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    Chavirer du bateau

    23 novembre 2012 |Jean Aubry | Vin
    Photo: Jean Aubry

    Dans la série « Libérez les entrepôts ! », la SAQ « libérait » pas plus tard qu’hier le Vouvray sec 2010 du Clos Naudin du (grand) maître ès chenin blanc, Philippe Foreau. Cent vingt-cinq caisses de magie pure comprimée sous verre de 75 centilitres au coût pas du tout antipathique de 30,75 $ (11797220).


    Je rencontrais l’homme il y a une petite vingtaine d’années maintenant, chez lui, au 14, rue de la Croix Buisée à Vouvray, par un de ces petits matins frisquets aussi tendus qu’un jeune chenin blanc avant sa transformation malolactique.


    La visite en cave par 12 °C qui allait suivre n’allait pas, mais pas du tout, atténuer l’inconfort physique même si elle allait, histoire de compenser, me donner une chair de poule sensuelle et intellectuelle à faire chavirer d’aise une bibliothécaire qui aurait poussé trop loin l’effeuillage lors d’une soirée bien épicée au Crazy Horse de Paris.


    Foreau? À l’image de ses vouvrays — qu’ils soient secs, demi-secs, moelleux ou mousseux —, un mélange de pudeur, presque de timidité, et d’une sensibilité de vieux garçon qui s’apprête à con naître les arcanes de l’amour (sans rancune, Philippe !).


    Il aurait pu être chirurgien oculaire, horloger suisse ou entomologiste perdu au fin fond du Venezuela, tant il allie lyrisme et minutie, mais non, il est vigneron à part entière depuis 1983, sur ce domaine d’un peu plus de 11 hectares constitué par le grand père en 1910.


    Soit dit en passant, c’est d’ailleurs fou ce qu’il y a dans une bouteille de vin. Bien plus que du vin, en somme.


    Il y a également une femme, un homme, une signature parfois forte qui sait aussi, par courtoisie, s’effacer devant ce qui s’apparente être le terroir. Philippe Foreau est, à l’image de ses confrères Huet, Chidaine, Blot ou encore Carême, de ces « concentrés » de personnages qui allument les vins de l’intérieur.


    Il faut goûter son vin. Mais il faut être prêt. Prêt à l’insoutenable vérité minérale livrée en toute transparence de cause, brillante et cristalline, motivée par une force fine, elle-même articulée par ce point de jonction, cette friction entre chenin, argile à silex (perruche) et tuffeau.


    Il s’en dégage une grâce rapidement ramenée, si je puis dire, sur le plancher des vaches, tant l’autorité naturelle du cépage offre pres que une impression de tannicité « serrante » en bouche.


    Pour avoir dégusté des 1947, 1976 et 1990, dont la fascinante et richissime cuvée « Goutte d’Or », je ne peux que vous recommander de coucher en cave trois bouteilles de ce 2010, histoire d’assurer vitalité, jeunesse et bonheur à la retraite que je vous souhaite tardive ! (10 +)**** ©


    Le plus sympathique de l’affaire est que Philippe Foreau n’est pas seul à nous chavirer du bateau.


    Des exemples ? Notons, en blanc, Agnès Paquet et son Auxey-Duresses 2010 (26 $ - 11772946) au fruité rayonnant, enrobé rondement, avec cette vitalité idéale qui en accentue l’éclat (5 +)*** ©.


    Cet assemblage particulièrement réussi de marsanne, viognier et roussanne Enigma 2008 de Terre Rouge dans les Sierra Foothills (28,25 $ - 921593), que ne bouderait pas Foreau, tant l’impression de craie minérale domine avec cette tension fruitée nette, détaillée, bien vivante. Simplement renversant (5 +)**** ©.


    Ou encore cet immense Chardonnay Les Bruyères 2010 de Stéphane Tissot en Arbois (35,25 $ - 11542139), dont la forte personnalité traduit à la fois complexité, profondeur, intensité, longueur, avec ce mélange de puissance et de finesse qu’une touche de rancio noble catapulte littéralement au sommet.


