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Revoir la Perle des Antilles

Jacmel, Haïti — Elles sont loin, les années où les Québécois déambulaient dans les rues de Port-au-Prince ou se prélassaient sur les plages de la Perle des Antilles. L'instabilité politique est devenue chronique après la chute de Bébé Doc en 1986 et les dictatures militaires, les gouvernements corrompus, les barons de la drogue et les gangs armés ont tôt fait d'effaroucher les touristes.

Triste sort, car au-delà des problèmes, Haïti a conservé les atouts qui ont fait sa réputation auprès des vacanciers. La cuisine créole, les plages de sable blanc, l'art et la légendaire chaleur des Haïtiens sont toujours là, espérant le retour des voyageurs. Et nulle part en Haïti est-ce aussi vrai qu'à Jacmel, une petite ville portuaire du sud-est où il n'est pas nécessaire d'être téméraire pour vouloir s'aventurer.

Lovée dans le creux d'une baie d'un bleu turquoise, à 40 kilomètres à vol d'oiseau de la tourmente de Port-au-Prince, la ville de province de 35 000 âmes a su demeurer paisible au milieu de la tempête. Des graffitis tels que «Jacmel Chérie, la ville la plus tranquille d'Haïti» ou «À Jacmel, la sécurité est totale 24/24» ornent les murs des bâtiments, signes de la fierté des Jacméliens pour leur coin de pays calme et serein.

Le contexte est donc idéal pour redécouvrir la Perle des Antilles et faire connaissance avec Jacmel, dont les attraits et les charmes en faisaient déjà, voilà quelques décennies, la destination touristique par excellence d'Haïti.

En marchant dans les rues de la ville, l'architecture pâlissante mais toujours pittoresque vient rappeler les influences coloniales françaises avec les gingerbread houses, sans contredit les bâtiments les plus saillants. Baroques, faites de bois, ceinturées de longues galeries et très chargées en boiseries, elles rappellent les maisons ancestrales de la Louisiane. Malheureusement, la débâcle économique des 20 dernières années a nui à la conservation de ces délicates constructions, qui souffrent aujourd'hui pour la plupart d'un manque d'entretien.

Pour Jacmel, les difficultés avaient déjà débuté quelques décennies plus tôt avec l'arrivée au pouvoir de Papa Doc en 1957. Le dictateur et son fils ont eu pour politique de punir cette ville, trop rebelle à leurs yeux, en la privant de son port qui avait jusque-là fait sa richesse grâce au commerce du café. Sous Aristide, le trafic de la drogue y a trouvé un lieu de prédilection en raison de sa position géographique, directement en face du port de Baranquilla, en Colombie. Mais n'ayez crainte, ces années sont maintenant révolues.

La réputation hors du commun dont jouit Jacmel provient en grande partie de ses activités culturelles. Plusieurs poètes, écrivains et peintres, malheureusement exilés pour la plupart, viennent de cette petite ville provinciale qui tient chaque année un festival du film et un carnaval du Mardi Gras. Quelques artistes étrangers, dont l'auteur et réalisateur danois Jørgen Leth, y ont aussi trouvé refuge.

La ville fait office de capitale artistique pour Haïti et les Antilles puisque l'essentiel des objets d'art achetés ici et dans les îles voisines proviennent d'Haïti, plus exactement de Jacmel. Loin de se limiter à l'artisanat traditionnel et au style naïf dépeignant des paysages colorés et des cérémonies vaudous, la ville abrite une école d'art moderne et un nombre étonnant de galeries où sont exposées les peintures et sculptures d'artistes locaux.

Les oeuvres qu'on y retrouve ont pour trait distinctif d'être généralement colorées, mais là s'arrête leur caractère autochtone. Les inspirations parfois cubistes, automatistes ou simplement abstraites derrière plusieurs d'entre elles montrent l'avant-gardisme bien contemporain de ces artistes.

