Ce petit quelque chose de plus
Nous sommes en Bourgogne, alors ça va trinquer. Ici, descendre à la cave, c’est monter directement au paradis, à ce qu’on dit. Descendre à la cave est aussi un acte lourd de sens qui invite à des dispositions particulières. Celles et ceux qui, comme moi, s’offrent régulièrement des « tournées de cave » - plusieurs vignerons rencontrés lors des derniers Grands Jours de Bourgogne se plaignaient d’ailleurs qu’il y avait en général de moins en moins de journalistes qui se déplaçaient dans les caves comme dans les vignes - savent ce cérémonial si particulier qui consiste à tendre le verre à la pipette, à humer, à palper de la bouche puis à recracher les deux, trois ou même quatre douzaines de vins pas nécessairement prévus pour l’occasion mais qui, une fois la machine lancée, liquéfient les esprits en devenant les meilleurs lubrifiants qui soient pour tenter de refaire le monde. Après ? Eh bien, le monde est sans doute refait, mais vous, vous êtes un peu défait tout de même !
Raveneau, donc, sa cave, ses vins. Que vais-je y glaner ? L’émotion, oui, ce petit quelque chose de plus qui vient et qu’on laisse venir, une espèce d’ouverture qui s’invite à votre insu et qui transcende la simple réalité physique du vin. Comment la décrire ? Impossible avec des mots, mais aisé avec ce pedigree sensoriel qui est le vôtre, où se greffent de plus intuition, abandon, souvenir ainsi que ce désir jamais assouvi pour tout ce qui est unique, troublant et singulier. Cette dimension se vit mais ne s’explique pas. En dégustant ces 2010, qui, selon Raveneau, s’inscrivent, tels les 2002, les 2005 et les 2008, à l’intérieur de ce « profil classique supérieur », je n’ai d’autre choix que de me demander pourquoi la chimie opère ici avec une telle insolence et un tel détachement alors qu’ailleurs elle peine à simplement coller les morceaux.
Bien sûr, il y a le travail dans les vignes, cette approche artisane qui consiste à réinventer le geste en filtrant les observations cumulées lors de vendanges antérieures, ce souci du détail, mais aussi ce doute constant, cette écoute sensible, presque « animale », des jus qui fermentent et que l’on entonne ensuite, avec ce petit pincement au coeur mais aussi avec ce sentiment d’avoir bien fait. C’est la partie vigneron.
Quant à moi, buveur ébaubi, je sais que c’est grand. Cette grandeur, je la sens à travers le style maison ici teinté de sobriété, de puissance mais aussi de subtilité, je la sens aussi sous l’angle de la densité fine d’un fruité qui se souvient trop bien de ses origines minérales mais qui se plaît aussi à laisser à l’homme l’illusion de donner sa version des faits par un élevage qui relève ici, chez les Raveneau, tout simplement du grand art. Et puis ce respect du millésime, porté à des sommets d’équilibre quel que soit son état de santé, cette signature des parcelles et des crus tracée comme autant de visages distincts et de personnalités fortes. Que ce soit ce Blanchots réjouissant, ce Valmur plus timide mais terminant en queue de paon, ce Butteaux minéral qui vise droit au coeur ou ces Clos, satiné, stylé, exquis comme un dandy s’affichant par ses mots d’esprit. C’est ce petit quelque chose de plus qui est grand chez Raveneau.
L’art du Châteauneuf à Mont-Redon
Qu’on se le dise tout de go : le Côtes de Provence rosé Château Riotor 2011 (18,40 $ - 11686351) qui arrivera sur les tablettes en mai prochain promet de mettre l’été québécois sur ses rails et la soif à la commissure des lèvres d’amateur de grenache, de cinsault, de syrah et de rolle bien roulés. Jean Abeille, ses fils Yann, Patrick, Jérôme et les cousins Fabre, dont Pierre est chargé de vinification à Mont-Redon en appellation Châteauneuf-du-Pape, sont emballés par la qualité de ce rosé à la robe violine dont c’est la première apparition au Québec. Un vin sec, captivant, fin et particulièrement digeste avec sa pointe de salinité qui assainie la finale. Estival (5) ***
Mont-Redon, c’est aussi ce Lirac 2009 et 2010 (21,20 $ - 11293970 prévu en juillet prochain) au volume fruité lisse, riche et charnu, mais surtout ce châteauneuf jamais trop concentré, élégant, bien coupé, une merveille d’équilibre qui ne lasse ni le palais ni le portefeuille. Pour la petite histoire, j’ai dégusté six millésimes, dont ce 2008 qui sera en succursale début juin, juste à temps pour les grillades musclées.
Mont-Redon 2009, Châteauneuf-du-Pape (n.d.) : Voluptueux à souhait ! Flaveurs fines, florales, tendres avec tanins lisses et bien liés. Un régal ! (5+) ***1/2
Mont-Redon 2008 (39,75 $ - 856666) : Coincé entre le 2009 et le 2007, ce « classique » met du temps à s’ouvrir. Nuances plus animales et trame qui offre relief, fraîcheur, vigueur sur fond plus épicé. (5) ***1/2©
Mont-Redon 2007 (n.d.) : Splendide en tous points. Il y a la sève, enrobée et étirée comme un caramel mou, la brillance du fruité, la musculature fine des tanins et la finale svelte, longue, de grande classe… (5+) © ****
Mont-Redon 2006 (n.d.) : Ce 2006 semble accompli mais ouvre tout de même quelques portes sur le plan de la complexité. Le tanin a de la mâche, du grain, une puissance et une intensité. Homogène et long (5) ***1/2
Mont-Redon 2005 (n.d.) : Le bouquet est magnifique, le vin complet. Harmonie parfaite de tous les constituants mais, surtout, élégance et suavité des grenaches. Très sensuel (5+) © ****
Mont-Redon 2003 (n.d.) : Je retiens surtout la fraîcheur pour un millésime solaire qui a épargné ici la dégradation des flaveurs en musclant substantiellement le coeur du vin. Commence à se détailler sur fond de réglisse et de havane. Grande surprise mais, surtout, grande maîtrise ! (5)****
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La belle affaire
La primeur en blanc
La primeur en rouge
L’émotion
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Jean Aubry est l’auteur du Guide Aubry 2012 Les 100 meilleurs vins à moins de 25 $










