Alléchante Alsace (2)
Ouvrons déjà une parenthèse. Le truc, avec les vins d’Alsace, c’est que l’on confond toujours la douceur (le sucré) avec le fruité du vin. Rectifions pour les 1000 ans à venir : un vin peut être sec et fruité, mais un vin peut être aussi doux (sucré) et fruité. Le truc, encore, c’est qu’on exige pour soi-même que le vin soit sec en théorie mais qu’en pratique on accepte — souvent à son insu — qu’il y ait une pointe de douceur qui équilibre de belles acidités bien croustillantes.
Si les dernières décennies nous avaient habitués, en Alsace, à la présence parfois inopportune de sucres résiduels, et, bien qu’il existe encore des vins « de plaine » malheureusement trop commerciaux (lire : bassement racoleurs), la tendance actuelle va vers des vins plus secs, encore une fois équilibrés par des acidités de circonstance.
Le plus beau de l’affaire, c’est qu’en dégustant ces fameux grands crus enracinés sur granite, gneiss, calcaire et schistes, l’impact minéral tend alors à se lover avec l’acidité naturelle du vin en y conférant un surcroît de salinité, ce qui donne l’impression, à la dégustation, que le vin est encore plus sec qu’il ne l’est en réalité. Un survol de 95 échantillons provenant de toutes les régions d’Alsace, organisé à Colmar par le CIVA, pour Le Devoir, me confirmait en ce sens, récemment, que les rieslings et les gewurztraminers dégustés affichaient une moyenne de six grammes de sucres au litre, avec des taux avoisinants d’acidité (exprimée en acide tartrique). Et puis, entre vous moi et le cousin de la fesse gauche de Bacchus, qu’importent les sucres si l’équilibre du vin est respecté ? Fermons la parenthèse.
L’Alsace plurielle
Fascinant, tout de même, de constater la variation infinie de style conférée pour ces mêmes rieslings et gewurztraminers selon les terroirs et les signatures vigneronnes. Découverte, entre autres, du Domaine Schoffit, considéré pour son étonnant chasselas vieilles vignes (75 ans), mais aussi pour ses lieux-dits Harth (sur sable/graves), Sommerberg (minéral et dramatique), ainsi que le fameux Rangen Clos Saint-Théobald qui donne l’impression, en raison de ses sols volcaniques, d’avaler des perles de roches tant la race du minéral exulte. Une maison « artisane » et ancienne (1599) qui intéressera l’amateur de vins inconditionnellement secs et racés. Dommage seulement qu’il brille par son absence chez nous.
En remontant vers Kientzheim, enfilant au passage une suite de petits villages à faire tourner de l’aile un régiment d’abeilles tant ils sont fleuris, je reviens après presque 20 ans au Domaine Weinbach-Faller, où Catherine et sa mère Colette me reçoivent devant un coq au riesling fumant. Il y a pire dans la vie. Les pieds dans le paisible Clos des Capucins, berceau entre autres de la superbe cuvée Théo en riesling, je scrute le Grand Cru Schlossberg orienté plein sud, en face de la demeure familiale. L’émotion est palpable à quatre jours des vendanges qui démarraient le 24 septembre dernier. J’ai cette impression de l’enfant prodigue excité à l’idée de boire à la source des vins depuis longtemps choyés et que je redécouvre avec une sensibilité nouvelle, magnifiée par le recul des ans.
Défile alors dans les verres ce pur sylvaner vieilles vignes, ce gracieux muscat ottonel, cette vibrante Cuvée Ste-Catherine issue de la partie basse du Schlossberg (30 % du G.C.), ce Schlossberg mi-coteaux où la puissance du riesling rivalise de finesse, ou encore ce satiné et majestueux Riesling G.C. Schlossberg Ste-Catherine « L’Inédit », où « l’attaque baroque et la finale gothique », selon une Catherine Faller visiblement transportée, signent des rieslings exceptionnels de maturité et de complexité. Et je ne vous parle pas des gewurztraminers, qu’ils soient de l’Altenbourg (un rêve de délicatesse), du Furstentum (au velouté voluptueux) ou du Mambourg dont la main de fer dans un gant de velours empoigne et laisse tout aussi coi que pantois. Le Domaine Weinbach-Faller ? Une Alsace très singulière à l’intérieur d’une Alsace plurielle.
Je file ensuite vers Ribeauvillé, où l’affable Bernard Trimbach me reçoit avec ce mélange de dignité propre aux vieilles familles de vin (1840). Il règne ici un souci d’ordre, une précision toute germanique, à l’intérieur d’un cadre qui semble vieillot mais jamais dépassé. J’imagine déjà Marcel Proust mouillant sa plume dans un verre de Clos Ste-Hune… On se rapproche ici des Beyer et Hugel par le caractère bien sec des vins mais avec une pointe d’austérité fine, une espèce de non-dit qui accentue mais surtout laisse le champ libre aux expressions de terroirs. Comme dans le cochon, tout est bon chez Trimbach. Du savoureux pinot blanc à l’émouvant Clos St-Hune dont les quelque 7000 bouteilles seulement tracent une cartographie viscérale puissante, détaillée et unique d’une partie (1,67 hectare) du sous-sol du Rosacker. Recherchez aussi, comme le sommelier Serge Dubs de l’Auberge de L’Ill, à Illhaeusern, les cuvées Réserve Personnelle en pinot gris, Frédéric Émile en riesling et Seigneurs de Ribeaupierre en gewurztraminer. Une Alsace intemporelle.
Peu de place pour vous entretenir d’André Ostertag, mais l’Alsacien d’Epfig est tout de même incontournable (ledevoir.com/art-de-vivre/vin/336900/que-de-vins). Au village, d’ailleurs, m’enquérant des directions auprès d’un badaud : « Vous connaissez le fou d’Epfig ? » Réponse : « Vous voulez dire ce surdoué d’Ostertag ! » Surdoué, sensible, pragmatique mais aussi doux rêveur, Ostertag est tout ça, profondément amoureux de ces vignes et terroirs qu’il aime comme on aime sa femme et ses enfants, œuvrant sans cesse à nourrir tout ce beau monde avec beaucoup de respect, deux doigts d’audace et un autre de sagesse cumulé au fil des millésimes. Ma découverte chez lui ? Outre le lumineux Fronholz, ce fabuleux lieu-dit Heissenberg, étonnant capteur solaire dont l’action sur les racines nourricières du riesling décuple en profondeur une réverbération minérale très forte. À couper le souffle. Mais à donner vie !
Je vous garde au chaud une chronique entière sur ce turbulent particulièrement génial qu’est Jean-Michel Deiss. Avec des vignerons comme lui, la vie est une perpétuelle remise en question!
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Rappel. Des places sont encore disponibles pour les dégustations commentées des Amis du vin du Devoir les 9 octobre, 5 novembre et 3 décembre prochains, à Montréal, au restaurant La Colombe, 2e étage (554, rue Duluth Est). Renseignements et réservations: jean@guide-aubry.com.
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Jean Aubry est l’auteur du Guide Aubry 2013 – Les 100 meilleurs vins à moins de 25 $ à paraître ce mois-ci et chroniqueur à l’émission Ça commence bien ! sur les ondes de V, tous les vendredis.








