Manger avec les yeux du coeur
Le plaisir, coupable ou non, du junk food
Photo : Newscom
C'est arrivé dans la boîte de courriels un belle soirée d'hiver: «C'est dé-gueu-lasse. Regarde ça.» Ça, c'est un recueil virtuel des créations culinaires les plus grasses et les plus burlesques qui soient. Ça héberge des mixtures aux noms comme «Bacon Explosion Wellington» ou «Mega Double Stuff Oreo» — une concoction d'un kilo de bacon enroulé autour d'autant de saucisse puis emballé dans une pâte à croissant pour le premier, et un gratte-ciel de crémage de biscuits Oreo entre deux biscuits chocolatés pour le second. Plus les pages défilent, plus on trouve de versions de cheeseburgers fusionnés dans un beigne Krispy Cream.
Ça, c'est This is Why You're Fat, une ode au gras couplée d'une célébration de l'excès. Un produit très brut né d'une réaction épidermique à cette société hyper-frileuse sur son alimentation, bombardée de messages qui lui dictent quoi manger, combien en manger et comment le manger. Et le site Web remporte un succès boeuf.
Les gens en ont assez de tous ces régimes, assez de se faire dire qu'ils doivent manger bio et porter attention à leur poids. Disons qu'on apporte un vent de fraîcheur, explique Jessica Amason, webjournaliste new-yorkaise et cocréatrice de This is Why You're Fat (TIWYF). Une fraîcheur baignée dans l'huile, roulée dans le bacon et arrosée de ketchup et de sauce BBQ.
Ce site Web, avare de mots, où l'essentiel du propos réside dans les photos envoyées par les internautes, Amason le décrit comme le fait de regarder un accident d'auto. «Tu sais que tu ne devrais pas regarder, mais tu ne peux pas t'en empêcher, c'est plus fort que toi.»
Il n'y a pas que la grande Toile qui témoigne de cette collision des genres; le petit écran a lui aussi construit quelques chapitres très reluisants en matière adipeuse. Qu'on se tourne vers le Food Network. Avant l'heure du souper le samedi, l'animateur de Diner, Drive-ins and Dive, Guy Fieri, nous engloutit en pleine face des chefs-d'oeuvre graisseux glanés dans les dîners à travers l'Amérique, ne manquant pas d'échapper quelques coulisses de mayo sur sa chemise toujours très ajustée.
L'émission ne nous apprend strictement rien, sinon qu'il n'y a pas de souci à parler à la télévision la bouche remplie de hot-chicken frit, et que Fieri a une très, très grande capacité d'absorption pour une seule bouchée. Ça, c'est quand la populaire chaîne ne montre pas, dans une autre émission de cuisine qui n'a pourtant rien d'extrême, comment confectionner une tarte aux pommes d'un demi-mètre de hauteur couronnée d'un demi-kilo de beurre. La totale.
À mes yeux, ces monstruosités sont un pur plaisir, me régalant visuellement de leurs séduisantes horreurs, alors que dans la vraie vie, je dépouille mes calmars frits de leur robe dorée. Allez savoir pourquoi. Et nous sommes nombreux à vivre dans ce paradoxe, à être partagés entre le «T'es pas game» et le dégoût.
Lancé en février par Jessica Amason et son partenaire Richard Blakely, le site This is Why you're Fat a connu un succès viral qui n'a toujours pas fini d'enfler. 24 heures après le lancement, le site recevait plus d'un million de visiteurs. Le lendemain, deux fois plus de voyeurs venaient se rincer l'oeil de ses images huileuses. Après des topos dans les grands réseaux des États-Unis, un contrat de livre tombait du ciel. Cette semaine, This is Why you're Fat: le livre, petit mais lourd comme une brique de cheddar jaune-orange, débarque sur les tablettes et, tout comme le site, sa consultation donne aussi faim qu'elle provoque la nausée.
Certains diront: olà! Ce ne sont pas les Amerlos qui sont à l'origine du supersize et qui sont doctorants en obésité? Les adeptes de la sous-culture virtuelle n'habitent pas tous au sud de notre frontière. Elle nous appartient à tous, nourrie mondialement par des exaltés de l'extrême.
Oui, le succès du Gross-Food Movement est planétaire.
Et le public, lui, crie: «Encore!»
Au bout du fil, Jessica Amason confirme recevoir plus d'une centaine de photos par semaine, provenant de partout sur le globe. Les membres de cette communauté ne sont pas tous obèses et ne mangent pas tous les jours ces mets dont ils font un culte. Cette culture alternative est composée de jeunes, de trentenaires, de quinquagénaires, de mangeurs, de curieux. D'adeptes du deuxième degré. De Canadiens aussi. Mais oui.
