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Michel Chapoutier: fou de vie

Jean Aubry   20 janvier 2012  Vin
Michel Chapoutier<br />
Photo : Source: Jean Aubry
Michel Chapoutier
C'est inscrit sur sa carte de visite: Vine grower, winemaker and wine lover. Le Français Michel Chapoutier aurait aussi pu ajouter: Crazy about life! Car voilà, l'homme de Tain-l'Ermitage, dans le Rhône septentrional, est un véritable fou de vie.

Depuis plus de 20 ans, alors qu'il reprenait en main la maison familiale fondée en 1808, il aime quand ça pulse, quand ça grouille, quand ça respire, quand ça se bouscule, quand ça génère et se régénère, bref, quand ça vit.

Il adore ces sols et sous-sols animés, vivants, dynamiques, des sols qui, si on y colle le pavillon de son oreille, résonnent comme autant d'hymnes à la joie interprétés par une faune microbienne en liesse.

Le Beethoven du vin

En ce sens, Michel Chapoutier, c'est un peu le Beethoven du vin.

Depuis, le «bio» le «dynamise» de l'intérieur, à l'intérieur de cette approche en biodynamie partagée par bon nombre de ses collègues, en France comme à l'étranger.

À l'heure où même la notion d'agriculture agrobiologique laisse perplexe en raison de règles européennes jugées trop laxistes par certains, cette philosophie de vie développée par l'Autrichien Rudolf Steiner en 1924 l'anime sans toutefois l'enfermer dans une chapelle trop dogmatique.

Michel Chapoutier serait plutôt un libre penseur, dynamisant ses troupes dans un esprit commun où le style maison demeure avant tout subordonné à l'idée même de terroir.

Car voilà, cette signature du terroir est un élément clé pour Chapoutier. «Quand on change de sol, on change de style», dira-t-il, avant d'ajouter que «le système des appellations d'origine contrôlée (AOC) en France n'est pas simplement qu'un gimmick marketing. C'est une signature. Encore faut-il éviter de prendre le dessus sur la signature du sol.»

Que ce soit dans la vallée du Rhône nord et sud, en Lubéron comme en Roussillon, en Alsace, au Portugal ou même en Australie, l'homme est en quelque sorte un impresario qui pratique le casting des sols pour mieux en exprimer les différents styles.

Et ses cépages fétiches, syrah, bien sûr, mais aussi marsanne, viognier, riesling, grenache et touriga nacional, «sont au vin ce que la partition ou le discours musical est à la musique».

Des interprètes révélant tout autant de sonorités minérales que les signatures de terroir sont variées. «Prenez le vignoble de l'Hermitage, par exemple, nul endroit au monde ne peut se targuer de posséder en un seul endroit quatre grandes périodes géologiques concentrées au même endroit, du Primaire au Quaternaire: c'est unique. Ceux qui prétendent le contraire sont des menteurs!»

Dégustation

La dégustation de cinq lieux-dits en appellation Hermitage, disponibles actuellement dans le millésime 2008, est particulièrement éloquente sur le sujet. Que ce soit Les Greffieux (148,50 $ - 10701839), De L'Orée (162,25 $ - 11193231), Le Méal (165 $ - 11176319), Le Pavillon (206 $ - 11176255) ou encore l'Ermite (242,25 $ - 11176298), marsannes et syrahs jouent de nuances fines, oui, mais elles le font tout de même avec des singularités bien tranchées.

Un «goût» Chapoutier?

Dans tout cela, y a-t-il tout de même un «goût» Chapoutier comme il y aurait, par exemple, un goût Guigal ou un goût Jaboulet? La découpe du fruité est ici toujours astucieusement mise en relief avec fraîcheur sur une trame de tanins mûrs, toujours parfaitement maîtrisés.

L'impression est celle d'un vin qui respire (comme il le fait d'ailleurs dans les cuves bétons), porté en cela par le souffle originel d'un terroir bien vivant.

