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Le Pérou sans Picchu

Gary Lawrence   21 janvier 2006  Voyage
Gary Lawrence - Une mère et sa fille dans l’Altiplano péruvien.
Gary Lawrence - Une mère et sa fille dans l’Altiplano péruvien.
Oui, le Machu Picchu et le chemin qui y mène; d'accord, Cuzco et Atahualpa; certes, Zorrino doit s'en aller, même si on ne sait toujours pas pourquoi; et quand lama fâché, lui toujours faire ainsi. Mais au-delà des mythes instillés par Georges Remi dans la cabesa de plusieurs générations de lecteurs de 7 à 77 ans, le Pérou, c'est bien plus que le monde inca tel que véhiculé par les aventures du jeune héros à la houppe blonde.

«Faites-moi plaisir, cessez de ne parler que des Incas!, lance Andrés Álvarez Calderón Larco, directeur du musée archéologique Rafael Larco Herrera à Lima. Avant eux, il y eut des peuples tellement plus riches, tellement plus marquants! Avec l'Égypte, l'Inde, la Mésopotamie, la Chine et le Mexique, le Pérou est l'un des six pays du monde où de grandes civilisations furent créées de toutes pièces. Et ce n'est pas grâce aux Incas!»

«Le plus grand mérite des Incas, c'était leur pouvoir unificateur, ajoute Alejandro, guide patenté. En bons gestionnaires, ils avaient compris qu'en laissant un minimum de culture et de dignité à ceux qu'ils conquéraient, ils les contrôleraient; aujourd'hui, si on ne parle que d'eux, c'est parce que ce sont les Incas que les Espagnols ont vaincus, en 1532.»

Dur, dur, le Pérou, lorsque la clé à molette de la réalité vous déboulonne des mythes pourtant bien ancrés sur le socle de souvenirs d'enfance coulés dans le béton hergéen. En fait, selon certains exégètes bédéologues, l'auteur du Temple du Soleil aurait amalgamé plusieurs volets culturels péruviens dans son imaginaire du Pérou: sous son pinceau, des bribes des cultures Paracas, Chimu et Tiwanaku (de Bolivie) auraient été intégrées à celle des Incas.

En scrutant un tant soit peu sa mémoire de tintinologue, c'est ce qu'on risque de constater en visitant le Museo de la Nacion et le Museo Rafael Larco Herrera, qui abrite la plus grande collection privée d'art précolombien du globe. «C'est sexy, les Incas, mais il y a aussi les Chavins, Waris, Mochés, Mochicas et autres Nazcas, pour ne nommer qu'eux... », de rappeler le directeur du musée Larco. De fait, au Pérou, mieux vaut lire entre les lignes de l'histoire, pour ne pas voyager idiot.

Une frégate monstrueuse. Un colibri dont les ailes font 66 mètres d'envergure. Un perroquet cyclopéen, un chienchien qui lève une papatte de 30 mètres et un singe qui accuse 135 mètres de la tête aux mains... Non, nous ne sommes pas en train d'assister au casting du dernier King Kong mais bien en plein survol des surprenantes lignes de Nazca, à bord d'un Cessna largement fenêtré.

À la fois gigantesques, étonnamment précis et visibles uniquement du haut des airs, ces géoglyphes ont été creusés par le peuple nazca, dans la rocaille et la poussière de la pampa Colorada, il y a environ 2500 ans. Situés à 440 kilomètres au sud de Lima et classés par l'UNESCO, ils sont formés de 800 lignes droites, 300 figures géométriques et 70 plantes et animaux géants qui tapissent le sol sur 500 kilomètres carrés, de part et d'autre de l'autoroute panaméricaine.

Tracées dans la paume du désert péruvien, les lignes de Nazca n'ont jamais été décryptées, malgré les efforts des chiromanciens aériens qui les ont observées. Pour l'Allemande Maria Reiche, qui a consacré la moitié de sa vie à tenter d'éclaircir cette nébuleuse archéologique, ces lignes formeraient un colossal calendrier astronomique; pour d'autres, il s'agirait de sentiers rituels ou liés au culte de l'eau.

