Le terroir se porte bien en Californie
Vous entreteniez encore quelques petits préjugés derrière les fagots sur la qualité des vins californiens ? Une autre dégustation menée par un collègue cette semaine, en présence de trois oenologues particulièrement talentueux, à savoir Laurie Hook (Beringer, Napa), Jon Priest (Etude, Carneros) et Christophe Paubert (Stag’s Leap, Napa), a une fois de plus confirmé que, pour moins de 100 $, il y avait là, parmi les vins, de grosses pointures supportant aisément la comparaison avec leurs homologues français.
Mais ça, vous le saviez déjà, car tous les concours opposant la bonne vieille Europe à l’Amérique depuis le Jugement de Paris (1976) tendent, lors de dégustations à l’aveugle, à favoriser le Nouveau Monde.
Mais il faut y mettre le prix. Si la moyenne de la douzaine de vins dégustés ce jour-là tournait autour de 55 $ (un prix souvent en deçà de prestigieux crus bordelais ou bourguignons), il faut aussi reconnaître qu’à l’autre bout du spectre, les entrées de gamme de la côte ouest traînent de la patte côté qualité, avec des produits tristement commerciaux qui relèvent plus du vin boisson que du vin passion. Permettez que je taise les noms.
Paradoxalement, ces mêmes vins en provenance des États-Unis, vendus chez nous entre 12 $ et 20 $, connaissent un succès fou : cherchez l’erreur ! Alors, faut-il ajouter une trentaine de dollars, par exemple sur une bouteille de Ménage à Trois, Folie à Deux, toutes couleurs confondues, pour enclencher une fibrillation auriculaire digne de ce nom et, comble de la beauté, accéder à une véritable notion de terroir ? Les quelques vins dégustés du trio cité ci-haut le confirment haut la main !
Chardonnay. Cinq vins, dont deux pirates - (Löwengang 2008 Alto Adige, Aloïs Lageder, Italie 45,75 $ - 10264608 - (5) HHH1/2 ©, et Meursault 2009, Rodolphe Demougeot, France 50,50 $ - 10922244 - (5+) HHHH ©) -, qui se sont honorablement tirés d’affaire même s’ils ont été démasqués au deuxième nez. Mon choix gagnant : Stag’s Leap 2010 (38,75 $ - 747444 - 2009 à la SAQ), à la fois très fin et tendu comme une corde de violon, d’une exceptionnelle résonance fruitée, avec cette salinité en finale qui le prolonge avec grâce. Superbe ! (5+) HHHH ©. Registre plus simple, riche et exotique pour le Beringer Private Reserve 2010 (30 $ - 403188), au boisé judicieusement travaillé, (5) HHH et ensemble plus substantiel, plus puissant pour le Carneros Estate Etude 2009 (45 $ en I.P. - 514 289-2057), jouant sur la pomme et une touche de beurre frais hérité du séjour en fût (5) HHH1/2. Bref, nous sommes ici loin de ces chardonnays unidimensionnels concentrés au jus de planche.
Cabernet Sauvignon. Neuf vins, dont trois pirates - (Château Giscours 2005, Margaux, 139 $ - 11095295 - (5) HHH1/2), Château Lascombes 2006, Margaux, 103 $ - 10848603 - (5) HHH1/2, et Château Pontet Canet 2006, St-Estèphe, 107 $ - 10848929 - (5+) HHH1/2) - qui ont été ici plus difficiles à identifier en raison de la confection particulièrement raffinée des six autres californiens. Oubliez, parmi ceux-ci, ces « gros cabs », bêtes à cornes fougueuses, rageuses, musclées, concentrées, épaisses et pas nuancées pour deux sous, qui mettent le palais K.-O. dès la première rencontre. Nous soupçonnons rapidement ici, plutôt, l’enjeu subtil de ces véritables terroirs qui impriment à une batterie de clones savamment adaptés à leur environnement cette singularité de style et cette unicité de caractère qui n’étaient pas monnaie courante, il y a encore une trentaine d’années de cela, dans la Vallée de la Napa.
Disons-le tout de go, les terroirs existent, ils sont reconnus et se portent bien en Californie. Quant au cordon ombilical stylistique les reliant aux étalons de mesure bordelais et bourguignons, rien n’indique qu’il soit encore ni pertinent, ni d’actualité, tant les vins se suffisent dorénavant à eux-mêmes.
Parmi les six cabernets sauvignons, je retiens l’exquise finesse et le discours subtil du cru The Leap 2007 de la maison Stag’s Leap (90,25 $ - 11659450 - I.P. 514 289-2057), élaboré par le Bordelais Christophe Paubert, un rouge proportionné, très frais, magnifiquement élevé (5+)HHHH © ; ce Bancroft Howell Mountain 2007 de Beringer (n.d.) qui, dans ce superbe millésime, marque l’imaginaire avec cette sève fruitée franche, fraîche, profonde, tumultueuse et minérale (10+)HHHH ©; ou encore ce Rutherford Bench 2008 du vignoble Etude (n.d.), au profil racé, à la fois ardent et tannique, puissant mais aussi élégant, avec cette trame où une espèce de « poussière de pierre » semble constamment marquer le palais par son apport minéral très singulier. Pas loin du grand vin ici (10+)HHHH ©.
À souligner aussi: le Pinot Noir 2009 de Etude (60 $ - 11649569 - I.P. 514 289-2057 - (5+)HHH1/2 ©, ou encore l’incontournable Petite Sirah 2009 vinifiée par M. Paubert, une pièce de vin unique en son genre, sans doute la meilleure vinifiée de la côte ouest. Mais il faut se battre pour l’avoir. À surveiller en succursale ou en vous informant encore une fois au 514 289-2057.
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Un mot, une pensée pour terminer, qui va droit à Geneviève, mais aussi à François Barmès, mort bêtement dans un accident de vélo cette année, mais un mot surtout sur cette cuvée Rosenberg 2008 en Pinot Gris (29,50 $ - 11556811) qu’il lègue, un alsacien princier habillé d’un moelleux justement princier, riche et texturé, pas froissé pour deux sous. Il y a aussi ce fuité au naturel, habilement concentré sur une trame où subsistent encore quelques sucres résiduels pour justement ennoblir plus encore le cépage.
Bref, et pour faire court, un beau morceau de bravoure qui parle terroir et savoir-faire, une touche d’humanité en plus. J’ai aimé sur une polenta aux légumes grillés ou, mieux, sur une part de Saint Nectaire (5+)HHHH ©.
(5) à boire d’ici 5 ans
(5+) se conserve plus de 5 ans
(10+) se conserve 10 ans et plus
© devrait séjourner en carafe
H appréciation sur cinq étoiles
Jean Aubry est l’auteur du Guide Aubry 2012 « Les 100 meilleurs vins à moins de 25 $ »
jean@guide-aubry.com