Si on jette un coup d'oeil aux concoctions de la feuille d'érable qui nourrissent TIWYF, on pourrait se péter les bretelles de satiété plutôt que de fierté. Ottawa possède la gravy pizza, une grosse pointe garnie, arrosée d'une épaisse couche de mixture brune, alors que Calgary a son hot-dog noyé de chili, de bacon, de fromage jaune fondu et d'oignons huileux. Faut les voir en photo parce qu'en mots, ça reste encore trop propre.
Oui, quand on regarde à côté, on se console. Le plus gras des smoked-meat chez Schwartz's ressemble à de la bière 0.5 à côté du gros chili-dog albertain. Étrangement, notre poutine semble inoffensive comparée à ces autres affronts de la gastronomie. Peut-être cette impression est-elle cimentée par l'habitude de côtoyer cette icône de la culture québécoise.
Questionnée sur notre poutine, la reine derrière le royaume de This is Why You're Fat s'avoue effrayée à la seule optique de devoir y goûter! «Je sais que je dois l'essayer un jour parce qu'elle a tellement d'amateurs et tant de gens me disent combien c'est amazing. Mais le fromage en grains ne m'inspire vraiment pas confiance.» Pourtant, les States en connaissent déjà un rayon dans le domaine de l'extravagance culinaire. Notre poutine est-elle une si grande abomination?
Dans le film Away We Go de Sam Mendes, un couple de jeunes Américains sur le point de voir naître son premier enfant cherche une ville en Amérique où s'établir pour élever sa progéniture. À court d'arguments pour donner envie à Burt de s'envoler vers Montréal, Verona plonge dans les bassesses lipidineuses et le prend par le ventre.
— Do you know what they have on their french fries?
— Mayonnaise?
— No, better.
— ...
— Gravy.
Et là, à travers ce silence qui dit tout, on constate que le projectile a trouvé sa cible lorsque le regard de Burt s'illumine. Montréal + frites + gravy = paradis.
Les Montréalais ont les 25 saveurs de poutine de La Banquise sur un piédestal. Le magazine de voyage Travel & Leisure a même inscrit une visite de l'établissement dans son top des dix expériences culinaires mondiales à moins de 5 $ à essayer dans sa vie.
Tout le monde le fait
À Québec, si les gens ne démordent pas de leur bouillie d'Ashton et que la faune estudiantine du Cégep de Jonquière ne jure que par celle de chez Pauline, tous s'entendent toutefois pour dire que le meilleur snack, poutine ou pas poutine, est un plaisir inattendu, une envie imprévisible, dans une roulotte à patates frites au bord de la route. Même s'il est gras, même si la viande séparée mécaniquement de la saucisse du hot-dog est de source obscure, que sa sauce Michigan est une vulgaire sauce à spaghetti en conserve et que le boeuf haché du hamburger a une couleur différente de celui à la maison. Même si l'ensemble est à des kilomètres d'être local et biologique ou d'avoir l'ampleur des architectures de This is Why You're Fat.
On aime tous le junk. Si, si. Même si ça nous imbibe de culpabilité.
Autour de moi, tout le monde le fait. L'avocat d'ami s'envoie du graissou derrière la toge deux à trois fois par mois, dans des bouis-bouis authentiques où les serveuses l'appellent «Mon Chou» et lui servent un extra-bacon dans son BLT. Il adore ça mais s'en mord toujours les doigts avant de reprendre ses esprits. «Je me fie généralement à la règle qui dit que "la modération a bien meilleur goût". De toute façon, la vie est trop courte pour que je m'en prive.»
Il y a aussi la cousine, une mannequin belle comme une perle de rosée, qui peut engloutir en toute impunité une assiette Déjeûner du champion riche en sous-produits porcins. Elle a bien quelques vapes de remords, qu'elle dissipe à la seule pensée que tout ça, c'est une question d'équilibre. On pourrait dire qu'avec deux mètres de jambes et une taille de princesse, elle peut bien en avaler, des glucides, mais la belle le fait parce qu'elle le vaut bien.
Ah! L'équilibre. Voilà un discours qui plairait au collègue Fabien Deglise, qui m'a presque sauté à la gorge lorsque je lui ai dit que je mangeais (et considérais) le junk comme une gâterie. «Non, attention! C'est pas une gâterie, ça doit faire partie d'une alimentation équilibrée.» Pourtant, selon une étude de l'Université du Minnesota révélant que 50, 1 % des mangeurs de fast-food le font pour se gâter, je ne suis pas la seule à vivre dans l'aberration. Secouée par le message de notre chroniqueur en consommation, j'ai cherché l'avis d'une spécialiste, une vraie, pas celui d'un simple journaliste.