    Je ne peux éviter de rapprocher ici Foreau et Tissot, dans cette manière à la fois cartésienne mais aussi hautement poétique, ce coup de pouce instinctif, d’un naturel désarmant, qu’ils mettent de l’avant, quel que soit le millésime. Messieurs les artistes, le chroniqueur vous salue bien bas ! (10 +)**** ©


    Côté rouge, une Sicilienne qui a la cote actuellement : Ariana Occhipinti. Seulement 900 bouteilles de son SP68 millésime 2011 (22,70 $ - 11811765), une expression « nouvelle », épurée mais aussi hautement savoureuse du nero d’avola, léger de coeur, consistant du ventre, découpé avec vitalité et éclat.


    Un rouge qui trouvera rapidement preneur parmi les sommeliers et sommelières branchés du Québec ! (5)***


    Autre découverte, dans un style qui se rapproche du précédent par sa facture précise et moderne, ce gourmand côtes-du-rhône Bouquet des Garrigues Le Clos du Caillou 2009 (22,30 $ - 11795654).


    Il me semble qu’on boude les vins du Rhône actuellement, mais passer à côté de celui-ci serait une erreur. À bon prix, un vin qui brille par son fruité, sa vinosité, sa puissance mais surtout sa texture admirablement liée. (5 +)*** ©


    Dans la foulée syrah, notons aussi ce Domaine de Thalabert 2009 en crozes-hermitage (38,50 $ - 11840427), parfaitement réussi dans ce millésime.


    On retrouve ce bon vieux Thalabert première mouture mais avec une dimension, une finition, une harmonie supplémentaires. Complet en tous points. (10 +)**** ©


    Idem pour cet autre classique, le Cornas « Les Arènes » 2009 de Chapoutier (45 $ - 11802050), pour le moment têtu et réservé comme seul sait l’être un cornas, bien fourni côté fruité, structuré, dense et bien vivant, d’une superbe qualité de tanins.


    À son zénith sur l’oie du 24 décembre… 2020! (10 +)**** ©


    Poursuivant dans le sillon des grands, je ne peux que m’incliner devant ce Château de Beaucastel 2009 en châteauneuf-du-pape (90 $ - 11729833), si complet sous toutes ses coutures qu’il me laisse à penser qu’il est peut-être le meilleur dégusté à ce jour.


    Sans blague. Arômes de marc frais derrière une robe violacée profonde, puis paliers successifs de textures où l’éclat et la densité des tanins s’intègrent sur fond de finesse mais aussi de puissance, longuement. Équilibre absolu. Grand vin ! (10 +)****1/2 ©


    En vrac, quelques autres bijoux, cailloux, choux, genoux… à avoir été libérés hier : Pintas Character 2009, Wine Soul, Douro, Portugal (33,50 $ - 11213765 -(10+)**** ©), Vinhas Velhas Reserva Duorum 2009, Douro, Portugal (42,75 $ - 11818297 -(10+)****©), Syrah 2009, Beckmen Vineyards, États-Unis (29,20 $ - 11746941 -(10+)***1/2 ©), Zinfandel East Bench 2009, Ridge Vineyards, États-Unis (29,75 $ - 11817690 -(5+)***1/2 ©), Domaine du Pégau Cuvée Réservée 2009, Châteauneu-du-Pape (75 $ - 11521354 -(10+)**** ©), et Es 2010, Primitivo-di-Manduria, Italie (70 $ - 11805437), un rouge d’une ampleur hors norme, du niveau d’un grand amarone, hautement coloré, lumineux, qui échappe à la description tant il cumule puissance et raffinement en laissant le palais tout aussi songeur que chaviré.


    Cher, oui, mais une expérience à vivre une fois dans sa vie ! (10 +)****½ ©


    ***


    Jean Aubry est l’auteur du Guide Aubry 2013 Les 100 meilleurs vins à moins de 25 $ et chroniqueur à l’émission Ça commence bien ! sur les ondes de V tous les vendredis.


    jean@guide-aubry.com

     
     
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