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Indice de bonheur élevé dans la Loire

Jean Aubry   21 octobre 2011  Vin
Aurore et sa mère Véronique Günther-Chéreau, du Château du Coing à Saint-Fiacre-sur-Maine<br />
Photo : Château du Coing
Aurore et sa mère Véronique Günther-Chéreau, du Château du Coing à Saint-Fiacre-sur-Maine
Le Guide Aubry 2012 est tout frais sorti des presses et voilà à nouveau le goût du voyage à mes trousses. Vous savez, cet appel du terroir, à la fois géographique, pédologique, gastronomique mais surtout physique, avec ces femmes et ces hommes qui se relèvent à peine de la vendange récente et qui veulent déjà vous raconter le nouveau-né, les traits encore tirés par «l'accouchement végétal». Après l'ensoleillé Roussillon, la glorieuse Loire, pays de François Rabelais comme de Jacques Puisais, pays multiple mais si secret que même un Robert Parker n'ose s'y aventurer de peur de n'y rien comprendre. Pourtant, le vignoble de Nantes à l'ouest jusqu'à Pouilly-Fumé à l'est, en passant par le Saumurois, la Touraine, le Sancerrois jusqu'à Châteaumeillant, est un jardin où il fait bon flâner, ne serait-ce que pour l'originalité et la subtile polyvalence de ses vins.

Une Loire à voir et à boire

Réglons déjà les chiffres. Les vins du Val de Loire, ce sont 52 000 hectares en appellation — le 3e vignoble d'appellation de France après le Languedoc et le Bordelais — répartis sur 14 départements et pourvus de 72 Appellations d'origine contrôlée (AOC). Ce sont aussi des cépages classiques, aux profils aromatiques et gustatifs expressifs et bien tranchés, se déclinant tout autant en blanc et en rosé qu'en rouge, en sec, demi-sec ou moelleux, sans compter que ce coin de pays à une heure trente au sud-ouest de Paris demeure la première région AOC de vins de fines bulles (hors Champagne) de France. 7000 exploitations viticoles, dont 24 caves coopératives, y ont pignon sur vignes avec quelque 380 millions de bouteilles vendues par an, au Royaume Uni (23 %) en passant par la Belgique (18 %), l'Allemagne, les États-Unis (14 %), les Pays-Bas (9 %) ou encore le Canada (4 %).

Pourquoi suis-je un inconditionnel des vins de Loire? C'est tout bête: parce qu'ils sont l'essence même des principes essentiels liés à la buvabilité, à la palatabilité et à la digestibilité. Ici, l'indice BPD devient rapidement BPDB si on y ajoute l'indice bonheur. Buvez

un muscadet de «roche», un anjou de «dentelle», un saumur de «perles», un layon de «velours», un chinon «d'étoffe», un vouvray de «craie», un sancerre de «vertige» ou un reuilly de «fruit» et vous voilà déjà frôlant un indice BPDB jalousé avec une bonne part d'agacement par tous les vignobles du monde. J'ai pu vérifier la chose en tout début de voyage en m'attablant au bistro Le Comptoir d'Yves Camdeborde, au Carrefour de l'Odéon à Paris, devant une bouteille de Sylvie Augereau joyeusement nommée À la bonne heure!, un saumurois 100 % pinot noir si vulnérable et si sensible que j'ai bien versé une larme juste à le regarder. C'est aussi ça, la Loire.

En me rendant sur place, je ne me doutais nullement à quel point sols et sous-sols signent ou non, ici, le caractère variétal des nombreux cépages. Que ce soit en blanc, le melon de Bourgogne dont la production moyenne compte pour 35 %, les sauvignons et chenins pour 26 % chacun, suivis par le chardonnay (7 %), la folle blanche (4 %) et autres, tel l'énigmatique romorantin dont Henry Marionnet préserve farouchement pour sa part la mémoire avec ses vieilles souches pré-phylloxériques (1850).

Côté rouge, le merveilleux cabernet franc s'offre 54 % des parts du gâteau (de marc), suivi par le gamay (19 %), le grolleau (8 %), le pinot noir (7 %), le cabernet sauvignon (5 %) et les autres dont le pineau d'aunis, le côt, la négrette ou encore le pinot meunier.

Quant aux sous-sols, c'est à la fois facile et pas compliqué. Disons, grosso modo, que le massif Armoricain, avec ses roches éruptives, gneiss, micaschistes, granits et orthogneiss, forme la base mère à l'ouest, dans le Nantais comme dans l'Anjou, alors que le fameux tuffeau, le calcaire (prolongement du Bassin parisien), les argiles à silex et autres graves fines assurent aux cépages plantés du côté de Saumur, de la Touraine comme du centre Loire à Sancerre, Menetou-Salon, Pouilly-Fumé et Quincy, de solides assises assurant des clartés d'expressions uniques, découpées au scalpel.

