Le riesling comme un art
Photo : Jean Aubry
Stéphane Baillargeon écrivait dans l'édition du Devoir du vendredi 8 janvier 1993: «Le Musée des beaux-arts de Montréal est en train de perdre un chef-d'œuvre de la peinture du XXe siècle parce que le ministère fédéral des Communications lui refuse une subvention de 765 000 dollars.» Le chef-d'œuvre en question? Portrait de l'avocat Dr Hugo Simons, peint par nul autre que l'Allemand Otto Dix, dont l'œuvre était, en 1993, évaluée à... 1,65 million de beaux dollars canadiens. Visiblement, Baillargeon nous invitait par la bande à réfléchir sur l'incurie, pour ne pas dire la bêtise affichée de l'institution gouvernementale.
J'ai retrouvé le tableau en début de semaine au Musée des beaux-arts, où est actuellement exposé l'artiste — considéré comme un artisan dégénéré par le régime nazi, soit dit en passant —, alors que se tenait conjointement une dégustation de vins allemands. Art et vin: le rapprochement était ici troublant.
D'une part, Otto Dix, passé maître en matière de peinture teintée de «vérisme sarcastique philosophiquement fataliste», et, d'autre part, ces vins allemands plus vrais que vrais, authentiques jus de roche mettant à vif les entrailles minérales des sous-sols germaniques. Pour tout vous dire, il y avait longtemps qu'une telle synesthésie ne s'était produite chez moi. Pour différentes raisons et sur plusieurs niveaux.
La peinture de Dix, d'abord. «Je suis un réaliste», disait l'homme, avant de poursuivre: «Il y a dans ce qui nous entoure, tant d'étrangetés que l'on n'a aucune raison d'utiliser ou de chercher des nouveaux motifs.» Une phrase qui, dans l'univers végétal, colle parfaitement à la nature même du grand riesling allemand.
Regardez-le, sentez-le, buvez-le, pâle, presque incolore, il offre un registre olfactif et gustatif d'une intensité inversement proportionnelle à sa capacité de se mettre rapidement à nu, sans artifices, déshabillé en quelque sorte par la majesté encore une fois toute minérale du terroir. Étrange, oui: faire autant d'effets sans être baraqué, comme par exemple un chardonnay ou un vermentino, relève assurément du mystère. Le riesling se revendiquerait-il du «nihilisme dada» si cher à Dix comme à son copain George Gro?
«Les expressionnistes avaient fait assez d'art. Nous voulions voir les choses nues, clairement, presque sans art», écrira l'artiste dans cette période trouble entre les deux guerres. Là encore, le pigment des peintures de Dix rejoint l'essence même du grand riesling de la Nahe, du Rheingau comme de la Moselle.
Une rencontre hautement dramatique qui trouve dans le dépouillement absolu matière à révéler une réalité fruitée rarement égalée dans le monde végétal. Sans oublier encore une fois ce caractère minéral — ici entendu comme empreinte originelle — dont je ne suis pas loin de penser qu'il a d'abord été «inventé» avant tout pour traduire ce côté cru, vibrant et tendu de cet immense cépage allemand. Autre preuve de dépouillement?
La capacité du cépage à n'afficher que des petits degrés au compteur, entre par exemple 7 ° et 11° d'alcool par volume. Faire beaucoup avec moins: non pas «presque sans art», mais un art en soi!
L'idéal serait de visiter le Cabaret de Monsieur Dix un verre de riesling à la main. Autre idéal possible: vous procurer le catalogue de l'exposition et décapsuler ce Riesling 2009 du Dr L. Loosen Bros., Mosel-Saar-Ruwer (13,90 $ - 10685251) pour vous mettre en bouche, clairement, sans bavures (**1/2, 1); passez ensuite sur le vibrant Riesling Kabinett 2008 Selbach-Oster, Mosel-Saar-Ruwer (20,70 $ - 10750841) sur les blinis au saumon délicatement fumé (***, 1); attardez-vous encore sur le Riesling Kabinett 2009 de Künstler en Rheingau (23,80 $ - 10350750), pour l'éclat pur et net d'un fruité aussi libre que l'art d'Otto Dix est à fleur de peau (***, 1; et culminez enfin sur un poisson fin avec le Riesling Spätlese 2008 Zeltinger Sonnenhur, Mosel-Saar-Ruwer (27,40 $ - 904243), subtil et aérien, plutôt sec, minéral, d'une rare transparence (***1/2, 2).
