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    Rêver la Bourgogne (1)

    30 mars 2012 |Jean Aubry | Vin
    Sous le Montrachet, un matin de mars…<br />
    Photo: Jean Aubry Sous le Montrachet, un matin de mars…
    La fameuse Nationale 74 file vers le nord sur Dijon. Une route guillotine dont le couperet tranche sans merci sur ce qui est grand, d'une part, et sur ce qui ne l'est pas, d'autre part. À gauche, la noblesse des crus qu'elle délimite depuis toujours à l'intérieur d'une espèce d'adoubement princier aussi insolent qu'incontestable, et à droite, l'essence roturière de terroirs que l'on dit simplement plus ordinaires.

    Dire de la N74 qu'elle n'est pas pavée des meilleures intentions du monde serait sans doute lui manquer de respect.

    Non. Elle épouse simplement, sur le plan géologique, un réseau de failles historique très dense qui, entre la plaine de la Saône, à l'est, et le Morvan, à l'ouest, et à la suite de soulèvements-effondrements, a constitué au fil des millénaires un amalgame de couches sédimentaires aussi riches que variées dont les dispositions singulières se font encore sentir aujourd'hui avec une redoutable acuité.

    L'aventure bourguignonne

    Ainsi se profileront le Beaujolais puis le Mâconnais au sud, la Côte chalonnaise ensuite, puis la Côte d'Or, écrin royal où se nichent la Côte de Beaune et la Côte de Nuits logées juste au sud de Dijon. L'Auxerrois et le Chablisien?

    L'aventure bourguignonne se poursuit au nord-ouest de Dijon, mais cette fois sur les calcaires du portlandien, jouant comme au sud sur ces positionnements en altitude mais surtout sur ces expositions qui affinent plus encore les personnalités et burinent les traits.

    J'en étais à chambouler tout ça dans ma tête, planté là, en bordure de la D113a cette fois, dans un moment d'exquise oisiveté contemplative.

    Devant moi, le Montrachet encore en dormance sous le soleil de mars, sur la droite, le Cailleret qui jouxte le grand seigneur ainsi que le Chevalier Montrachet mais sans jamais les égaler, derrière moi, Bâtard et Bienvenues Bâtard Montrachet et les Pucelles en premier cru au nord-ouest, affirmations sublimes de chardonnays où l'énergie fine s'enrobe d'une sève à vous faire courir sans fin le frisson sur l'échine. J'entendais presque, ici, pieds en terre, la montée en coeur des pleurs de sarments cédant sous la timide montée de sève printanière. Moment rare.

    Pourquoi le cru Montrachet s'impose-t-il si souverainement sur le Cailleret, pourtant son voisin de palier? Il y a bien sûr cette bande de marne rougeâtre qui le traverse, mais il y a plus que cela.

    Un rien de je-ne-sais-quoi mâtiné d'une trace d'imprévisible qu'une part de mystère n'aide en rien à éclaircir. Toute la Bourgogne est là. Dans ce réarrangement perpétuel, à la fois tellurique, minéral et organique qui, de mètres carrés en mètres carrés, de courbes de niveaux en courbes de niveaux, de variations sédimentaires en affleurements de roche mère, brouille des pistes que l'homme lui-même ne consent même plus à dénouer tant le plaisir sensuel et spirituel des lieux le chavire chaque fois. Cela, avec deux cépages seulement: du chardonnay et du pinot noir.

    Là plus qu'ailleurs se joue une symphonie végétale unique. Polyphonique à l'échelle des voix, éclectique sur celle des voies qui s'ouvrent comme autant de chemins de travers; les interprétations multiples de ces deux cépages laissent carrément pantois.

    Trouver le fil conducteur qui réunit par exemple un Saint-Véran, un Rully, un Meursault, un Volnay, un Aloxe-Corton, un Vosne-Romanée, un Chambolle-Musigny tout comme un Gevrey-Chambertin, un Marsannay ou encore un Chablis Grand Cru Les Clos est relativement aisé.

    Cela tient à ce fil tendu au coeur même de vins nés sous les auspices d'un climat continental parfois exigeant mais toujours salutaire à l'expression aromatique et gustative des cépages qui y puisent fraîcheur, clarté, finesse et élégance.

    Les astres sont alignés


    Dans ce contexte, chardonnays et pinots noirs sont d'autant plus habiles à révéler la musicalité des nombreuses parcelles, lieux-dits et climats qu'ils peinent, parfois à la sueur de leur pruine, à réunir les conditions gagnantes à leur plein épanouissement. Lorsque la conjoncture est idéale, que les astres sont alignés, que tous les paramètres s'imbriquent naturellement et sans le moindre effort, le buveur est heureux.

