Michel Rolland, un gourou bien avisé
Il y en a même qui poussent l’outrecuidance jusqu’à dire aux vignerons comment ils devraient faire leur vin! Moi, si vous voulez mon avis, je dis qu’il y a des baffes qui se perdent. «Ne laissons pas à d’autres l’arrogance de penser pour nous. Ce qui est au fond d’un verre, même si les préoccupations idéologiques et moralisatrices en retardent l’évidence, doit encore s’appeler l’émotion», nous révèle Michel Rolland à l’intérieur de l’épilogue du livre qu’il faisait récemment paraître aux éditions Glénat, Le gourou du vin.
L’homme a certainement raison lorsqu’il parle d’émotion. Nous sommes tous égaux devant elle. Il n’y a pas une émotion «meilleure» qu’une autre. Elle trône bien au-delà de préjugés qui fauchent les ailes d’une liberté que l’homme devrait chérir au lieu de s’y soustraire. «Les journalistes n’écoutent pas les réponses, ils écoutent leurs préjugés», note en cela l’écrivain Charles Dantzig en page 113 du livre de Rolland.
Tenaces, les préjugés. Pas seulement en matière de vins, mais d’hommes aussi. Michel Rolland en sait quelque chose, lui qui faisait la rencontre en juillet 1982 d’un certain Robert Parker dans son laboratoire du Libournais. Rolland-Parker: deux hommes qui allaient rapidement démarrer la machine à rumeurs, à préjugés, à envies, perfidies et autres jalousies dans une région bordelaise jusque-là vachement assise sur ses lauriers.
De l’ombre à la lumière
Natif de Pomerol, à une époque où l’oenologie «moderne» attirait sur les bancs d’école ses premiers disciples sous la houlette des Jean Ribéreau-Gayon (Traité d’oenologie, 1947) et Émile Peynaud, dont il sera plus tard l’élève, Michel Rolland arrive dans un contexte où tout est en mutation. Tout reste à faire. En mai 1968, à la Faculté d’oenologie de Bordeaux, il rencontre Dany Bleynie, qui allait devenir sa femme et sa complice en affaires.
L’analyse-conseil
Dès 1973, nos deux oenologues reprennent un laboratoire et se lancent dans l’analyse-conseil pour les propriétés. Une véritable ruche bourdonnante dont l’expansion s’avérera tout aussi logique que le contexte s’y prêtait: «Si on a tout découvert entre 1970 et 1990, c’est parce qu’auparavant on ne savait rien, ou presque», explique Michel Rolland.
Période intense où s’inscrit sa rencontre avec Parker (1982) et qui allait faire de lui ni plus ni moins que le flying winemaker le plus en vogue du Bordelais à partir de 1985.
Rolland ne prétend nullement avoir tout révolutionné, mais il a su s’imposer, non seulement par son audace et sa perspicacité mais aussi par son sens de l’observation sur le terrain, au fil des millésimes. Surtout, et je l’ai vu à l’oeuvre, il est incontestablement un maître de l’assemblage. Difficile d’imaginer qu’en l’espace de 20 ans seulement - période tout de même pas si lointaine de nous, il faut bien l’avouer -, salubrité des barriques, aseptisation des chais, gestion des envahissantes Brettanomyces et de la sournoise acidité volatile, mais surtout récolte d’une vendange saine et mûre, allaient faire leur propre petite révolution et permettre aux vins de Bordeaux d’entrer dans la modernité. Un passage de l’ombre à la lumière qui allait affecter l’oenologue et ses con frères Denis Dubourdieu, Jac ques Boissonnot, Patrick Léon et con sorts, mais aussi tracer cette « ligne claire » du bordeaux « propre », trop propre peut-être, selon certaines mauvaises langues.
Dans son bouquin, Rolland passe en revue les millésimes en palpant au coeur le pouls des récoltes avec l’humanité juste de l’observateur amoureux du métier, mais surtout, il règle ses comptes dans la foulée de la diffusion du film Mondovino réalisé par l’Américain Jonathan Nossiter en 2004.
Le Bordelais, parmi d’autres personnages cités dans le vibrant documenteur («cocumentaire», selon l’oenologue), se serait bien passé de ce passage fulgurant à la lumière sur grand écran.
Sans le vouloir, il devient cette cible idéale du diabolique homme de science qui «macdonaldise» par son style tous les moûts qu’il cuisine, qu’ils soient d’Argentine, du Chili, d’Italie, de Hongrie, d’Afrique du Sud, d’Espagne, du Mexique, de l’Inde ou d’ailleurs.
Il est rapidement jumelé au critique Robert Parker, avec qui il se liera d’amitié et que Nossiter diabolisera à son tour. Au final, cependant, et avec le recul, on s’aperçoit que le style de Michel Rolland s’incline devant cette «puissance du terroir» qui a le dernier mot.
Un tournant majeur
Parker et Rolland apparaissent pourtant à une époque où, comme je le disais plus haut, le monde du vin est à un tournant majeur. Le critique américain qui se fera essentiellement connaître en plébiscitant le grand millésime 1982 deviendra, sans doute à son insu, le chantre de ces «nouveaux» bordeaux dont les beaux millésimes successifs allaient séduire une part grandissante de consommateurs, en France comme aux États-Unis.
Cela dans un contexte où les vins de Bordeaux allaient, sous la gouverne de Michel Rolland et d’autres, s’offrir une cure de jouvence avec des robes profondes, des tanins mûrs et des textures encore jusque-là inconnues.
Cela justifiait-il les attaques pernicieuses du «janséniste altermondialiste» Jonathan Nossiter sur le travail de Rolland et l’appétit de Parker pour cette nouvelle génération de bordeaux qu’il avait eu le mérite de faire connaître aux consommateurs américains égarés au pays du Coca-Cola? «Il demeure pourtant une vérité, dira Rolland. Les critiques jugent, les consommateurs choisissent.. Le dramaturge anglais John Osborne n’était sans doute pas très loin de la vérité lorsqu’il disait: «Demander à un écrivain ce qu’il pense des critiques, c’est comme demander à un réverbère ce qu’il pense des chiens.»
Michel Rolland, n’en déplaise à Nossiter et à ses acolytes, aura au moins eu le mérite d’allumer une lumière au réverbère du vin. On laissera à quiconque la façon plus ou moins élégante de l’éteindre.
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Jean Aubry est l’auteur du Guide Aubry 2013 - Les 100 meilleurs vins à moins de 25 $, à paraître en octobre prochain, et chroniqueur à l’émission Ça commence bien ! diffusée sur les ondes de V tous les vendredis.