***
Les amateurs de rouges, que vous êtes aussi, ne seront pas en reste avec ce magnifique mais rare Pinot Noir 2007 Burg Ravensburg Löchle de la région de Baden (38,25 $ - 11207779), au registre parfumé, à peine fumé, net et engageant avec son profil texturé, soutenu, une fois de plus finement intégré dans ce filon minéral qui le prolonge avec beaucoup de panache et de fraîcheur sur la longue finale. Tout ce qu'il y a de royal sur vos cailles farcies (****, 2 ©).
Encore soif? Voici trois cahors.
- Le Combal 2007, Cosse Maisonneuve (17,65 $ - 912865): Mathieu Cosse y va encore de sa fougue nourrie d'une passion pour un fruité net et bien tranché qui ne se dément pas. C'est généreux, étoffé, corsé et vendu à bon prix. Le cahors qui redonne des forces. ***, 1. ©
- Clos Triguedina 2004 (22,65 $ - 746412): on ne fait pas la leçon aux Baldès. Leur cahors fait partie du décor. Jamais trop large, plutôt proportionné, avec cette palette plus nourrie, plus souple, liée à ce début d'évolution sous verre. Un rouge de corps moyen, prêt à boire, sur un pot-au-feu, par exemple. ***, 1.
- Château Haute-Serre 2005 (22,90 $ - 947184): incontestablement le plus riche des trois, encore jeune et bien serré avec ses tanins fruités bien mûrs et bien frais, d'une sève, d'une vigueur à faire bramer un cerf. Masculin. ***1/2, 2. ©
- Potentiel de vieillissement du vin: 1, moins de cinq ans; 2, entre six et dix ans; 3, dix ans et plus. ©: le vin gagne à séjourner en carafe.
***
Jean Aubry est l'auteur du Guide Aubry 2011 - Les 100 meilleurs vins à moins de 25 $ et chroniqueur à l'émission d'Isabelle Maréchal sur les ondes du 98,5 FM.
www.guide-aubry.com
***
Les vins de la semaine
La belle affaire
La Vieille Église 2007, Côtes du Marmandais (13,30 $ - 560748)
Vous savez quand les amis débarquent que vous avez déjà entamé le morceau de saucisson, la tranche de jambon et les petits cornichons croquants en vous versant un coup de rouge: ne vous reste plus qu'à le partager! C'est souple, frais, léger et franc de goût, amical jusqu'au bout. 1.
***
Le chilien
Cabernet Sauvignon 2007, Legado Reserva, De Martino, Vallée de la Maipo (17,80 $ - 642868)
L'oenologue Marcelo Retamal cherche à circonscrire par ses achats de raisin les meilleures parcelles dans les vallées les plus aptes à optimiser le cépage. Ce «cab» a de la prestance et un fruit révélé franchement, avec une bonne part d'élégance. 1.
***
La primeur en blanc
Bourgogne 2008, Ropiteau (19,95 $ - 11293953)
Ce bourgogne régional dépasse ici le cadre de la simple appellation en raison de judicieux approvisionnements. En ce sens, prix justifié. La robe est soutenue, les arômes sont francs, avec ce fruité de pomme ample, suave, délicatement relevé de nuances beurrées et boisées. Volaille? 1.
***
La primeur en rouge
Cortes de Cima 2008, Alentejo, Portugal (20,70 $ - 10944380)
Les quatre cépages (aragonez, syrah, petit verdot et touriga nacional) se répondent ici comme les intervenants derrière un micro lors d'une séance d'information sur le gaz de schistes. Ça brasse! Seulement, ici, la cohésion est entière, vigoureuse, généreuse et va en profondeur. 2.
