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Cambodge - Un pays miné par les khmers rouges

Gary Lawrence   4 mars 2006  Voyage
D'habitude, ils sont culs-de-jatte, estropiés d'un pied ou d'un tibia, amputés à la rotule ou à l'avant-bras. Mais celui-là, celui-là n'avait plus de mains à tendre, et c'est avec le regard implorant et une bouille rembrunie qu'il mendiait, joignant l'un contre l'autre ses poignets aux extrémités bombées, recevant l'aumône en coinçant les billets entre ses moignons racornis...

À Siem Reap, porte d'entrée du site d'Angkor, les éclopés sont légion. Rien là de plus normal: la sublimissime cité des temples-montagnes est la vache à lait touristique du Cambodge. Quantité de nécessiteux s'y retrouvent donc pour faire la manche — ou le manchot, c'est selon — car aucune autre contrée du globe n'est aussi allègrement farcie de mines, lesquelles continuent de détonner, de-ci, de-là, au gré des pas perdus des promeneurs égarés.

Pour sensibiliser les Cambodgiens et les voyageurs ingambes à cette affligeante réalité, le démineur Aki Ra a inauguré, en 1999, le Land Mines Museum. Minuscule site muséal un peu clopin-clopant et perdu le long d'une poussiéreuse route déglinguée, l'endroit ne paie pas de mine mais demeure éminemment instructif et éclairant.

Il faut dire que son fondateur en connaît tout un rayon sur le sujet. Enlevé et enrôlé de force à l'âge de cinq ans par des khmers rouges qui ont ensuite occis ses parents, Aki Ra est rapidement devenu poseur de mines pour les sadiques sbires de Saloth Sar, alias Pol Pot. Aujourd'hui, il se consacre en partie au déminage du Cambodge et en partie à son musée.

Un musée qui détonne

Une fois franchie l'entrée, gardée par un garçonnet affublé en khmère rouge, on entre dans un minuscule cubicule de bambou où des mines de tout acabit reposent, bien désamorcées et accompagnées de leur funeste c.v.: celle-ci n'explose que si un tank la foule de la chenille; celle-là ne réagit qu'à 50 kilos de pression de la cheville; cette autre, plus insidieuse, s'exhume avant d'éclater et de disperser sa ferraille dans un rayon de plusieurs mètres, semant ici la mort, décharnant là le plus de gambettes possible.

Le musée rappelle aussi que la Chine, la Russie et les «États-Honnis», entre autres pays, n'ont toujours pas signé la Convention d'Ottawa sur l'interdiction des mines antipersonnel. Parallèlement, on y rapporte quantité de témoignages d'estropiés, troublantes photos à l'appui.

Pour prouver à quel point il est aisé de se faire écharper par des mines, même si elles sont déployées en surface, Aki Ra a aussi recréé un terrain parsemé de ces sordides engins qui étalent à tous vents leur puissance létale. «Chaque année, un millier de Cambodgiens en sont victimes et 85 % d'entre eux se retrouvent avec un ou quelques membres en moins, indique Catherine Mojsiewicz, guide au musée. Le pire, c'est que plusieurs de ces blessés sont des enfants qui se mutilent simplement en s'amusant.»

Une douzaine d'entre eux ont d'ailleurs trouvé refuge au musée, certains y vivotant, d'autres choisissant de jouer dans une pièce de théâtre où on fait revivre le sanglant épisode du Kampuchéa démocratique, pour rappeler aux visiteurs qui sont les responsables de ce gâchis humanitaire et... souligner d'où vient la motivation d'Aki Ra à vouloir l'éradiquer.

Il lui reste, hélas, fort à faire: au Cambodge, ces «armes sournoises qui ignorent le cessez-le-feu» se comptent toujours par millions et certaines sont d'autant plus ardues à repérer que les inondations dues aux moussons déplacent chaque année les mines qu'on avait pourtant réussi à localiser...
- Le Land Mines Museum ne vit que de dons privés, notamment ceux qu'amasse une fondation basée en Ontario: www.cambodialandminemuseum.org. À voir aussi: «Campagne internationale pour interdire les mines», www.icbl.org; «Guide canadien sur l'interdiction des mines terrestres», www.mines.gc.ca.



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