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La famille Guedes: une vision qui va bien au-delà du Mateus rosé

Jean Aubry   2 juillet 2010  Vin
Fernando Guedes et ses deux verres de vinho verde.<br />
Photo : Jean Aubry
Fernando Guedes et ses deux verres de vinho verde.
L'anecdote a du piquant. Nous sommes dans la nuit du 12 août 1942, soit une dizaine de mois avant la mise en marché du Mateus rosé qui aura lieu le 21 juin 1943. Fernando van Zeller Guedes, alors en tournée exploratoire dans le vignoble, a du mal à trouver le sommeil.

Et pour cause. À la question que lui posera un industriel quelques années plus tard sur ce qui l'avait motivé à concevoir le célèbre rosé, van Zeller Guedes dira, non sans une pointe d'humour: «Les punaises qui se trouvaient dans mon lit!»

Les petites bêtes qui avaient rendu l'homme insomniaque cette nuit-là ne se doutaient pas qu'elles participaient alors à l'une des plus extraordinaires réussites commerciales portugaises avec des ventes qui, à leur apogée, culmineraient à 50 millions de bouteilles vendues dans plus de 120 pays!

Si les ventes se sont tassées de moitié depuis, le fringant rosé, léger et à peine perlant, pique toujours la curiosité d'amateurs qui l'éclusent bien frais et sans vergogne sur les cuisines riches ou contrastées, qu'elles soient traditionnelles ou asiatiques. Un vin désormais produit dans la région de Bairrada sur des installations à la fine pointe de la technologie et, qui plus est, qui n'a pas fléchi d'un iota côté qualité tout en demeurant bien sage côté prix (9,85 $ - 000166).

La famille Guedes est originaire de Penafiel où la Quinta da Aveleda produit du vinho verde depuis plusieurs siècles déjà. À 21 ans, en 1924, Fernando van Zeller Guedes décroche un emploi chez Martinez Gassiot, emploi qu'il quittera moins de 20 ans plus tard alors qu'il jettera les bases, avec 16 actionnaires, de ce qui allait devenir la maison Sogrape, dont 88,4 % des parts appartiennent aujourd'hui à la famille Guedes. L'époque est trouble alors que la Aeconde Guerre mondiale fait rage.

Les exportations de portos vers l'Angleterre ont cessé, alors que les parts de marché sur la France rétrécissent comme peau de chagrin. Fernando et son frère Roberto décident alors de tenter l'aventure de vins secs issus du Douro, qu'ils mettent au point avec l'aide de l'oenologue bordelais Eugène Hellis dans le but d'ouvrir de nouveaux débouchés commerciaux vers le Brésil et les colonies. Le premier vin lancé se nomme Cambriz. Les Vila Real, Granado et Campo Grande suivront dans la foulée.

Fernando van Zeler Guedes s'éteint à Porto en 1987 après avoir sillonné la planète dans tous les sens, à la fois digne ambassadeur de Sogrape Vinhos mais aussi figure emblématique des vins du Portugal tout entier. L'homme avait du style et des principes, dit-on; surtout, il plaçait la relation humaine au coeur de sa démarche commerciale.

Ce respect de l'individu, il le transmettra à ses filles et ses fils, dont Fernando Guedes, devenu principal actionnaire qui, à son tour, le transmettra à ses fils Manuel Pedro, Fernando et Salvador, l'actuel directeur général. Une belle affaire de famille dont les solides liens avec le passé arriment désormais Sogrape Vinhos, près de trois quarts de siècle plus tard, avec un Portugal moderne mais surtout diablement original par la gamme unique de cépages qu'il offre.

Une vision stratégique


Afin de ne pas mettre toutes ses grappes dans le même panier tout en évitant d'être prisonnier d'une seule image avec le fameux Mateus, Sogrape Vinhos multiplie les acquisitions, en Espagne comme en Argentine, sans compter les meilleures régions portugaises. Seront ainsi créés dans le Dão la Quinta dos Carvalhais (dont le fameux Duque de Viseu) proposant une approche moderne et révolutionnaire des cépages touriga nacional, tinta roriz, alfrochiero, jaen et tinta pinhera, et en blanc les cépages encruzado, assario, verdelho, bical et autres cerceal.

Ce sera aussi, dans le Bairrada, une unité sophistiquée pour la production de Mateus mais aussi pour la gamme Terra Franca, dans l'Alentejo, avec l'achat de Herdade de Peso à Vidigueira (dont le Vinha do Monte est le fer de lance), dans la région de Vinho Verde, à la Quinta do Azevedo; enfin, dans le Douro, avec l'achat de Offley (Quinta da Boavista) et de A.A. Ferreira (Quinta do Porto) et autres quintas (Vau, Leda, Seixo, Cardo) avec une production de portos et de vins secs de haut niveau. De laborieuses transactions permettront à Sogrape Vinhos de conclure l'acquisition de Sandeman en 2002 (à Porto comme à Jerez), ainsi que Finca Flichman, en Argentine, quelques années auparavant, en 1998.