Enfin, d'autres ont avancé — sans doute après avoir abusé de l'ayahuasca — qu'il s'agirait plutôt de pistes d'atterrissage pour extraterrestres, ou encore de points de repère pour les curanderos, lorsque ces chamans planent au-dessus du pays au cours de leurs voyages astraux...

Une chose est sûre, c'est que, vue du ciel, une araignée de 46 mètres de long est plus rassurante qu'un spécimen de 10 centimètres qui se balade sous votre nez, en pleine jungle amazonienne.

Une tarentule courroucée vient d'envoyer un jet dans ma direction, et ce n'est sûrement pas parce que ma présence lui a procuré un climax d'excitation. «Mais qu'est-ce qu'il a, ce grand singe blanc, à envahir ma bulle?, doit-elle se dire. Et d'ailleurs, qu'est-ce qu'il fait là, ce primate glabre?»

Sûr qu'elle doit être nouvelle dans le quartier, l'arachnide. Car elle a beau habiter un 10 et demi dans la corolle d'une sorte de bromélie juchée à 40 mètres du sol, elle devrait savoir qu'il y a belle lurette qu'on a installé 14 passerelles aériennes reliant entre elles la cime des arbres, non loin du rio Napo.

D'abord déployé pour étudier la faune et la flore qui évoluent au dernier étage de la forêt amazonienne, cet incroyable réseau de lumineux sentiers célestes voit aujourd'hui déambuler les curieux de tout acabit qui y survolent l'enfer vert, pénètrent son couvert et lorgnent de près ses atours.

Résultat: 500 mètres de pure extase randonnesque le long de ces trottoirs du ciel jalonnés de plateformes du haut desquelles on accède à l'infiniment petit des hauteurs, mais où on porte également son regard aussi loin que celui d'un jaguar juché sur l'ultime branche d'un kapotier.

On tend souvent à l'oublier, mais près de la moitié du Pérou s'enchevêtre dans les jungles épaisses du bassin amazonien. C'est même dans la touffeur péruvienne que naît l'illustre Amazone, le plus long fleuve du monde. Ici, il glisse sur lui-même, sous un maelström de nuées cendrées et de nuages graphite malaxés par les grands vents; là, il coule tout d'un bloc, comme une mer sépia et longiligne, tranquille et forte.

Le long de ses rives infusées de lueurs calmes, une cambuse de palme succède à un hameau sur pilotis, une bicoque chambranle près d'un paysan allongé, rappelant qu'un Péruvien sur six est aussi amazonien. «Il y a 100 ans, on comptait 65 tribus sur l'Amazone péruvien; aujourd'hui, il en reste à peine trois ou quatre», assure Cilso, un Yagua né sur les rives du fleuve.

Pour rejoindre un tantinet les rangs de la vie moderne, le frère de Cilso a transformé une partie de son village en site folklorique, où les étrangers font un saut entre une excursion de pêche au piranha, une sortie d'observation des dauphins roses et une randonnée dans la canopée.

Il faut dire qu'elles sont rares, les tribus qui ont réussi à se maintenir coupées du monde, au Pérou. Si la présence de quelques lodges touristiques y est pour peu, celle de l'industrie forestière y est pour beaucoup, en faisant vivre au pays une véritable erreur équatoriale: dans un rayon de 50 kilomètres d'Iquitos, principale ville de l'Amazonie péruvienne, on a grugé la forêt en ne laissant qu'une lisière d'arbres, le long du vénérable fleuve...

Heureusement, seules les autoroutes liquides permettent de transporter les billes de bois, Iquitos n'étant accessible que par avion ou par bateau. Vieille cité rubigineuse à l'âme oxydée par la moiteur ambiante, celle-ci vit surtout de l'industrie forestière, depuis qu'elle a chuté de son trône de reine péruvienne du caoutchouc.

L'un de ses princes héritiers, Fitzcarraldo, voulait y construire un opéra après avoir unifié son empire en reliant deux fleuves, dans le Madre de Dios. Mais son projet dément de franchir le dos des montagnes sur son grand rafiot de métal a échoué, et la réplique de son navire, utilisé dans le film d'Herzog, sombre dans l'oubli dans le port d'Iquitos...

