Álvaro Siza au CCA
Une heure avant le début de la conférence, une longue file d’attente s’est formée à l’entrée du CCA. La foule est composée d’étudiants, de jeunes diplômés en architecture ou en design et de personnes d’une autre génération, tous impatients de rencontrer le grand Maître. « Nous voulons écouter parler celui que nous ne connaissons qu’à travers des livres, des dessins ou des projets », me glissent Geoffrey et Ellie, deux jeunes architectes. Plus de 200 personnes n’ont malheureusement pas pu franchir les portes de la salle, faute de places, mais pour les autres, ce fut une heure et demie de bonheur et de partage avec Siza… En conférence comme en entretien, Álvaro Siza est d’abord un grand homme, mystérieux à souhait et très attachant. Il est tout aussi humble que joyeux. Il s’étend peu sur lui-même ou sur ses bâtiments, et, à l’image de son architecture, il dévoile à peu près autant de choses qu’il n’en cache. Après l’entrevue et la conférence, une chose apparaît évidente : l’homme et son oeuvre se rejoignent totalement, il s’en dégage la même beauté intérieure et l’essentiel ne se lit qu’entre les lignes…
L’école de Porto
Issu de la très célèbre « école de Porto », qui inculque les valeurs d’une architecture simple, de qualité, très objective et assez peu narrative, Álvaro Siza est resté très marqué par l’enseignement qu’il y a reçu. « Au départ, je voulais être sculpteur, dit-il. Mais mes parents m’ont convaincu de changer de voie. Alors, au fil des ans j’ai appris à aimer l’architecture », explique-t-il. Il étudie dans les années 1950, à une époque de grands changements politiques et sociaux au Portugal. Siza sera au coeur du renouvellement de la pensée architecturale qui jaillit à cette époque. Élève de Fernando Távora, il collabore avec son agence entre 1955 et 1958 et se voit confier deux importants projets : la piscine dans la Quinta da Conceição (1958) et un salon de thé, le Boa Nova Leça de Palmeira (1958-1963). Ces projets sont le point de départ de la construction d’un univers architectural propre à Siza qui, dès lors, se servira du territoire comme point de départ de tout projet. En volumétrie, ce lien très étroit, presque intime avec le site, se traduit par des formes qui suivent, reproduisent ou découpent les lignes naturelles du contexte existant. Mais au fil des années, Siza se détache de ce précepte et finit par dialoguer différemment avec le territoire, offrant une succession de découpes et de plans qui partent de l’horizon géographique pour aller vers l’horizon des espaces intérieurs, et vice versa. Le musée Iberê Camargo est sans doute le projet le plus abouti de ce point de vue, puisqu’il présente un sens spatial qui s’inscrit dans une multiplicité de repères, une coexistence d’échelles et d’espaces complémentaires cohabitant dans le plus complet des équilibres. Dans l’atrium du musée, on a l’impression de s’envoler, d’être libéré de tous ses repères habituels. Le génie d’une oeuvre se mesure à sa capacité à élever l’esprit. Le musée Iberê Camargo fait partie de ces rares projets d’architecture capable de nous élever vers quelque chose de meilleur.
Des dessins qui sculptent l’espace
La conférence démarre sur les images du fameux peintre brésilien Iberê Camargo et ses peintures expressives et dramatiques. À la mort du peintre, la fondation qui s’occupe de ses oeuvres lance un concours international dans le but de choisir un architecte pour construire l’important musée qui abritera cette précieuse collection. Siza n’a jamais vu le site ni la ville de Porto Alegre, mais il est frappé par les photos qu’il reçoit. Il voit une ancienne carrière creusée, délimitée d’un côté par une colline escarpée coiffée d’un manteau végétal tropical et de l’autre, par une route sinueuse qui longe l’immense delta du Guaíba. Siza se remémore toutes les histoires que son père, brésilien, lui racontait lorsqu’il était petit. Apparaissent alors des images de récits dans lesquels la vie dans les grands espaces de la forêt amazonienne prédomine. Ces images inspireront sans doute l’esprit de ce bâtiment qui recèle un certain mystère et une liberté de pensée propres à ces territoires immenses, parfois immaculés.
