Le prix de l’histoire
(5+) se conserve plus de cinq ans
(10+) se conserve dix ans ou plus
© devrait séjourner en carafe
★ appréciation en cinq étoiles
Je potassais récemment le très savant bouquin du professeur bordelais Henri Enjalbert, Les grands vins de Saint-Émilion, Pomerol et Fronsac (éditions Bardi), sur l’essence même du chic cépage merlot et de ses terroirs de prédilection (pour la petite histoire, il y avait 63 cépages en Libournais en 1784, dont environ 50 % en blanc, et pas seulement le merlot !), et voilà que l’homme m’entraînait déjà dans une autre direction.
Ainsi, à la page 11 : « Il faut 15 ans pour créer un vignoble, récolter, vinifier et mettre sur la table un vin déjà vieux de « trois ou quatre feuilles ». Il faut une génération pour refaire un grand vignoble d’appellation laissé à l’abandon. Il en faut deux ou trois pour créer un nouveau cru sur un terroir privilégié qu’on a déjà découvert dans une région sans passé qualitatif. Il faut tout près d’un siècle pour qu’un « canton-vignoble » [une expression du XVIIIe siècle] impose sa notoriété dans le monde. » Visiblement, le créationnisme en matière de vignoble n’existe pas. Il faut du temps au temps, comme le veut l’adage.
Une petite gêne
Ce qui m’amène à la réflexion suivante : ces vins issus de vignobles nouveaux d’Amérique, qu’ils soient du Nord ou du Sud, n’auraient-ils pas tendance à se réserver une petite gêne quand il est question de notoriété instantanée, mais surtout lorsqu’il est question de commander des prix souvent stratosphériques pour une production qui n’a justement que « trois ou quatre feuilles » inscrites à son acte de naissance ?
Souvenons-nous de ce Screaming Eagle californien qui, à sa « deuxième feuille » seulement, avait le culot de rançonner légalement l’amateur en s’affichant à 1000 $ le flacon de 75 centilitres ! À quelques dollars près, le prix d’un Haut-Brion primeur 2010 déjà reconnu à Londres pour son incontestable suprématie par le libre penseur John Locke, il y a… 333 ans de cela. Un peu de respect pour les anciens ne ferait pas de mal ici !
Autre exemple, plus près de chez nous celui-là : nos vins canadiens qui, avec à peine deux générations de travail acharné sur le terrain (mais deux générations, tout de même), commandent aussi des prix dont se prévalent leurs collègues européens, à la différence, pour ces derniers, que leur histoire se décline souvent sur plus de… 20 générations, comme en témoignent ces Mellot à Sancerre ou Amoreau en appellation Côtes de Francs.
Ne me prêtez pas l’intention voulant que les vins de chez nous - ces Norman Hardi, Malivoire, Osoyoos Larose, Quail’s Gate et autres Domaine Les Pervenches - sont pour autant dénués d’intérêt. Non. Mais est-il ici prématuré de revendiquer une identité propre quand une notion de terroir se cherche peut-être encore ?
J’ai envie de vous citer le philosophe français Michel Onfray. « Avant toute vie rampante, chaloupante ou marchande, la pierre exprime la présence, ce que les philosophes appellent la pure présence au monde. Aveugle et dépourvue de conscience, sommaire dans sa vitalité et son énergie, la pierre contribue à une grammaire et une syntaxe, qui permettent un style, ce qu’en d’autres termes on appelle le Terroir. Un Terroir, c’est une identité et une identité ne souffre pas d’aménagement. Ce qui se dit dans les lentilles géologiques, qui font tel ou tel vin, est indicible ailleurs. Unique, le sol sollicite des quintessences qui fournissent en retour matière à entretenir le caractère exceptionnel. »
Grammaire, syntaxe, identité, surtout identité, sans doute nous cherchons-nous encore. J’ajouterais « humilité », celle d’avouer ne s’être peut-être pas trouvés… Une petite métaphore de la société québécoise avec ça ?
Le terroir n’est pas tout
Si les sols n’ont pas bougé, les raisins, eux, ne sont plus les mêmes. L’homme y laisse déjà son empreinte. Il y a alors des progressions dans les classements « à Saint-Émilion et à Pomerol en 1855 et en 1967 », avance le professeur Enjalbert en commentant le mode d’exploitation des vignobles, avant d’ajouter que, « de 1874 à 1886, Petrus a pris la première place devant Vieux Certan ; de 1886 à 1897, Ausone a dépassé Bélair ». Soit.
Les réputations n’ont guère changé, mais que se souvient-on de ces vins, aujourd’hui, pour témoigner de leur incontestable primauté sur tous les autres vins alors produits, que ce soit sur la Rive Droite comme sur la Rive Gauche ? Certainement pas la dégustation qu’ils nous procureraient en 2013 : avec tout le respect que je leur dois, ils ont passé l’arme à gauche depuis un bon moment déjà !
Il reste ces hommes qui les ont bus et qui peuvent en témoigner. C’est ici que l’histoire a un prix. Ici, surtout, qu’on s’aperçoit que ce n’est pas pour les raisons qu’on pense que se forge la hiérarchie des crus que nous connaissons aujourd’hui. Il n’y a qu’à penser à l’absence des vins de Saint-Émilion, par exemple, au classement officiel de 1855 - pour des raisons qui n’ont rien à voir, d’ailleurs, avec la qualité des crus d’alors -, pour se dire que les choses auraient pu être autrement.
En effet, ce sont ces mêmes courtiers, maisons de négoce - les Tastet-Lawton, W. Franck, Fontémoing-Chaperon, Sichel, Delbos Frères, Cruse, etc. - et autres exportateurs vers l’Angleterre et les pays du nord de l’Europe qui délimiteront, mieux, qui feront monter les enchères en positionnant pour la postérité ces crus que nous connaissons aujourd’hui, crus dont il faut convenir qu’ils frisent l’absurdité totale côté prix.
Laissons au Corrézien Jean-Pierre Moueix (Petrus, Trotanoy, Magdelaine, etc.), cité dans le bouquin d’Henri Enlalbert, le soin de conclure : « En 1930, les vins des trois appellations [Libounais] étaient encore considérés comme les enfants pauvres des grands vins du Bordelais. Seuls Cheval-Blanc et Ausone à Saint-Émilion, puis à un degré moindre Petrus à Pomerol, bénéficiaient d’une réputation bien établie. Sans doute parce que les grandes maisons bordelaises du négoce et les meilleurs bureaux de courtage avaient des propriétés en Médoc et en Graves. Par ailleurs, les acheteurs français ou étrangers avaient en référence le classement de 1855 qui n’intéressait que la Rive Gauche de la Garonne-Gironde […]. »
Les courtiers à l’époque, la presse spécialisée aujourd’hui : l’histoire bordelaise reposerait-elle ici sur le jugement des hommes plutôt que sur celui de véritables terroirs ? Il nous faudrait une autre chronique pour en débattre !
Jean Aubry est l’auteur du Guide Aubry 2013 -Les 100 meilleurs vins à moins de 25 $ et chroniqueur à l’émission Ça commence bien ! sur les ondes de V tous les vendredis.