Rétablir l'équilibre
Marie Watiez, psychosociologue de l'alimentation et chargée de cours à l'UQAM, m'a gentiment offert son 45-heures en accéléré au bout du fil. «Fabien Deglise a bien raison là-dessus. D'ailleurs, je le cite souvent dans mes cours.» Argh. Satané gratte-papier.
Elle ne glorifie pas la nourriture rapide, et encore moins un phénomène de l'extrême comme celui pourvu par This is Why You're Fat, mais Marie Watiez reconnaît qu'il n'y a pas de mauvais aliments, mais plutôt de mauvaises habitudes alimentaires. «C'est aussi un luxe d'avoir un bon rapport à la nourriture», avoue-t-elle.
C'est d'ailleurs une musique à mes oreilles lorsqu'elle explique qu'il est plutôt vain, caloriquement parlant, de supprimer le beurre de son quotidien parce que c'est trop gras si c'est pour s'enfiler un kilo de pommes en une journée parce que c'est soi-disant meilleur pour la santé. La recette de l'équilibre — qui n'est pas que nutritionnel, mais émotionnel et social — réside dans la connaissance de soi, et la culpabilité ne devrait pas s'inclure dans le processus.
En diapason avec les propos de la psychosociologue, Benoit Duguay, spécialiste de la consommation, auteur et aussi professeur à l'UQAM, constate qu'après toute extase alimentaire à haute teneur en lipides, l'humain rétablit l'équilibre avec un repas plus léger dans la journée. «On est un peu une société culpabilisante, dit-il en riant, mais la consommation — et l'acte de manger —, c'est un plaisir. On ne peut pas enlever ça aux gens.»
Mme Watiez, végétarienne de tous les jours et Française de coeur, ne peut se priver de manger du foie gras de canard, et ce, malgré ses convictions. Une contradiction qui trouve toutefois sa raison dans le fait que manger est en lien avec notre patrimoine culturel. «Eh oui, la poutine peut être le meilleur des déstress!» bénit-elle.
Qu'on boive en secret son contenant de sauce BBQ de Saint-Hubert même quand il n'y a plus de poulet à y tremper, qu'on étende du beurre sur le fromage de sa pizza, qu'un dimanche matin on célèbre la messe au Beauty's devant des pancakes mouillées de sirop de maïs plutôt qu'à l'église, à chacun son plaisir.
On ne mange bien qu'avec les yeux du coeur.
Ça, c'est This is Why You're Fat, une ode au gras couplée d'une célébration de l'excès. Un produit très brut né d'une réaction épidermique à cette société hyper-frileuse sur son alimentation, bombardée de messages qui lui dictent quoi manger, combien en manger et comment le manger. Et le site Web remporte un succès boeuf.
Les gens en ont assez de tous ces régimes, assez de se faire dire qu'ils doivent manger bio et porter attention à leur poids. Disons qu'on apporte un vent de fraîcheur, explique Jessica Amason, webjournaliste new-yorkaise et cocréatrice de This is Why You're Fat (TIWYF). Une fraîcheur baignée dans l'huile, roulée dans le bacon et arrosée de ketchup et de sauce BBQ.
Ce site Web, avare de mots, où l'essentiel du propos réside dans les photos envoyées par les internautes, Amason le décrit comme le fait de regarder un accident d'auto. «Tu sais que tu ne devrais pas regarder, mais tu ne peux pas t'en empêcher, c'est plus fort que toi.»
Il n'y a pas que la grande Toile qui témoigne de cette collision des genres; le petit écran a lui aussi construit quelques chapitres très reluisants en matière adipeuse. Qu'on se tourne vers le Food Network. Avant l'heure du souper le samedi, l'animateur de Diner, Drive-ins and Dive, Guy Fieri, nous engloutit en pleine face des chefs-d'oeuvre graisseux glanés dans les dîners à travers l'Amérique, ne manquant pas d'échapper quelques coulisses de mayo sur sa chemise toujours très ajustée.
L'émission ne nous apprend strictement rien, sinon qu'il n'y a pas de souci à parler à la télévision la bouche remplie de hot-chicken frit, et que Fieri a une très, très grande capacité d'absorption pour une seule bouchée. Ça, c'est quand la populaire chaîne ne montre pas, dans une autre émission de cuisine qui n'a pourtant rien d'extrême, comment confectionner une tarte aux pommes d'un demi-mètre de hauteur couronnée d'un demi-kilo de beurre. La totale.