Les premiers dessins de Siza montrent un volume vertical posé sur un deuxième volume en contrebas longitudinal. Puis les dessins se succèdent, tous plus expressifs les uns que les autres, montrant la transformation de ces géométries primitives en une oeuvre architecturale poétique, vivante et expressive. Tel un sculpteur virtuel, Siza modèle ses volumes de départ en faisant apparaître sur le papier des courbes dans le volume principal, qui répondent aux courbes omniprésentes du site. L’architecte décide de faire ressortir en partie les rampes de circulation du volume vertical, qui deviennent alors des bras articulés sur la façade principale, et ainsi de suite. La pointe magique du crayon remplace les doigts d’un sculpteur imaginaire. « L’architecture est un travail d’équipe, souligne Siza, et la maturation d’une oeuvre est un va-et-vient constant entre l’expression d’idées et la validation technique et financière de ces idées. Ainsi, je commence toujours mes projets avec un ingénieur à mes côtés. L’évolution de mes projets est un parcours en zigzag : aux idées les plus folles succèdent les doutes les plus profonds : je dessine, je trie, je travaille encore et toujours », dit-il. Dans le cas du musée Iberê Camargo, Álvaro Siza a eu des clients très compréhensifs et généreux qui ont parfaitement compris qu’un bon projet d’architecture ne se fait pas en un jour. La conception du musée aura duré trois ans et il aura ensuite fallu trois autres années de construction. « Les clients pensent que parce qu’on est à l’ère de l’ordinateur, tout doit aller très vite […], mais notre corps et notre cerveau sont restés les mêmes. Nous avons besoin du même temps qu’avant pour penser, assimiler et créer », souligne Siza.
Un architecte honnête et libre
Le musée Iberê Camargo, avec ses surfaces immaculées de béton blanc et ses formes sensuelles baignées de lumière naturelle, est une joie pour les sens et pour l’esprit. Chaque courbe, chaque ligne est placée avec habileté et sûreté. Chaque rampe est invitante, chaque fenêtre est une ouverture différente sur le monde. Le bâtiment à lui seul est une merveilleuse leçon de vie.
Mais derrière ces gestes, si élégants soient-ils, se cache une réalité « technique » du bâtiment que l’architecte virtuose parvient à effacer avec brio. « Si un point de vue est désiré, je crée une fenêtre. Si l’ombre est nécessaire, un plan est placé en surplomb pour protéger de la lumière. Chaque geste obéit à l’instinct, aux idées, mais aussi répond aux questions du programme, de circulation et de la sécurité », dit-il. L’architecture de Siza est donc une réponse subtile et parfois spontanée à ces obstacles que rencontre perpétuellement l’architecte sur son parcours. Tel un chef d’orchestre, Siza veille méticuleusement sur chaque détail, en ayant toujours à l’esprit que l’oeuvre architecturale est un tout qui doit rester le plus harmonieux possible.
« La conférence de Siza au CCA a prouvé à quel point le sérieux et la complexité font partie d’un processus de conception d’un bâtiment, dit Mirko Zardini, directeur et conservateur en chef du CCA. Sa conférence a démontré que l’architecture est d’une part toujours “prisonnière” de la réalité, et d’autre part que malgré les “contraintes”, elle est encore capable d’intégrer d’importantes transformations. » Et il conclut : « Derrière les oeuvres de Siza qui semblent n’avoir exigé aucun effort — et qui s’éloignent nettement des excentricités des vingt dernières années — se cache un monde de sophistication et de sensibilité », dit Mirko Zardini.
Si vous avez manqué la conférence, je vous invite à aller admirer les dessins de Siza au CCA jusqu’à demain. Ils sauront vous faire voyager presque autant que ses oeuvres architecturales…
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Collaboratrice du Devoir