***
Le vin plaisir
Gewuztraminer 2009, Alois Lageder, Alto Adige (22,75 $ - 10780400)
Ce «gewurz transcende une fois de plus l'essence de ce cépage réputé aromatique. Avec ce détail dans la finition, cet éclat pur, d'un réalisme troublant, multipliant les flaveurs fines et exotiques de rose et de muscat. 1.
J'ai retrouvé le tableau en début de semaine au Musée des beaux-arts, où est actuellement exposé l'artiste — considéré comme un artisan dégénéré par le régime nazi, soit dit en passant —, alors que se tenait conjointement une dégustation de vins allemands. Art et vin: le rapprochement était ici troublant.
D'une part, Otto Dix, passé maître en matière de peinture teintée de «vérisme sarcastique philosophiquement fataliste», et, d'autre part, ces vins allemands plus vrais que vrais, authentiques jus de roche mettant à vif les entrailles minérales des sous-sols germaniques. Pour tout vous dire, il y avait longtemps qu'une telle synesthésie ne s'était produite chez moi. Pour différentes raisons et sur plusieurs niveaux.
La peinture de Dix, d'abord. «Je suis un réaliste», disait l'homme, avant de poursuivre: «Il y a dans ce qui nous entoure, tant d'étrangetés que l'on n'a aucune raison d'utiliser ou de chercher des nouveaux motifs.» Une phrase qui, dans l'univers végétal, colle parfaitement à la nature même du grand riesling allemand.
Regardez-le, sentez-le, buvez-le, pâle, presque incolore, il offre un registre olfactif et gustatif d'une intensité inversement proportionnelle à sa capacité de se mettre rapidement à nu, sans artifices, déshabillé en quelque sorte par la majesté encore une fois toute minérale du terroir. Étrange, oui: faire autant d'effets sans être baraqué, comme par exemple un chardonnay ou un vermentino, relève assurément du mystère. Le riesling se revendiquerait-il du «nihilisme dada» si cher à Dix comme à son copain George Gro?
«Les expressionnistes avaient fait assez d'art. Nous voulions voir les choses nues, clairement, presque sans art», écrira l'artiste dans cette période trouble entre les deux guerres. Là encore, le pigment des peintures de Dix rejoint l'essence même du grand riesling de la Nahe, du Rheingau comme de la Moselle.
Une rencontre hautement dramatique qui trouve dans le dépouillement absolu matière à révéler une réalité fruitée rarement égalée dans le monde végétal. Sans oublier encore une fois ce caractère minéral — ici entendu comme empreinte originelle — dont je ne suis pas loin de penser qu'il a d'abord été «inventé» avant tout pour traduire ce côté cru, vibrant et tendu de cet immense cépage allemand. Autre preuve de dépouillement?
La capacité du cépage à n'afficher que des petits degrés au compteur, entre par exemple 7 ° et 11° d'alcool par volume. Faire beaucoup avec moins: non pas «presque sans art», mais un art en soi!
L'idéal serait de visiter le Cabaret de Monsieur Dix un verre de riesling à la main. Autre idéal possible: vous procurer le catalogue de l'exposition et décapsuler ce Riesling 2009 du Dr L. Loosen Bros., Mosel-Saar-Ruwer (13,90 $ - 10685251) pour vous mettre en bouche, clairement, sans bavures (**1/2, 1); passez ensuite sur le vibrant Riesling Kabinett 2008 Selbach-Oster, Mosel-Saar-Ruwer (20,70 $ - 10750841) sur les blinis au saumon délicatement fumé (***, 1); attardez-vous encore sur le Riesling Kabinett 2009 de Künstler en Rheingau (23,80 $ - 10350750), pour l'éclat pur et net d'un fruité aussi libre que l'art d'Otto Dix est à fleur de peau (***, 1; et culminez enfin sur un poisson fin avec le Riesling Spätlese 2008 Zeltinger Sonnenhur, Mosel-Saar-Ruwer (27,40 $ - 904243), subtil et aérien, plutôt sec, minéral, d'une rare transparence (***1/2, 2).