À mes yeux, ces monstruosités sont un pur plaisir, me régalant visuellement de leurs séduisantes horreurs, alors que dans la vraie vie, je dépouille mes calmars frits de leur robe dorée. Allez savoir pourquoi. Et nous sommes nombreux à vivre dans ce paradoxe, à être partagés entre le «T'es pas game» et le dégoût.
Lancé en février par Jessica Amason et son partenaire Richard Blakely, le site This is Why you're Fat a connu un succès viral qui n'a toujours pas fini d'enfler. 24 heures après le lancement, le site recevait plus d'un million de visiteurs. Le lendemain, deux fois plus de voyeurs venaient se rincer l'oeil de ses images huileuses. Après des topos dans les grands réseaux des États-Unis, un contrat de livre tombait du ciel. Cette semaine, This is Why you're Fat: le livre, petit mais lourd comme une brique de cheddar jaune-orange, débarque sur les tablettes et, tout comme le site, sa consultation donne aussi faim qu'elle provoque la nausée.
Certains diront: olà! Ce ne sont pas les Amerlos qui sont à l'origine du supersize et qui sont doctorants en obésité? Les adeptes de la sous-culture virtuelle n'habitent pas tous au sud de notre frontière. Elle nous appartient à tous, nourrie mondialement par des exaltés de l'extrême.
Oui, le succès du Gross-Food Movement est planétaire.
Et le public, lui, crie: «Encore!»
Au bout du fil, Jessica Amason confirme recevoir plus d'une centaine de photos par semaine, provenant de partout sur le globe. Les membres de cette communauté ne sont pas tous obèses et ne mangent pas tous les jours ces mets dont ils font un culte. Cette culture alternative est composée de jeunes, de trentenaires, de quinquagénaires, de mangeurs, de curieux. D'adeptes du deuxième degré. De Canadiens aussi. Mais oui.
Si on jette un coup d'oeil aux concoctions de la feuille d'érable qui nourrissent TIWYF, on pourrait se péter les bretelles de satiété plutôt que de fierté. Ottawa possède la gravy pizza, une grosse pointe garnie, arrosée d'une épaisse couche de mixture brune, alors que Calgary a son hot-dog noyé de chili, de bacon, de fromage jaune fondu et d'oignons huileux. Faut les voir en photo parce qu'en mots, ça reste encore trop propre.
Oui, quand on regarde à côté, on se console. Le plus gras des smoked-meat chez Schwartz's ressemble à de la bière 0.5 à côté du gros chili-dog albertain. Étrangement, notre poutine semble inoffensive comparée à ces autres affronts de la gastronomie. Peut-être cette impression est-elle cimentée par l'habitude de côtoyer cette icône de la culture québécoise.
Questionnée sur notre poutine, la reine derrière le royaume de This is Why You're Fat s'avoue effrayée à la seule optique de devoir y goûter! «Je sais que je dois l'essayer un jour parce qu'elle a tellement d'amateurs et tant de gens me disent combien c'est amazing. Mais le fromage en grains ne m'inspire vraiment pas confiance.» Pourtant, les States en connaissent déjà un rayon dans le domaine de l'extravagance culinaire. Notre poutine est-elle une si grande abomination?
Dans le film Away We Go de Sam Mendes, un couple de jeunes Américains sur le point de voir naître son premier enfant cherche une ville en Amérique où s'établir pour élever sa progéniture. À court d'arguments pour donner envie à Burt de s'envoler vers Montréal, Verona plonge dans les bassesses lipidineuses et le prend par le ventre.
— Do you know what they have on their french fries?
— Mayonnaise?
— No, better.
— ...
— Gravy.
Et là, à travers ce silence qui dit tout, on constate que le projectile a trouvé sa cible lorsque le regard de Burt s'illumine. Montréal + frites + gravy = paradis.
Les Montréalais ont les 25 saveurs de poutine de La Banquise sur un piédestal. Le magazine de voyage Travel & Leisure a même inscrit une visite de l'établissement dans son top des dix expériences culinaires mondiales à moins de 5 $ à essayer dans sa vie.