La galerie avec la plus grande envergure se trouve au 5, rue Sainte-Anne. Des dizaines de peintures y sont accrochées sur les murs d'une grande salle aux plafonds hauts et quelques sculptures jonchent le sol. Attenant à cette pièce se trouve un sympathique café où l'on peut siroter un café haïtien : dense, sucré et sirupeux. Quelques cafés et bistros sont également situés à un ou deux coins de rue, sur le port fraîchement rénové, face à la baie.

Derrière ce foisonnement artistique se trouve la Fondation Sant d'A Jakmel (Centre d'art Jacmel en créole), qui soutient les galeries et l'école d'art grâce à l'argent donné par la communauté locale, la diaspora et les gouvernements étrangers. Selon la fondation, la ville reçoit pour divers projets plus de 65 millions de dollars par année des États-Unis seulement, auxquels s'ajoutent les millions de l'Union européenne et du Canada. Et, de toute évidence, le secteur de la culture bénéficie largement de ces dons.

L'«exception haïtienne», comme on appelle Jacmel en raison de son niveau inégalé de sécurité, de confort et de développement culturel, a été choisie par Port-au-Prince pour être le fer de lance du tourisme en Haïti. Le président René Préval souhaite profiter du vent de changement qui souffle sur le pays et de l'accalmie qu'il connaît depuis les élections du 7 février pour relancer le tourisme, jadis l'une des principales industries du pays.

Parmi les raisons derrière ce choix : sur le plan des commodités, Jacmel jouit d'une denrée rare en Haïti, l'électricité. Grâce à un projet de l'ACDI et d'Hydro-Québec, elle est la seule ville du pays à être alimentée 24 heures sur 24, sept jours sur sept, tandis que la capitale se contente d'environ deux heures d'électricité par jour. L'électrification continue a eu une foule de retombées positives, dont une hausse importante du nombre de chambres d'hôtel (de 75 à 400 aujourd'hui), l'éclairage des rues après la tombée de la nuit et l'arrivée de nouveaux commerces tels que des cafés Internet.

Enfin, Jacmel offre des plages magnifiques. Un séjour ne serait pas complet sans quelques après-midi passés sur les plages de Ti-Mouillage et de Saint-Raymond-les-Bains, toutes deux à 15 ou 20 minutes à l'est de la ville. Grandes et sablonneuses, avec une mer turquoise devant elles et des montagnes verdoyantes pour fond de scène (une autre originalité locale car le reste du pays est déboisé à 98 %), les plages de la région n'ont rien à envier à ses voisines dominicaines ou cubaines.

En vrac
- Pour se rendre à Jacmel tout en évitant les aléas de la route montagneuse la séparant de la capitale, prenez un coucou dès votre arrivée à l'aéroport de Port-au-Prince. Le vol de 11 minutes sur les ailes de Tortug'air ou de Caribinter coûte une somme dérisoire de 40 $ aller-retour grâce au forfait qu'offre l'hôtel Cyvadier (www.hotelcyvadier.com).
- La nuitée au Cyvadier oscille entre 45 et 70 $. L'un des quatre hôtels de Jacmel, le Cyvadier, offre des avantages difficiles à égaler. Légèrement à l'écart du centre de la municipalité (où se trouve par ailleurs l'hôtel La Jacmélienne, si vous préférez vivre au coeur de la ville), l'hôtel colonial est situé dans le creux d'un petit lagon qui lui est pratiquement exclusif, ce qui garantit la tranquillité. La nourriture y est excellente, surtout les fruits de mer apprêtés à la créole.
- Pour le transport local, il n'est pas possible de louer sa propre voiture. Il y a, par contre, quelques taxis, et pour les plus aventuriers, le tap-tap, cet autobus multicolore aux noms chrétiens éloquents. Pour plus de confort, on peut louer un 4X4 avec chauffeur pour environ 80 $ la journée. Demandez au gérant de votre hôtel. L'avantage, ici, est que le chauffeur connaîtra les environs et sera du coup un très bon guide.

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