle grappe où chaque ku (arrondissement) se suit mais ne s'assemble pas.

Dans le désordre, on compte ainsi Shibuya le juvénile, Ebisu l'épicurien festif, Asakusa l'historique, Roppongi l'expatrié glauque qui se branchouille, Odaiba le futuriste, Ginza l'élégant et ses 10 000 boutiques, Maranouchi le pépère impérial et Shinjuku le débridé et l'illuminé : là plus qu'ailleurs en ville, les Tokyoïtes déambulent sous le puissant halo que dégagent les écrans vidéo costauds, les innombrables néons flonflons et les zillions d'affiches lumineuses. La nuit, aucun Tokyoïte n'est gris...

Si d'aucuns la considèrent comme la quintessence de toute l'indécence que peut engendrer l'urbanité, Tokyo est d'abord et avant tout une cité ultramoderne qui fonctionne au quart de tour d'un point de vue logistiquement urbanistique. Les transports en commun sont archi-efficaces, les rames de métro arrivent à la seconde près et le Shinkansen, véritable Concorde sur rails, relie la capitale à tout le pays à la vitesse Grand V. Mieux : Tokyo jouit d'un taux de criminalité ridiculement bas et profite d'une propreté extrêmement gênante pour tout résidant d'une ville dix fois moins populeuse (lire : Montréal), en dépit d'une population plus nombreuse que celle du Canada tout entier.

***

Créative, hyperactive, avide de nouveautés et perméable à toutes les influences, Tokyo navigue entre le suprême raffinement de sa culture millénaire et tout ce que le monde moderne peut produire d'inutile ou de risible. Bien assise sur le Cercle de feu du Pacifique mais à cheval sur d'instables plaques tectoniques, elle est si ardemment actuelle qu'on la croirait sans cesse nourrie du magma qui coule dans les veines de son entresol : la ville grandit, se renouvelle et vit toujours à chaud.

En réalité, ce prodigieux Léviathan urbain danse en permanence sur un volcan : comme San Francisco, elle craint sans y penser le retour de ce mauvais messie qu'est le Grand Kanto, ce séisme cyclopéen qui l'a agenouillée en 1923 et qu'on pense voir revenir avant 2035.

Et tandis que ceux qui les découvrent succombent à la stupeur que provoque leur unicité, les Tokyoïtes surfent avec nonchalance sur les tremblements sporadiques qui agitent les fondements de leur unique cité.

En vrac

- Par l'Ouest, Tokyo peut être rallié en environ 15 heures de vol à l'aller et 14 heures au retour. De Montréal, Air Canada assure une desserte avec escale à Toronto ou Vancouver, et Japan Airlines fait de même via Chicago ou New York.

- Bien qu'elle demeure la seconde ville la plus chère du monde (derrière Oslo), Tokyo peut s'avérer étonnamment abordable. Des exemples : un repas honnête et sustentateur avec une bière dans un izakaya (modeste resto-brasserie) : 15 $ tout compris ; une nuit pour une personne dans un ryokan (sorte d'auberge) avec douche, télé et clim : 76 $ (www.shigetsu.com). La conversion se fait d'autant plus aisément qu'un dollar canadien équivaut très exactement à 100 yens.

- Pour s'offrir des tentacules grouillants et des roupettes de poisson crues : Bikuri-Zushi, immeuble Sankyo, 1-12-1 Ebisu, Shibuya, Tokyo 150-0013, (03) 5795-2333. Compter 135 $ pour deux avec une bouteille de saké, tout compris. Mais pour provoquer un séisme dans son portefeuille tout en activant la tectonique des plaques gustatives, optez pour Beige, le splendide resto d'Alain Ducasse, qui loge lumineusement au dixième étage de l'immeuble Chanel (Ginza Chanel 10F, 3-5-3 Ginza Chuo-ku, (03) 5159-5500, www.beige-tokyo.com).

- Le meilleur guide sur Tokyo demeure de loin le Time Out, éminemment actuel et éclairant. À considérer aussi, dans un registre plus classique mais en français : Évasion Tokyo et Kyoto, chez Hachette. Pour voyager budget, Let's Go et Lonely Planet disposent tous deux d'un guide anglophone fort complet sur le Japon, comme c'est le cas de Rough Guide, qui est moins porté sur les questions d'argent.

- Renseignements généraux sur le Japon: (416) 366-7140, www.jnto.go.jp, www.japan-guide.com. Pour trouver un ryokan : www.itcj.jp, www.ryokan.or.jp.

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