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Le planteur de Kamouraska

Philippe Mollé   24 août 2002  Alimentation
Le professeur et ethnologue Paul-Louis Martin entouré de ses précieux arbres fruitiers.
Le professeur et ethnologue Paul-Louis Martin entouré de ses précieux arbres fruitiers.
Les étudiants de Paul-Louis Martin, à l'Université du Québec à Trois-Rivières, ont bien de la chance, car leur professeur est un passionné. Passionné d'histoire certes, mais aussi de sa région et de la flore qu'elle contient. Cet ethnologue de profession passe son temps entre ses livres (ceux qu'il écrit) et, pour le plaisir, les pruniers auxquels il voue une admiration sans bornes. Petite histoire de la prune au Québec par l'un de ses plus fervents admirateurs.

«Chaque jour, il mesurait ses arbres. Chaque jour, l'arbre lui disait: "Ne te presse pas, laisse le temps au temps de faire les choses. Tu plantes pour le futur"».

— Proverbe chinois

Ce sont les Pères Récollets et Champlain qui introduisirent les arbres fruitiers au Québec. La Nouvelle-France, bien avant de recevoir l'arbre fétiche qu'est le prunier, disposait en effet de baies ou de fruits sauvages sans toutefois receler d'arbres fruitiers comme le pommier, le poirier, le cerisier, ou le fameux prunier, symbole de vie, de résistance et de ténacité en Asie.

Les Japonais et les Chinois utilisent depuis toujours les fruits du prunier, tant à l'état frais que séché. Cet arbre tortueux y existe depuis des milliers d'années et a autant de valeur pour ces populations que l'olivier en a dans tout le bassin méditerranéen.

Durant les nombreux voyages que fit Champlain, celui-ci sema sur les bords du Saint-Laurent jusqu'à La Malbaie, sans oublier l'Île-aux-Coudres, une foule d'arbres fruitiers dont certaines espèces sont encore présentes dans différents vergers du Québec. Ces arbres fruitiers avaient d'abord pour mission d'améliorer l'ordinaire d'une vie parfois dure où les hivers rigoureux n'en finissaient plus. Il était d'usage de retrouver autour des pommiers différentes variétés de pruniers dont la mirabelle, la Reine-claude et la fameuse prune de Damas (pourpre ou jaune). Au début du XXe siècle, la région de Kamouraska expédiait par goélette les petites prunes du Bas-du-Fleuve vers les marchés de la grande ville. Selon Paul-Louis Martin, on recensait en 1901 pas moins de 218 000 pruniers dans l'est du Québec, contre seulement 2000 dans la région de Kamouraska en 1983.

Le marchand de beurre

En 1840, un commerçant et notable de la région, Sifroy Guéret dit Dumont, acquiert une propriété de 150 acres, dont trois arpents faisaient front sur le fleuve. Il fait construire une imposante résidence de 24 pièces, constituée de bois de cèdre et de pin, sise sur un sous-bassement de maçonnerie, comme en témoigne à ce jour l'excellente conservation de cette demeure dont prit possession, en 1974, la famille de Blois-Martin.

Au rez-de-chaussée, l'ancien magasin du crémier est redevenu le lieu de vente et d'exposition de la famille, qui décline avec art et savoir la prune sous différentes versions. L'emplacement est judicieusement choisi, protégé par des collines et un microclimat accentué par le fleuve permettra à Sifroy Guéret de planter 1000 pruniers, dont la fameuse prune de Damas.

Lorsque les de Blois-Martin reprendront le domaine, il en restera 200 que Paul-Louis Martin chouchoutera en 15 ans de restauration, tant de la maison que du verger. Durant ces années, le professeur d'histoire s'évertuera avec un soin maniaque à redonner aux lieux l'apparence initiale de 1840, allant même jusqu'à retrouver peinture, meubles d'époque et bibelots qui respectent l'âme des anciens. Il suffit de voir comment un charpentier de marine a travaillé la rampe d'escalier qui mène au bureau pour comprendre à quel point toute cette région est vouée au fleuve et à l'ébénisterie qui en découle.

Profession de foi

Dans le magasin général devenu boutique et lieu de revente, la prune trône en reine. Les confitures ou préparations diverses — étonnantes par leur qualité et leur dosage en sucre — laissent supposer qu'un maître confiseur ne ferait guère mieux. Madame de Blois, tout aussi perfectionniste que son époux, travaille les confitures à l'ancienne. D'abord les fruits à confiturer ou à traiter sont d'une qualité irréprochable. Ils sont cuits en petites quantités dans des bassines de cuivre où, à force de mijoter, ils deviennent confiture.

La prune de Damas, originaire de Syrie, a depuis fort longtemps trouvé ses ambassadeurs. L'historien jardinier ou le jardinier écrivain rédige, partage ses connaissances sur la divine prune, qu'il a réinstallée sur ses terres avec succès et dont il possède désormais 1500 arbres qui produisent, au mois de septembre, de délicieux fruits. Ceux-ci n'arrivent plus à franchir les frontières de la région. En effet, depuis quelques années, marins et terriens se sont passé le mot et la prune de M. Martin déplace une foule d'amateurs qui l'achètent sur place sans en laisser pour la grande ville. Les rôles sont inversés et la prune de Damas peut maintenant croître en toute tranquillité.

Ce jardinier hors du commun publiera très bientôt un ouvrage consacré à l'histoire des petits fruits du Québec, après celui qu'il a consacré aux jardins anciens d'un pays qui est le sien. Champlain serait fier de retrouver les pruniers qui l'accompagnèrent lors de son premier voyage sur le Jonas, nom du bateau sur lequel furent embarqués des pommiers, cerisiers de Montmorency, poiriers et pêchers d'une espèce que l'on baptisa par la suite «pêcher de Montréal», une variété que recherche ardemment Paul-Louis Martin. Peut-être un jour, s'il retrouve l'espèce, leur offrira-t-il, comme pour les pruniers de Damas, un second voyage en Kamouraska, celui du paradis.

Pour contacter Paul-Louis Martin au Musée de la prune: % (418) 493-2616
 
 
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