Le plus fascinant demeure encore et toujours la recherche de ce point d'équilibre où les maturités phénoliques s'obtiennent sans que les vins n'aient à souffrir de titres alcoométriques susceptibles de vous plomber les ailes et de vous piétiner le cerveau. D'où cet indice élevé de BPDB.

Noble melon en muscadet

Tranchons déjà dans le gras du préjugé: non, le muscadet n'est pas un «petit» vin et le cépage melon de Bourgogne un «deux de pique» tout juste bon à séduire des huîtres désireuses de mouiller pour lui. Plutôt noble, le gaillard, racé même, capable aussi de se bonifier sur plusieurs décennies comme j'en avais fais l'expérience avec des 1939, 1945, 1955 et autres 1961, dégustés sur place et résumés dans les pages du Devoir il y a une douzaine d'années.

Jeune, le «jus de roche» issu du solide massif Armoricain passe de saveurs florales d'agrumes et d'iode à des nuances riches et profondes qui ne sont pas sans évoquer le caractère minéral d'hydrocarbure d'un grand riesling ou les noisettes vertes d'un pouilly-fuissé ou d'un vieux chablis. Stupéfiant!

Le parcellaire avec une identification de crus se découpe aujourd'hui autour de la ville de Nantes avec une précision qui témoigne déjà de la complexité des terroirs. Avec l'AOC Muscadet Côtes de Grandlieu (1994), voilà que de nouveaux crus, Gorges, Le Pallet et Clisson, voyaient le jour en juillet dernier. Un détour chez Aurore et Véronique Günther-Chéreau, au Château du Coing à Saint-Fiacre-sur-Maine, a rapidement confirmé dans la foulée l'étonnante subtilité des cuvées parcellaires (Saint-Hubert, Gorges, etc.) sur les 45 hectares de vignes du domaine. Un bon moment déjà que Günther-Chéreau mère s'applique avec méthode (et une bonne dose de courage!) à démontrer que le muscadet est bien plus qu'un roturier sans noblesse. C'est sa fille Aurore, diplôme d'oenologie en poche, qui assure désormais, avec le millésime 2011, les destinées de la maison. Fera-t-elle mieux que sa mère? L'extraordinaire potentiel local permet ici d'espérer du meilleur!

Une première édition de la Grande Dégustation de Montréal (lagrandedegustation.com) prendra l'affiche du 27 au 29 octobre prochain, au Palais des Congrès de Montréal, en braquant les projecteurs sur plus de 250 vignerons-producteurs présents et bien contents d'y être! On se retrouve là-bas?

n Potentiel de vieillissement du vin: 1, moins de cinq ans; 2, entre six et dix ans; 3, dix ans et plus. ©: le vin gagne à séjourner en carafe.

n Jean Aubry est l'auteur du Guide Aubry 2012 - Les 100 meilleurs vins à moins de 25 $ à paraître cette semaine.

***

Les vins de la semaine

La belle affaire

Chérau-Carré, Muscadet de Sèvre et Maine sur lie 2010 (13,90 $ - 365890)

Vif, joyeux, tenace, baroudeur, imprévisible, ce melon de bourgogne avive et met en appétit. C'est plus que sec, tonique, sapide et vertical. Poussez plus loin avec le riche Chasseloir 2007 Ceps Centenaires (15,80 $ - 854489).1.

Le champagne

Ayala, Brut Majeur (51,25 $ - 11553137)

Le Revel 2012 des champagnes et autres bulles (Modus Vivendi) nous apprend que la maison entre dans le portefeuille de la famille Bollinger en 2005. C'est dire le sérieux des pinots et chardonnays de cette cuvée dégorgée en mai dernier. À ce prix, belle affaire: subtilité, richesse, sève et allonge. 1.

La primeur en blanc

Vouvray 2009, Marc Brédif, Loire, France (19,25 $  - 10267809)

Discrétion, oui, mais au nez seulement. Floral, à peine miellé, c'est en bouche que les festivités commencent, éclatantes par le fruité rapidement avivé par l'acidité qui lisse la pointe de douceur pour mieux s'arrondir et culminer en pleine gloire sur la finale. 2 .

La primeur en rouge

Nerello Mascalese 2009,

Di Giovanna, Sicile (18,25 $ - 11577366)

Pas reconnu pour ses bonnes manières au salon, le cépage nerello mascalese trouve à table sur un simple spaghetti sauce à la viande, fourchette à sa mesure. Là, il oublie sa pointe d'astringence pour mieux affirmer sa vigueur et l'éclat pur de son fruité. 1.

L'émotion

Chinon 2009, Bernard Baudry, France (20 $ - 10257571)

Après un 2008 bien fourni, voilà poindre un 2009 drapé lui aussi de ce taffetas typique des meilleurs chinons. L'envolée est belle derrière la robe riche et profonde, immédiatement fruitée, vivante, élancée mais devenant plus sérieuse en milieu de bouche. Pureté, corps et vigueur: excellent! 2.
 
 
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