Une cuisine afg...
En plein quartier Saint-Sacrement, le restaurant Kaboul a été forcé de changer d’appellation. Il se nomme depuis peu Shahi Masala: un nom d’épice... Pour remplacer le nom d’une capitale blessée qui endure tout depuis plus de 30 ans. Photo: Fra
Québec — Il y a une dizaine d'années, Christophe de Ponfilly, documentariste qui avait couvert en long et en large le conflit afghan, commençait un de ses films par une phrase qui résumait bien l'esprit de l'époque: «Afghanistan, pays dont tout le monde se fout.» Il aura fallu le 11-Septembre et quelques emberlificotures politiques pour que le vent tourne. Pour que les caméras de l'Occident pointent soudain en masse dans la direction d'un des bourbiers politiques les plus impressionnants qui soient. Pour que, progressivement, les Canadiens se tapent soir après soir le feuilleton de leur enlisement dans les vallées rocailleuses de l'Asie centrale.
Une telle situation médiatique n'est pas sans causer des dommages collatéraux dans l'opinion publique. L'un d'eux est survenu en plein quartier Saint-Sacrement: le restaurant Kaboul a été forcé de changer d'appellation. Il se nomme depuis peu Shahi Masala: un nom d'épice... Pour remplacer le nom d'une capitale blessée qui endure tout depuis plus de 30 ans.
Ce changement d'appellation est une gracieuseté de quelques «de souche» qui venaient occasionnellement insulter le personnel et la clientèle du restaurant, pensant sans doute que Ben Laden est le président en exil de l'Afghanistan et que, sans leur action rapide, celui-ci s'offrirait le Complexe G pour fêter ses 50 ans. Bref, après quelques numéros de gros gars qui sacrent sur le trottoir, devant la terrasse du resto, on a rebaptisé ce dernier alors qu'une présence accrue de l'Inde a été portée au menu.
Plus de problèmes depuis. Et imaginez que, pendant ce temps, les ténors de la poutine se meurent au Québec (R.I.P. Mondo Fritz à Montréal, si on se fie à ses vitrines placardées, et R.I.P. la Friterie Cartier à Québec). Et pas le moindre patriote en étoffe du pays pour s'en plaindre. Rien à comprendre.
Le Shahi Masala existe depuis bientôt deux ans. Son propriétaire, qui n'a que 24 ans, est arrivé au Canada à la fin des années 90. D'abord en exil au Pakistan comme plus d'un million de ses compatriotes, il s'est un jour envolé grâce aux économies de sa famille, qui a tout misé sur lui. Après avoir transité par les cuisines d'un restaurant indien de la rue Myrand, il a fait venir sa famille au Canada. Puis, il a lancé le Kaboul en décembre 2005.
Ce restaurant est un des rares à offrir une cuisine afghane au Québec, avec l'excellent Khyber Pass à Montréal. Qu'il ait pignon sur rue à Québec, une ville pas franchement cosmopolite, est une véritable chance en soi.
Mon premier passage dans cet établissement remonte à l'hiver 2006. À l'époque, la nourriture était correcte mais le service était assez décourageant. Le personnel ne semblait pas trop se préoccuper de ce qui se passait dans la salle et l'attente était interminable, ce qui avait laissé une impression mitigée. Dommage, compte tenu de la richesse de cette cuisine qui, à l'image de son pays, est un carrefour de toutes les déclinaisons de l'Orient. Mais bon, un an et demi plus tard, l'actualité aidant, l'occasion était bonne de retourner faire un essai.
Vu de l'extérieur, pas de grand changement. L'endroit demeure relativement modeste, et on a préféré miser sur autre chose que la déco. N'empêche, l'intérieur a gagné en richesse depuis l'ouverture, grâce entre autres à l'ajout de quelques tissus traditionnels qui ponctuent çà et là murs et plafond.
Le menu, de son côté, s'est diversifié. Même si la cuisine indienne a toujours été au rendez-vous, on lui fait désormais plus de place. Vu le contexte, ce choix se comprend volontiers. Mais on se prend à rêver du jour où les restaurants afghans ne seront pas forcés de dédoubler leur personnalité afin de survivre.
On dit que la cuisine afghane ressemble à celle de l'Inde tout en étant moins relevée, avec des arômes plus subtils hérités de l'Iran et des touches chinoises. La cuisine du Shahi Masala en témoigne bien, et elle est une belle réussite. Et si vous aimez les aubergines, un élément traditionnel de cette cuisine, vous serez servi.