***
Les amateurs de rouges, que vous êtes aussi, ne seront pas en reste avec ce magnifique mais rare Pinot Noir 2007 Burg Ravensburg Löchle de la région de Baden (38,25 $ - 11207779), au registre parfumé, à peine fumé, net et engageant avec son profil texturé, soutenu, une fois de plus finement intégré dans ce filon minéral qui le prolonge avec beaucoup de panache et de fraîcheur sur la longue finale. Tout ce qu'il y a de royal sur vos cailles farcies (****, 2 ©).
Encore soif? Voici trois cahors.
- Le Combal 2007, Cosse Maisonneuve (17,65 $ - 912865): Mathieu Cosse y va encore de sa fougue nourrie d'une passion pour un fruité net et bien tranché qui ne se dément pas. C'est généreux, étoffé, corsé et vendu à bon prix. Le cahors qui redonne des forces. ***, 1. ©
- Clos Triguedina 2004 (22,65 $ - 746412): on ne fait pas la leçon aux Baldès. Leur cahors fait partie du décor. Jamais trop large, plutôt proportionné, avec cette palette plus nourrie, plus souple, liée à ce début d'évolution sous verre. Un rouge de corps moyen, prêt à boire, sur un pot-au-feu, par exemple. ***, 1.
- Château Haute-Serre 2005 (22,90 $ - 947184): incontestablement le plus riche des trois, encore jeune et bien serré avec ses tanins fruités bien mûrs et bien frais, d'une sève, d'une vigueur à faire bramer un cerf. Masculin. ***1/2, 2. ©
- Potentiel de vieillissement du vin: 1, moins de cinq ans; 2, entre six et dix ans; 3, dix ans et plus. ©: le vin gagne à séjourner en carafe.
***
Jean Aubry est l'auteur du Guide Aubry 2011 - Les 100 meilleurs vins à moins de 25 $ et chroniqueur à l'émission d'Isabelle Maréchal sur les ondes du 98,5 FM.
www.guide-aubry.com
***
Les vins de la semaine
La belle affaire
La Vieille Église 2007, Côtes du Marmandais (13,30 $ - 560748)
Vous savez quand les amis débarquent que vous avez déjà entamé le morceau de saucisson, la tranche de jambon et les petits cornichons croquants en vous versant un coup de rouge: ne vous reste plus qu'à le partager! C'est souple, frais, léger et franc de goût, amical jusqu'au bout. 1.
***
Le chilien
Cabernet Sauvignon 2007, Legado Reserva, De Martino, Vallée de la Maipo (17,80 $ - 642868)
L'oenologue Marcelo Retamal cherche à circonscrire par ses achats de raisin les meilleures parcelles dans les vallées les plus aptes à optimiser le cépage. Ce «cab» a de la prestance et un fruit révélé franchement, avec une bonne part d'élégance. 1.
***
La primeur en blanc
Bourgogne 2008, Ropiteau (19,95 $ - 11293953)
Ce bourgogne régional dépasse ici le cadre de la simple appellation en raison de judicieux approvisionnements. En ce sens, prix justifié. La robe est soutenue, les arômes sont francs, avec ce fruité de pomme ample, suave, délicatement relevé de nuances beurrées et boisées. Volaille? 1.
***
La primeur en rouge
Cortes de Cima 2008, Alentejo, Portugal (20,70 $ - 10944380)
Les quatre cépages (aragonez, syrah, petit verdot et touriga nacional) se répondent ici comme les intervenants derrière un micro lors d'une séance d'information sur le gaz de schistes. Ça brasse! Seulement, ici, la cohésion est entière, vigoureuse, généreuse et va en profondeur. 2.
***
Le vin plaisir
Gewuztraminer 2009, Alois Lageder, Alto Adige (22,75 $ - 10780400)
Ce «gewurz transcende une fois de plus l'essence de ce cépage réputé aromatique. Avec ce détail dans la finition, cet éclat pur, d'un réalisme troublant, multipliant les flaveurs fines et exotiques de rose et de muscat. 1.
|
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
|
Envoyer Fermer
Haut de la page