Parmi la gamme de vins secs produits dans le Douro, dont les Vila Regio, Planalto et Reserva Douro demeurent de brillantes réussites à petits prix, les rouges secs des Quinta do Caedo et Quinta da Leda, respectivement dans le Corgo Supérieur et le Haut Douro (à la frontière espagnole), comptent parmi l'élite de la production actuelle. La grande star de la maison? Le Barca Velha, un rouge sec produit en petits volumes, seulement dans les millésimes d'exception. Depuis 1962, dans les récoltes moins «ambitieuses», le Barca Velha se replie sous la marque Reserva Ferreirhina.

Le premier millésime à voir le jour en 1952, sous la supervision de Fernando Nicolau de Almeida, demeure encore aujourd'hui une icône dont la réputation dépasse largement les frontières du pays. Elaboré sur une base (variable) de tinta caõ, de tinta roriz et de touriga nacional élevés 16 mois en fûts français dont 75 % sont neufs, le vin est proprement stupéfiant de profondeur, avec une race et une empreinte terroir qui laissent au nez comme au palais un souvenir marquant.

Le 2000, dégusté sur place en présence de l'oenologue Luis Sottomayor, avait une longueur digne des meilleurs grands crus de Bordeaux. L'historique des millésimes produits? Les 1952, 1954 et 1957, puis 1964, 1965 et 1966. Un seul millésime dans la décennie 1970, soit le 1978, puis 1981, 1982, 1983 et 1985. Enfin, rares cuvées pour la décennie 1990 avec les 1991 et 1995. Il semblerait que le 2008 ait trouvé lui aussi ses marques. Espérons le voir un jour en tablettes chez nous!

-Notre chroniqueur était invité par Sata International Airlines.

-La semaine prochaine: la gamme des vins Sogrape vendus au Québec.

-Potentiel de vieillissement du vin: 1, moins de cinq ans; 2, entre six et dix ans; 3, dix ans et plus. © : le vin gagne à séjourner en carafe.

-Jean Aubry est l'auteur du Guide Aubry 2011 - Les 100 meilleurs vins à moins de 25 $, à paraître en octobre prochain.

***

www.guide-aubry.com

***

Les vins de la semaine

La belle affaire - Barefoot Cellars, Zinfandel, Californie (9,90 $ - 11133175)

Il ne faudrait pas voir autre chose derrière ce concept qui fait ici un pied de nez aux vins plus sophistiqués car il n'y a rien à voir. Seulement à goûter. Le cépage, bien souligné, puis son charnu, bien exploité, son boisé enfin, racoleur et insistant. En ce sens, mission accomplie. Servir frais. 1.

La belle bouteille - Chablis « Les vénérables » 2006, La Chablisienne (28,95 $ - 11094639)

Rien n'a été épargné pour assurer au chardonnay à la fois prestance et fluidité, richesse et élégance combinées. Le plus beau dans tout cela, c'est qu'il s'épanouit en offrant une impression d'épaisseur tout en vibrant sur le mode d'une légèreté et d'un soutien minéral qui l'avivent plus encore. 2.

La primeur en blanc - Gavi « Granée » 2008, Beni di Batasiolo, Piémont, Italie (17,30 $ - 10388109)

À ceux qui veulent croquer léger mais aussi personnalisé, sur un registre fin et floral où le fruité roule et s'arrondit rondement, prestement, voici le vin pour vous! Un blanc sec gourmand et stimulant, tonique et articulé. 1.

La primeur en rouge - Pinot Noir 2009, Sélection Limitée, Montes, Casablanca, Chili (17,60 $ - 10944187)

Les pistes empruntées par le pinot noir sont multiples. Mais il y a un trait commun qui parle d'expression aromatique fine et précise sur une ossature svelte et élancée. Celui-ci s'en imprègne avec passablement de succès, sur un mode épicé et boisé contenu. 1.

Le vin plaisir - Capocaccia 2005, Sella & Mosca, Sardaigne (15,55 $ - 11254268)

Ce plaisir est aussi une belle surprise car, selon mes espions en Sardaigne, cette cuvée «internationalisée» où le cabernet sauvignon joue dans les pattes du cannonau local est uniquement destinée au Québec. Intensité soutenue, au nez comme en bouche, tanins fins, frais, savoureux. 1.
 
 
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