La carte est claire, ce qui n'est pas toujours le cas lorsqu'on aborde une cuisine aussi originale. Les plats sont divisés en origines géographiques et subdivisés en suggestions de viandes. Et ils sont chaque fois résumés de façon précise. Dans le cas des plats afghans, l'option crevettes n'est peut-être pas toujours très orthodoxe. Mais rien de grave pour autant: appelons cela de l'adaptation au contexte local.
On regrettera par contre que les tables d'hôte, qui comprennent chacune cinq plats, du riz et du pain, ne se divisent pas également en régions. Elles mêlent souvent Inde et Afghanistan, ce qui brouille les pistes entre ces deux cuisines à la fois proches mais étrangères et toutes deux assez complexes.
Après des papads (chips de farine de pois chiche typiques de l'Inde) pour nous faire patienter, nous avons testé la table d'hôte Kabouli, pour deux personnes, la seule qui soit 100 % afghane. Ce repas se composait d'une entrée de kebab de boeuf haché rôti et de pakawra (petits chaussons frits), suivie de trois plats en sauce.
L'un était un kebab d'agneau extrêmement tendre. L'autre était une purée d'aubergine épicée et arrosée de yogourt (badenjaan bourani), une recette afghane par excellence. Enfin, un poulet aux tomates complétait le tout.
Les plats sont présentés sans ornementation particulière, et la vaisselle ne suscite aucun intérêt en elle-même. Mais la qualité de la nourriture est irréprochable pour un établissement qui, dans le style et les prix, se veut un restaurant de quartier. Les aliments sont frais, les cuissons sont justes et les assaisonnements vous téléportent loin, très loin de l'ordinaire occidental.
Pour terminer, un gâteau au sirop bien épais et un thé à la cardamome ont couronné ce repas au timing juste, au service souriant, dans une salle bien fréquentée pour un soir de début de semaine. Le Shahi Masala a d'évidence atteint sa vitesse de croisière, et ça fait plaisir à voir. Après tout, Ashton a beau venir de Québec, il en faut davantage pour être fier de notre gastronomie locale...
***
- Cuisine: Afghanistan, Inde.
- Ambiance: resto de quartier.
- En résumé: un établissement sans prétention qui permet de découvrir une cuisine trop peu connue, à la croisée d'influences indiennes, perses et chinoises.
- Les plus: seul restaurant afghan à Québec, service jovial, cuisine généreuse et très abordable.
- Les moins: présentation sommaire des plats.
- Formules: menus du midi à partir de 5,95 $, menus du soir pour deux personnes à partir de 33,95 $.
- À la carte: plats allant de 8,95 $ à 22,95 $.
- Musique: pop et classique d'Asie centrale.
- Autres: mets à emporter.
***
Shahi Masala
1345, chemin Sainte-Foy, Québec, 418 683-7840
***
Collaborateur du Devoir
Une telle situation médiatique n'est pas sans causer des dommages collatéraux dans l'opinion publique. L'un d'eux est survenu en plein quartier Saint-Sacrement: le restaurant Kaboul a été forcé de changer d'appellation. Il se nomme depuis peu Shahi Masala: un nom d'épice... Pour remplacer le nom d'une capitale blessée qui endure tout depuis plus de 30 ans.
Ce changement d'appellation est une gracieuseté de quelques «de souche» qui venaient occasionnellement insulter le personnel et la clientèle du restaurant, pensant sans doute que Ben Laden est le président en exil de l'Afghanistan et que, sans leur action rapide, celui-ci s'offrirait le Complexe G pour fêter ses 50 ans. Bref, après quelques numéros de gros gars qui sacrent sur le trottoir, devant la terrasse du resto, on a rebaptisé ce dernier alors qu'une présence accrue de l'Inde a été portée au menu.
Plus de problèmes depuis. Et imaginez que, pendant ce temps, les ténors de la poutine se meurent au Québec (R.I.P. Mondo Fritz à Montréal, si on se fie à ses vitrines placardées, et R.I.P. la Friterie Cartier à Québec). Et pas le moindre patriote en étoffe du pays pour s'en plaindre. Rien à comprendre.
Le Shahi Masala existe depuis bientôt deux ans. Son propriétaire, qui n'a que 24 ans, est arrivé au Canada à la fin des années 90. D'abord en exil au Pakistan comme plus d'un million de ses compatriotes, il s'est un jour envolé grâce aux économies de sa famille, qui a tout misé sur lui. Après avoir transité par les cuisines d'un restaurant indien de la rue Myrand, il a fait venir sa famille au Canada. Puis, il a lancé le Kaboul en décembre 2005.