    Et qui est ce buveur heureux? Incontestablement un amateur de bonnes choses, grand explorateur du tactile et de la nuance, à la fois exigeant, raffiné et épicurien, doucement rêveur même, mais aussi un réaliste qui sait sans cesse mettre l'effort à saisir l'absolu même s'il sait pertinemment que la perfection n'est pas de ce monde.

    Quand, cependant, sa quête du Graal sait se faire conciliante, il sait que rien, rien, mais rien n'arrive à la cheville d'un chardonnay ou d'un pinot noir bourguignon bien né. C'est le prix à payer: passez «Go», réclamez 200 euros pour accéder au paradis!

    Le buveur heureux que je suis rentre tout juste de ce coin de pays aux 100 appellations contrôlées délimitées par près de 28 000 hectares de vigne en production, de 3800 domaines viticoles, de 250 maisons de négoce et de 23 caves coopératives. J'y étais invité pour la Xe édition des Grands Jours de Bourgogne, intense pèlerinage sensoriel démarrant à Chablis pour se clore en Mâconnais, en égrenant au passage tous les joyaux de la couronne. Des vins, beaucoup de vins, des hommes, beaucoup d'hommes, heureux de partager ces 2009 mais surtout ces 2010 qui, en rouge comme en blanc, feront date.

    Tenez, j'ai bien envie de vous en parler plus en profondeur la semaine prochaine. Au programme: mes coups de coeur bourguignons, cette candidature des «climats» au patrimoine de l'UNESCO et un truc qui fait beaucoup jaser dans les caves bourguignonnes, à savoir la naissance d'une nouvelle appellation: Coteaux Bourguignons. En attendant, trinquons sans façon avec cet Aligoté 2010 de Louis Roche (16,65 $ - 240382) aux saveurs nettes, simples et toniques.

    ***

    Capacité du vin à se bonifier: 1, moins de cinq ans; 2, entre six et dix ans; 3, dix ans et plus. © : le vin gagne à séjourner en carafe.

    Jean Aubry est l'auteur du Guide Aubry 2012 - Les 100 meilleurs vins à moins de 25 $.

    ***

    Les vins de la semaine

    La belle affaire
    Casaleiro Reserva 2010, Vinho Regional Tejo, Portugal (11,10 $ - 610162)

    Sans le moindre complexe ni la plus humble prétention, ce rouge souple, simple, rustique et savoureux a tout de même du coffre et sait affronter sans souci les bonnes bines et ses lardons (cassoulet), ou la simple côte de porc aux herbes. C'est franc, original, de constitution moyenne. 1

    L'italien
    Morellino di Scansano Riserva 2007, Moris, Italie (33,50 $ - 11370445)

    Il faudra faire un effort pour le dénicher, mais voilà, c'est du bon. Il en a l'étoffe, la constitution, la texture, la fraîcheur et puis cette profondeur de fruit bien mûr, nuancé, aux épaisseurs multiples. Un rouge corsé, hautement savoureux, qui révèle cette Italie généreuse dont on ne se lasse pas. 2

    La primeur en blanc
    Riesling Rosacker G.C. 2009, Cave de Hunawihr, Alsace (24,85 $ - 642553)

    Incontestable réussite que ce riesling soutenu et substantiel, s'accommodant de sa pointe de sucre résiduel pour mieux relancer la cuisine thaïlandaise sans pâlir d'intensité sur le fruité. Pas très sophistiqué, mais en tous points riesling par ce tranchant net et coupant. Jolie longueur. 1

    La primeur en rouge
    Vicar's Choice 2010, Pinot Noir, Nouvelle-Zélande (20,45 $ - 10947716)

    Une bouffée de fraîcheur se détache nettement de ce pinot primeur fort en fruit, souple en tanins, ardent sur le plan des intentions. Nuances fumées et épicées où pointent de jolies notes de cerise, trame sinueuse, vivante, agile, avec une finale nette, sans bavures. Un complot pour la soif! 1

    L'émotion
    Bourgogne 2010 Côtes d'Auxerre, Goisot (21,60 $ - 11259915)

    Au sud-ouest de Chablis, le pinot noir ne soufre jamais d'embonpoint mais offre au contraire cette ascendance verticale et minérale bien tranchée, avec ce côté agile, tonique et friand qui, à l'apéro, régale le jambon persillé et donne l'envie de boire la Bourgogne toute entière. Une porte d'entrée pour la suite des pinots. 1
     
     
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