En témoignent ce Lubéron La Ciboise 2010 (14,10 $ - 11374382) au fruité franc de cerise, souple et parfumé (**1/2, 1); ce Côtes du Roussillon Villages Les Vignes de Bila-Haut 2009 (16,10 $ - 11314970) à la structure plus étoffée, aux tanins mûrs, gommés et terminant sur une pointe réglisse (**1/2, 1); ce Côtes du Rhône Belleruche 2009 (17,70 $ - 476846) au fruité croquant, à la trame fluide, vivante et précise (***, 1); ce superbe Crozes-Hermitage Les Meysonniers 2009 (30,75 $ - 10269361) qui révèle discrètement mais en s'amplifiant l'esprit d'une syrah corsetée par le minéral (***1/2, 2 ©); ou encore ce Châteauneuf-du-Pape La Bernardine 2008 (50,75 $ - 10259868) où le grenache joue de la clarinette sur fond de cuivres et de violoncelle chaud et profond (****, 2 ©).

Il faut être gourmand pour faire du vin. «On est au service de la gastronomie», lancera Michel Chapoutier avant de passer à table. Mais c'est avant tout de la vie que l'homme aime se nourrir.

***

C'était en 1984. Le restaurateur Moreno de Marchi me débouchait une bouteille du valpolicella de Giuseppe Quintarelli sur un risotto au parmesan.

Le plongeon fut radical. J'entrais de plain-pied et à pleine bouche dans un univers ancien, tous sens en haleine, intrigué mais surtout happé par la profondeur abyssale du vin.

Ce vigneron hors norme est mort dimanche dernier à l'âge de 84 ans. Heureusement, quelques-uns de ses vins sont disponibles à la SAQ, dont ce Bianco Secco 2010 à 35,75 $ (10663801 - ****, 2), ou encore, en rouge, ce Valpolicella 2002 (80,75 $ - 10811253) aux parfums exponentiels, aux saveurs puissantes, multidimensionnelles (****, 2 ©). Au revoir, monsieur Quintarelli.

Capacité du vin à se bonifier: 1, moins de cinq ans; 2, entre six et dix ans; 3, dix ans et plus. ©: le vin gagne à séjourner en carafe.

Jean Aubry est l'auteur du Guide Aubry 2012 - Les 100 meilleurs vins à moins de 25$ .

***

Les vins de la semaine

La belle affaire
Cabernet Sauvignon Reserva 2010, Santa Carolina, Chili (13,95 $ - 11015988)

Malgré sa puissance, ce cabernet demeure frais, coulant, sans bavures. Il y a la couleur, le fruit, les nuances épicées, un certain volume, mais aussi une finale courte, quoique nette. Un candidat simple pour plats simples. Servir autour de 14 °C. 1

Le champagne
Champagne Henriot Blanc de Blancs (69,75 $ - 10796946)

Un nuage, oui, mais un nuage dont les fines gouttelettes fruitées n'assombrissent jamais le palais mais le portent plutôt à le stimuler à coups de jets de lumière vive et scintillante. Il y a aussi ce parfum frais et nuancé, mêlant pomme et vanille toastée sur trame svelte et peu dosée. Le rêve. 1

La primeur en blanc
Mouton Cadet 2010, Bordeaux (14,65 $ - 002527)

À moins de 15 $, ce bordeaux sec sait se faire beau et s'assume avec beaucoup de conviction. Il y a de l'arôme, beaucoup de fraîcheur, de la fluidité, mais aussi un rayonnement fruité qui gagne le palais finement, en toute clarté. Un blanc polyvalent, d'excellente tenue, parfaitement équilibré. 1

La primeur en rouge
Château Les Pins 2008, Côtes du Roussillon Villages (22,05 $ - 864546)

Après un 2007 opulent, ce 2008 resserre les mailles avec cette pointe d'autorité naturelle liée entre autres au mourvèdre, alors que syrah et grenache noir arrondissent les angles en parfumant l'ensemble. Le grain est fin, bien serré, le corps musclé. 2

L'émotion

Château de Fesles «La Chapelle» 2010, Anjou (18,30 $ - 710442)

Il y a des étalons de mesure qui marquent le tempo, libres, intemporels. Ce cabernet franc en a le profil, simple, pourtant intrigant, roturier, mais aspirant tout de même à la noblesse, discret, pourtant rassembleur dans le ton. C'est pur, léger, de belle étoffe, frais, très appétissant. 1
 
 
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