Ce restaurant est un des rares à offrir une cuisine afghane au Québec, avec l'excellent Khyber Pass à Montréal. Qu'il ait pignon sur rue à Québec, une ville pas franchement cosmopolite, est une véritable chance en soi.
Mon premier passage dans cet établissement remonte à l'hiver 2006. À l'époque, la nourriture était correcte mais le service était assez décourageant. Le personnel ne semblait pas trop se préoccuper de ce qui se passait dans la salle et l'attente était interminable, ce qui avait laissé une impression mitigée. Dommage, compte tenu de la richesse de cette cuisine qui, à l'image de son pays, est un carrefour de toutes les déclinaisons de l'Orient. Mais bon, un an et demi plus tard, l'actualité aidant, l'occasion était bonne de retourner faire un essai.
Vu de l'extérieur, pas de grand changement. L'endroit demeure relativement modeste, et on a préféré miser sur autre chose que la déco. N'empêche, l'intérieur a gagné en richesse depuis l'ouverture, grâce entre autres à l'ajout de quelques tissus traditionnels qui ponctuent çà et là murs et plafond.
Le menu, de son côté, s'est diversifié. Même si la cuisine indienne a toujours été au rendez-vous, on lui fait désormais plus de place. Vu le contexte, ce choix se comprend volontiers. Mais on se prend à rêver du jour où les restaurants afghans ne seront pas forcés de dédoubler leur personnalité afin de survivre.
On dit que la cuisine afghane ressemble à celle de l'Inde tout en étant moins relevée, avec des arômes plus subtils hérités de l'Iran et des touches chinoises. La cuisine du Shahi Masala en témoigne bien, et elle est une belle réussite. Et si vous aimez les aubergines, un élément traditionnel de cette cuisine, vous serez servi.
La carte est claire, ce qui n'est pas toujours le cas lorsqu'on aborde une cuisine aussi originale. Les plats sont divisés en origines géographiques et subdivisés en suggestions de viandes. Et ils sont chaque fois résumés de façon précise. Dans le cas des plats afghans, l'option crevettes n'est peut-être pas toujours très orthodoxe. Mais rien de grave pour autant: appelons cela de l'adaptation au contexte local.
On regrettera par contre que les tables d'hôte, qui comprennent chacune cinq plats, du riz et du pain, ne se divisent pas également en régions. Elles mêlent souvent Inde et Afghanistan, ce qui brouille les pistes entre ces deux cuisines à la fois proches mais étrangères et toutes deux assez complexes.
Après des papads (chips de farine de pois chiche typiques de l'Inde) pour nous faire patienter, nous avons testé la table d'hôte Kabouli, pour deux personnes, la seule qui soit 100 % afghane. Ce repas se composait d'une entrée de kebab de boeuf haché rôti et de pakawra (petits chaussons frits), suivie de trois plats en sauce.
L'un était un kebab d'agneau extrêmement tendre. L'autre était une purée d'aubergine épicée et arrosée de yogourt (badenjaan bourani), une recette afghane par excellence. Enfin, un poulet aux tomates complétait le tout.
Les plats sont présentés sans ornementation particulière, et la vaisselle ne suscite aucun intérêt en elle-même. Mais la qualité de la nourriture est irréprochable pour un établissement qui, dans le style et les prix, se veut un restaurant de quartier. Les aliments sont frais, les cuissons sont justes et les assaisonnements vous téléportent loin, très loin de l'ordinaire occidental.
Pour terminer, un gâteau au sirop bien épais et un thé à la cardamome ont couronné ce repas au timing juste, au service souriant, dans une salle bien fréquentée pour un soir de début de semaine. Le Shahi Masala a d'évidence atteint sa vitesse de croisière, et ça fait plaisir à voir. Après tout, Ashton a beau venir de Québec, il en faut davantage pour être fier de notre gastronomie locale...
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- Cuisine: Afghanistan, Inde.
- Ambiance: resto de quartier.
- En résumé: un établissement sans prétention qui permet de découvrir une cuisine trop peu connue, à la croisée d'influences indiennes, perses et chinoises.
- Les plus: seul restaurant afghan à Québec, service jovial, cuisine généreuse et très abordable.
- Les moins: présentation sommaire des plats.
- Formules: menus du midi à partir de 5,95 $, menus du soir pour deux personnes à partir de 33,95 $.
- À la carte: plats allant de 8,95 $ à 22,95 $.
- Musique: pop et classique d'Asie centrale.
- Autres: mets à emporter.
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