Sacré grand lac

À plus d'un millier de kilomètres au sud, le Yavari a eu plus de chance. Plus ancien bateau à vapeur du lac Titicaca, ce bâtiment construit en Angleterre a été transporté pièce par pièce par bateau, avant d'être chargé à bord d'un train puis à dos de mule jusqu'à Puno, où il a été assemblé au terme de cette équipée de plus de six ans. Mis prématurément à la retraite, abandonné puis renfloué, il tient lieu de musée flottant, rappelant sa truculente histoire et, du coup, que le Titicaca est le lac navigable le plus haut du monde.

À cet égard, certains esquifs font d'ailleurs se demander si les 3800 mètres d'altitude ne donnent pas la berlue: au large de Puno, des drakkars de roseau à tête de puma et des gondoles d'osier sillonnent les parages... En fait, ces drôles d'embarcations sont celles qu'utilisent les Uros pour pêcher ou rallier la terre ferme, lorsqu'ils quittent leurs îles... flottantes!

Construites pour leur permettre de fuir les persécutions incas, ces surprenantes barges végétales sont fabriquées en empilant des milliers de roseaux. Chaque mois, à mesure que le dessous des îles se dégrade, une couche fraîche est ajoutée en surface, pour maintenir les îles à flot.

De la quarantaine de villages flottants, 25 accueillent les visiteurs sur leurs grandes îles molles comme des éponges. Les uns y vivent pratiquement comme il y a cinq siècles, les autres adoptent quelque bribe de modernité. L'île de Topidi abrite ainsi une école adventiste (!) et certains insulaires ont doté leur hutte de roseau d'un capteur solaire, pour alimenter leur télé...

À quelques heures de bateau de là, les habitants de l'île de Taquile tiennent quant à eux à leur indépendance économique et touristique, en refusant que des promoteurs y construisent un temple du sommeil. Adeptes d'un esprit communautaire quasi autarcique, ils jugulent ainsi un tourisme déjà bien enclenché, sur leur petite Crète andine plombée par une lumière irréelle.

En fin de journée, une fois les navettes reparties, les femmes peuvent ainsi continuer de papoter tandis que les hommes tricotent tranquillement — eh oui, c'est comme ça ici —, à moins qu'ils ne se laissent porter par la rêverie en songeant au jour où on retrouvera le trésor des Incas — encore eux, désolé señor Larco — qui gît peut-être au fond du lac, non loin de Taquile.

Voilà belle lurette qu'on le cherche ici, ce butin, entre le Pérou et la Bolivie. Même le commandant Cousteau y croyait, lui qui est venu à deux reprises sillonner le lac. Si seulement il avait lu Tintin, il ne se serait pas donné cette peine: tout le monde sait bien que le trésor des Incas repose là-haut, derrière la montagne, dans le temple du Soleil...

En vrac

- Air Canada relie Toronto à Lima en huit heures de vol (www.aircanada.ca). Le transporteur chilien Lan Chile (www.lan.com) dessert également le Pérou via les grandes villes américaines, en plus d'offrir quelques dessertes domestiques par l'entremise de sa filiale Lan Peru.

- La meilleure saison pour se rendre au Pérou s'étend de mai à septembre, dans la majeure partie du pays. Pour Lima, préférez de décembre à mars.

- Pour séjourner en Amazonie, la panoplie de lodges d'Explorama (www.explorama.com) jouit d'une fort bonne réputation, tandis qu'à Puno, optez pour le joli Posada del Inca (www.sonesta.com/peru_puno), judicieusement élevé sur les rives du lac Titicaca.

- Parmi les meilleurs guides de voyage, soulignons le Routard (le plus à jour, en combo avec la Bolivie), le Lonely Planet (en français, très bien) et le Rough Guide (en anglais, également très bien).

- À louer: Fitzcarraldo, chef d'oeuvre de Werner Herzog qui raconte l'histoire délirante de ce mégalomane, avec l'irremplaçable Klaus Kinski.

- À surveiller l'été prochain: l'exposition Les Trésors de l'ancien Pérou - de Chavin aux Incas, du 28 juillet au 12 novembre, à la basilique de Montréal. Renseignements à venir sur www.vivaconcept.ca.

- Renseignements sur le Pérou: www.peru.info.

L'auteur était l'invité de PromPeru.

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