Tout le monde le fait
À Québec, si les gens ne démordent pas de leur bouillie d'Ashton et que la faune estudiantine du Cégep de Jonquière ne jure que par celle de chez Pauline, tous s'entendent toutefois pour dire que le meilleur snack, poutine ou pas poutine, est un plaisir inattendu, une envie imprévisible, dans une roulotte à patates frites au bord de la route. Même s'il est gras, même si la viande séparée mécaniquement de la saucisse du hot-dog est de source obscure, que sa sauce Michigan est une vulgaire sauce à spaghetti en conserve et que le boeuf haché du hamburger a une couleur différente de celui à la maison. Même si l'ensemble est à des kilomètres d'être local et biologique ou d'avoir l'ampleur des architectures de This is Why You're Fat.
On aime tous le junk. Si, si. Même si ça nous imbibe de culpabilité.
Autour de moi, tout le monde le fait. L'avocat d'ami s'envoie du graissou derrière la toge deux à trois fois par mois, dans des bouis-bouis authentiques où les serveuses l'appellent «Mon Chou» et lui servent un extra-bacon dans son BLT. Il adore ça mais s'en mord toujours les doigts avant de reprendre ses esprits. «Je me fie généralement à la règle qui dit que "la modération a bien meilleur goût". De toute façon, la vie est trop courte pour que je m'en prive.»
Il y a aussi la cousine, une mannequin belle comme une perle de rosée, qui peut engloutir en toute impunité une assiette Déjeûner du champion riche en sous-produits porcins. Elle a bien quelques vapes de remords, qu'elle dissipe à la seule pensée que tout ça, c'est une question d'équilibre. On pourrait dire qu'avec deux mètres de jambes et une taille de princesse, elle peut bien en avaler, des glucides, mais la belle le fait parce qu'elle le vaut bien.
Ah! L'équilibre. Voilà un discours qui plairait au collègue Fabien Deglise, qui m'a presque sauté à la gorge lorsque je lui ai dit que je mangeais (et considérais) le junk comme une gâterie. «Non, attention! C'est pas une gâterie, ça doit faire partie d'une alimentation équilibrée.» Pourtant, selon une étude de l'Université du Minnesota révélant que 50, 1 % des mangeurs de fast-food le font pour se gâter, je ne suis pas la seule à vivre dans l'aberration. Secouée par le message de notre chroniqueur en consommation, j'ai cherché l'avis d'une spécialiste, une vraie, pas celui d'un simple journaliste.
Rétablir l'équilibre
Marie Watiez, psychosociologue de l'alimentation et chargée de cours à l'UQAM, m'a gentiment offert son 45-heures en accéléré au bout du fil. «Fabien Deglise a bien raison là-dessus. D'ailleurs, je le cite souvent dans mes cours.» Argh. Satané gratte-papier.
Elle ne glorifie pas la nourriture rapide, et encore moins un phénomène de l'extrême comme celui pourvu par This is Why You're Fat, mais Marie Watiez reconnaît qu'il n'y a pas de mauvais aliments, mais plutôt de mauvaises habitudes alimentaires. «C'est aussi un luxe d'avoir un bon rapport à la nourriture», avoue-t-elle.
C'est d'ailleurs une musique à mes oreilles lorsqu'elle explique qu'il est plutôt vain, caloriquement parlant, de supprimer le beurre de son quotidien parce que c'est trop gras si c'est pour s'enfiler un kilo de pommes en une journée parce que c'est soi-disant meilleur pour la santé. La recette de l'équilibre — qui n'est pas que nutritionnel, mais émotionnel et social — réside dans la connaissance de soi, et la culpabilité ne devrait pas s'inclure dans le processus.
En diapason avec les propos de la psychosociologue, Benoit Duguay, spécialiste de la consommation, auteur et aussi professeur à l'UQAM, constate qu'après toute extase alimentaire à haute teneur en lipides, l'humain rétablit l'équilibre avec un repas plus léger dans la journée. «On est un peu une société culpabilisante, dit-il en riant, mais la consommation — et l'acte de manger —, c'est un plaisir. On ne peut pas enlever ça aux gens.»
Mme Watiez, végétarienne de tous les jours et Française de coeur, ne peut se priver de manger du foie gras de canard, et ce, malgré ses convictions. Une contradiction qui trouve toutefois sa raison dans le fait que manger est en lien avec notre patrimoine culturel. «Eh oui, la poutine peut être le meilleur des déstress!» bénit-elle.
Qu'on boive en secret son contenant de sauce BBQ de Saint-Hubert même quand il n'y a plus de poulet à y tremper, qu'on étende du beurre sur le fromage de sa pizza, qu'un dimanche matin on célèbre la messe au Beauty's devant des pancakes mouillées de sirop de maïs plutôt qu'à l'église, à chacun son plaisir.
On ne mange bien qu'avec les yeux du coeur.
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