Anne Gros et Grégory Patriat: la Bourgogne des justes
La Bourgogne. Un chapelet de petits bourgs répartis entre Chablis et Mâcon, doucement endormis sous le couvert végétal de quelque 28 000 hectares de vignobles.
Une balade intime au coeur de la nuance, du détail et de la différence révélée par des terroirs, des climats et des lieux-dits souvent d’une folle excentricité d’expressions.
La Bourgogne, on pense l’avoir cernée et la voilà qu’elle vous rattrape, l’air de dire que les yeux pour la voir et le palais pour la boire ne suffisent déjà plus à traduire ne serait-ce que cette farouche singularité d’artisans qui la courtisent et l’embellissent sans relâche. C’est qu’elle est tatillonne, la dame. Certains visent juste. Anne Gros et Grégory Patriat sont de ceux-là.
Anne Gros à Vosne Romanée
Ses vins sont exquis. Jamais trop voyants, ils éclairent pourtant les gens qui les approchent, toute sensibilité dehors. Anne Gros ressemble évidemment à ses vins.
Discrète, travailleuse, précise, juste dans ses interventions, elle affiche une maîtrise tout en sachant très bien que rien n’est acquis.
Même lorsque sonne sa 26e vinification. Nuits-Saint-Geor ges, Savigny-les-Beaune, Cham bole-Musigny, Echezeaux, Clos de Vougeot, Richebourg ou simple bourgogne régional, autant de repères mais surtout de cuvées livrant le fruit à fleur de peau, avec, au final, l’aperçu d’un grand frisson d’éternité.
Rares, ses vins sont aussi recherchés qu’un souper en tête à tête avec Marion Cotillard. Voyez le tableau.
Histoire de prendre le large ou une bouffée d’air frais, toujours est-il que la dame filait plein sud direction Languedoc, en 2006, avec son partenaire vigneron Jean-Paul Tollot (Chorey-les-Beaune).
Une nouvelle cuverie viendra en 2008 soutenir la production d’une quinzaine d’hectares d’un vignoble patiemment reconstitué du côté des Terroirs de Cazelles, dans le Haut-Minervois.
Cinq parcelles à forte dominante argilo-calcaire, avec expositions et variations en altitude précises, composent autant de cuvées qui n’ont ici rien à envier aux subtilités de climats bourguignons. Assemblage en prime.
La filiation est manifeste avec les bourgognes du tandem, en ce sens que l’expression des fruités, leurs origines et leur « mise au monde » s’expriment avec une espèce d’éclat, de précision et de délicatesse plus près d’une expression septentrionale que de celles rencontrées en régions plus méridionales.
Des cinq cuvées dégustées en présence de la vigneronne, du bonheur hautement palpable. Cette cuvée syrah 100 % L’O de la Vie 2011 issue de jeunes vignes (quatre ans), par exemple, à la fois vive et croquante, lisse, « régalante » à souhait, quelle sincérité mes amis ! (5)***
Ou encore, plus profonde celle-là, ce « cru » La Ciaude exposé plein sud, un assemblage de vieux carignans (1904), de syrahs (1922) et de grenaches, d’une étonnante cohésion, ce corps, cette vitalité, cette trame « serrante » très fine, façon « bourguignonne », que de race exprimée ici. (10 +)***1/2 ©
La cuvée Les Fontanilles 2010 (28,15 $ - 11509558) est à l’opposé de La Ciaude, plus « froide » en raison de son exposition nord-ouest, offrant une consistance, une opulence, une finesse d’expression tout simplement magnifiques. N’hésitez pas à en faire provision ! (10 +)**** ©
Avec la 50/50 millésime 2010, la matière fruitée s’enthousiasme et se veut festive, s’étoffant avec beaucoup d’assurance sur une trame fraîche et bien liée de textures (5 +) ***1/2.
Enfin, que dire de ce Carretals 2010 nourri de ses vieux carignans (102 ans) sur une exposition plein sud ? Moins de deux hectares, ici, pour un vin hors norme, un mélange de puissance et de finesse (gage du grand vin), impénétrable de couleur, d’une captivante texture, stimulante, fortement minérale. Oui, grand vin ! (10 +)****
Grégory Patriat à Nuits-Saint-Georges
Il est autodidacte, ce qui ne l’empêche surtout pas d’être brillant !
En fait, il est heureux de ne pas avoir été à l’école du vin où le moule l’aurait mou lé ou même immolé sur le bûcher technique des certitudes. Son instinct, sa spontanéité, son énergie et l’ambition du meilleur lui suffisent. J’en ai déjà brossé le portrait ici (ledevoir.com/art-de-vivre/vin/216112/haute-couture-signee-jean-claude-boisset), mais chacune des nouvelles cuvées (une trentaine) développées pour la gamme Jean-Claude Boisset (le vaisseau amiral maison) est déjà prometteuse en soi.
Avec les 2011 qui suivront les cuvées 2010 et 2009 actuellement disponibles, Patriat sait maintenir l’intérêt, maximisant chacune des appellations dans leurs expressions tout en sachant aussi tirer parti de la densité et de l’équilibre, en « comprimant » souvent ses vins sous une réelle tension minérale. L’aération leur fait du bien.
Parmi ceux-ci, joli Pinot Noir 2010 Les Ursulines (24,95 $ - 11008121 -(5)***), subtil et minéral Pouilly-Fuissé 2011 (24,95 $ - 11675708 -(5+)***) et étonnant Puligny-Montrachet 2010 Le Trezin (64,75 $ - 11890803 -(10+)***1/2 ©).
Art et vin
J’aime assez l’idée de jumeler un verre de vin et une oeuvre d’art, quelle qu’elle soit. Des vases communicants où chacun trouve à s’enrichir, découvrant du coup de nouvelles perspectives.
L’idée n’est pas neuve, c’est vrai, mais mérite le détour et prouve bien que si le vin est un art éphémère, il adore aussi se frotter aux oeuvres que les siècles consacrent par leur permanence.
La Bordelaise Valérie Sibout animera à compter d’a vril prochain une série de causeries-conférences en petits comités autour d’une oeuvre, d’un peintre et d’un millésime. De Titien à Picasso en passant par Monet, la table des sens est mise.
Une programmation automne-hiver est déjà en préparation. Réservation : Valérie Sibout, 31-361, place d’Youville, Montréal, 514 523 6125. valfrance@videotron.ca
Mardi, vendredi, samedi, dimanche à 15 h ; mercredi, jeudi à 19 h 30. Durée : deux heures. 30 $, verre de vin compris.
Jean Aubry est l’auteur du Guide Aubry 2013 -Les 100 meilleurs vins à moins de 25 $ et chroniqueur à l’émission Ça commence bien ! sur les ondes de V tous les vendredis.









