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Cap sur l’Allemagne (2)

12 avril 2013 | Jean Aubry | Vin
Photo : Jean Aubry
On ne peut qu’être les maîtres du monde viticole quand on a le riesling à sa disposition. Je l’écrivais la semaine dernière, je l’assume toujours. Bien sûr, les vignerons allemands disposent aussi, en blanc, de müller-thurgau, de sylvaner, de grauburgunder (pinot gris), de weisburgunder (pinot blanc), de chardonnays, ou encore, en rouge, de pinot noir (spätburgunder — près de 12 000 hectares), de dornfelder, de portugieser et autres lemberger, mais diable que ce satané riesling vous électrise et vous met sous tension. Comme si votre langue entrait en contact avec les 750 volts d’un rail du métro de Montréal à l’heure de pointe ! Optez tout de même pour le tire-bouchon dans le confort de votre salon. Moins violent.
 
Tous les cépages, en fait (plus d’une vingtaine), et pas seulement le riesling, se comportent comme de véritables paratonnerres, captant l’énergie du climat septentrional tout en assurant une mise à la terre dans un contexte hautement tellurique. Plus souple, moins tendu, du côté de Baden, au sud, gagnant en intensité à l’écran du voltmètre en filant vers le nord (Nahe, Rheinhessen, Rheingau, Mosel-Saar-Ruwer et l’Ahr), et la Franconie, à l’est. Un terrain de jeu passionnant, dont le dénominateur commun demeure cette espèce de sapidité fine qui rend l’ensemble de la production particulièrement digeste.
 
Il arrive tout de même, parfois, que la force brute du minéral l’emporte. J’en ai fait l’expérience dans la vallée de l’Ahr, parallèle à la Moselle et dont la rivière se jette dans le Rhin, au sud de Bonn. Là, les jeunes sœurs Dörte et Meike (Domaine Mayer-Näkel) cultivent entre autres un troublant pinot noir fiché dans des ardoises bleues (blauschiefer) et des argiles grises d’origine volcanique, à l’intérieur d’un croissant exposé plein sud particulièrement pentu, merci. La vue seule du vignoble fout le vertige. Alors le vin, vous pensez bien…
 
La dégustation du pinot noir des parcelles Dernauer Pfarrwingert (multidimensionnel, façon Côtes-de-Nuits), Sonnenberg (opulent de textures) ou Kräuternerg (puissant et chaleureux) donne l’impression d’escalader un piton rocheux tant le fruité, doublement corseté sous le minéral, peine à afficher son caractère variétal. Des vins lents, très lents à se faire, mais au final, frissons garantis. En somme, et c’est le cas pour de nombreux domaines en Allemagne, le terroir se « subit » ici plus qu’ailleurs. En ce sens que la sagesse du vigneron consiste à faire taire l’orgueil qui pourrait sourdre en lui en s’acharnant à vouloir le changer. Il ne peut que s’incliner. Et suivre simplement le filon.
 
Vitalité extraordinaire

J’ai rarement été aussi dynamisé, non seulement par les vins mais aussi par ceux qui les accouchent. Il existe ici une vitalité extraordinaire, un sens du partage d’informations et d’expériences de la part de la génération montante, qui se manifeste sur le terrain, à la vigne comme au chai. Des petits malins manifestement conscients des potentiels énormes dont ils disposent (l’idée de 1er Cru et de Grands Crus (Grosses Gewächs) se précise et s’affine) et qu’ils gèrent en se dotant de stricts cahiers des charges.
 
Des maisons à surveiller ? En voici quelques-unes dont la présence sur nos tablettes serait pure bénédiction. Des lacunes à combler, ne serait-ce qu’au niveau des mousseux, dont les Allemands sont de friands et d’exigeants consommateurs. Avis aux agences intéressées !
 
Tenez, parlant de mousseux, cette maison Van Volxem sise sur la Saar, en Rhénanie-Palatinat, illustre parfaitement le haut niveau que peut atteindre la production teutonne actuelle. Son auteur ? Roman Niewodniczanski. Du calibre d’un Lowenstein, d’un Dönnhoff, d’un Müller ou d’un Molitor, impressionnant de stature, d’un charisme à envoyer Justin Trudeau refaire ses devoirs, il est l’homme dont parle toute la filière vin actuellement. Sans compter son fan club d’admiratrices !
 
Son mérite est d’avoir propulsé au premier plan ce domaine acquis en 2000 pour en faire une boutique winery (45 hectares, tout de même) que les Prussiens considéraient déjà, en 1868, comme faisant partie de l’élite des grands terroirs, planté pour 96 % en riesling (entre 40 et 130 ans d’âge !). Les vins vibrent ici comme l’archet manié par une virtuose du violon, musique fine qui saute les octaves pour en inventer d’autres, encore inconnues des sens.
 
Souhaitez-vous la grâce de savourer un jour ses rieslings Alte Reben, Schiefer, Wiltinger Braunfels, Goldberg, ou le spectaculaire Altenberg : on pleure en silence sous ses propres larmes salines de… riesling !
 
Autres personnalités intéressantes… Ce jeune duo Josten & Klein, de la région de l’Ahr, qui démarrait son affaire en 2011 mais qui semble pressé d’en découdre avec le succès ! « On se fout des analyses, le vin doit être bon, c’est tout », disent-ils de concert. On table ici sur les secs, jouant le minéral à fond (Cuvée Mittelrhein) ou la puissance avouée (Leutesdorfer Gartenley), sans oublier un pinot noir qui déjà trouve ses marques (Mayschosser Münchberg). Si jeunes et déjà dégoulinants d’ambition : un duo à suivre !
 
Bien sûr, l’espace nous manque ici pour couvrir ce renouveau allemand. On y reviendra. Si, toutefois, en voyage, au restaurant ou encore à la table d’Angela Merkel, vous croisiez ces noms, n’hésitez surtout pas à leur consacrer votre plus large soif. Ils ou elles le méritent. Des gens comme Thomas Philipps, Theresa Breuer à Geisenheim, Anette Closheim à Langenlonsheim, Georg Rumpf à Münster-Sarmsheim, sans compter ces prodigieux talents de la Nahe que sont Caroline Diel de la Schlossgut Diel, Heiko Bamberger, Emrich-Schönleber, Stephan Barth, Georg Breuer, Sebastian Schäfer, Mathias Runkel ou encore Sebastian Schäfer.
 
Je m’en voudrais d’oublier ces « vieux jeunes » que sont Claus Burmeister (Burg Ravensburg), Goerg Mosbacher, Johannes Selbach (Selbach-Oster), Martin Kerpen, le très attachant Gunter Künstler ou encore Bettina Bürklin-von Guradze (Dr Burklin-Wolf) dont le Kirchenstück, travaillé en biodynamie, est considéré ni plus ni moins comme le Montrachet du Pfalz. Rien que ça. Ma surprise du voyage ? Un accord mets et vins à vous déculotter un curé : des gebratenes euterschnitzel mit zitronen-kräuter sur un Rechbächel Riesling 2011 de Bettina Bürklin. Traduction : des pis de vache frits dans leur jus de citron aux herbes ! J’aime l’Allemagne.

 
Jean Aubry est l’auteur du Guide Aubry 2013. Les 100 meilleurs vins à moins de 25 $ et chroniqueur à l’émission Ça commence bien ! sur les ondes de V tous les vendredis.
 
 
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