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Troïka, ou les bons côtés de la Grande Russie

11 avril 2003  Alimentation
On entre au restaurant Troïka comme dans une boîte de nuit russe du huitième arrondissement.  Photo Jacques Grenier
On entre au restaurant Troïka comme dans une boîte de nuit russe du huitième arrondissement. Photo Jacques Grenier
Dans le très divertissant film L'Auberge espagnole, un personnage sert cette savoureuse réplique: «Vous allez voir, le bâtiment est un peu austère mais il y a une super ambiance.» J'ai tout de suite pensé à vous et au restaurant Troïka.

On entre là comme dans une boîte de nuit russe du huitième arrondissement. C'est russe au delà de tout ce que vous pouvez imaginer. Murs tendus de velours rouge ou recouverts de miroirs, samovars en argent et balalaïkas. Les tableaux sont de bon goût, les poupées gigognes ravissantes. On sent qu'on ne risque pas de rencontrer trop de moujiks nécessiteux à bord de cette troïka-là, mais on y est confortablement installé dans le luxe des couvertures en fourrure et la vodka est servie dans du cristal de la meilleure qualité. Avant même que le premier plat n'arrive, on sent aussi que le repas pourrait passer à l'histoire.

À midi, peut-être pas; en tout cas, pas le midi où j'y suis passé avec deux amis russophiles et un peu rebondis. Nous étions trois en arrivant, nous sommes restés trois, et à notre départ, le restaurant s'est retrouvé vide. Un beau vendredi ensoleillé de mars sur la rue Crescent; ça laisse perplexe. Pourtant, le borchtch est excellent, les raviolis au homard plus que convenables, même si le cuisinier avait ce jour-là un peu trébuché avec la bouteille d'alcool dans la préparation, et les desserts sont à l'avenant. Sans doute le contraste entre l'opulence des lieux et le fait qu'ils soient désertés nuit-il au charme. Ou l'addition par trop salée pour un petit lunch tranquille.

À propos d'addition, il faut accepter que Troïka ne prétendant pas être un bistrot, les prix pratiqués là interdisent en fait d'utiliser le mot «addition». On n'aborde pas ces choses à la cour du tsar. Mangeons, buvons et rappelons-nous que si la Bérézina fut un désastre pour les Français, elle reste une grande victoire pour les Russes.

On ouvre les festivités avec vodka — une quinzaine de sortes au choix, dont quelques-unes en importation exclusive — et caviar (Sevruga, Ossetra ou Béluga), servis, comme il se doit, avec blinis dodus, crème sure et cuillère plaquée or pour ne pas nuire au goût. Vous comprendrez dès cet apéritif l'importance de ne pas calculer en vous fiant à mon propre calcul, imposé par mon côté comptable, bilieux et acariâtre; la catégorie la moins chère de ces petits oeufs de poisson est détaillée à 2500 $ le kilo. Même si on en prend en infimes quantités, le porte-monnaie couine un peu. Je ne vous parle plus d'argent, c'est promis.

En soirée, l'expérience est autrement remarquable. Dans la salle autant que dans l'assiette. Ce dimanche soir-là, les musiciens étaient en congé mais, à lui seul, l'impeccable service assuré par M. Zdenek, Praguois dignement déguisé en Moscovite, valait la visite. Du grand service, présent sans peser, attentif sans déranger, courtois sans être obséquieux.

Les pelmenis sibériens pris en hors-d'oeuvre laissaient présager les belles choses de la soirée. Les boulettes de viande étaient de la bonne taille, ni trop petites ni trop grosses, et leur fine enveloppe de pâte avait été préparée avec grand soin. Elles baignaient dans un splendide consommé de canard et étaient accompagnées par un nuage de légumes taillés en une mirepoix de luxe.

La grande assiette des quatre poissons fumés et marinés — saumon fumé, hareng, saumon mariné et anguille fumée — peut facilement constituer un repas; portions plus que généreuses, assortiment bien équilibré, présentation heureuse. Le plaisir se poursuit.

Et il ne faiblit pas avec le suprême de poulet de grain à la Kiev, riz sauvage parfumé à la mosaïque de poivrons. Gigantesque portion de poitrine de poulet apprêtée selon les règles de l'art, moelleuse, savoureuse, une sorte de résumé de ce qu'abondance voulait dire en cuisine jadis. Cuits à la vapeur, les petits légumes d'accompagnement suscitent un sourire.

Cette exubérance se retrouve dans le filet mignon de sanglier. Viande saisie à la perfection, sauce riche et explosion de saveurs, y compris dans cette demi-pomme, cuite à défaut d'être caramélisée, abritant en son coeur une riche gelée de groseille. Devant l'imposante assiette, on pense à Obélix en regrettant que son père n'ait pas eu le temps de le faire voyager dans les paysages de la Sibérie centrale.

Au dessert, les amateurs de chocolat s'achèvent avec un délice fondant de Pouchkine — mousse de chocolat parfaite, crème au caramel. Les plus sages tombent dans les fraises Romanov, imbibées de curaçao, servies en coupe et recouvertes d'une pantagruélique boule de crème glacée à la vanille et de crème chantilly saupoudrée d'amandes finement tranchées et rôties.

On sort en rampant, ravalant son orgueil devant les beautés sculpturales assises au bar et qui nous sourient avec compassion. On fredonne un air russe d'autrefois ou cette hallucinante version d'une chanson de Notre-Dame de Paris interprétée par quelque Garounovitch en début de soirée et qui faillit nous faire avaler de travers le dé de caviar.

Troïka

2171, rue Crescent

% (514) 849-9333

Ouvert à midi du mercredi au vendredi et en soirée sept jours sur sept. À midi, table d'hôte pour 30 $ par personne. En soirée, préparez au minimum un billet brun et un rouge pour deux avant boissons, taxes et service. À midi, prenez beaucoup de vodka pour ne pas hurler en voyant la bouteille de 750 ml de Perrier facturée 10 $! En soirée, prenez beaucoup de vodka pour pleinement apprécier le dépaysement.
 
 
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